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Pour écouter    2019 2018  2017    2016      Sur demande les archives (2015 2014 2013  2012  2011  2010  2009  2008 2007  2006)

Pendant le confinement les émissions 

seront réalisées par téléphone, communication entre

 Christian Saint-Paul et Claude Bretin, 

tous deux confinés dans des départements différents,

 mais sans possibilité d'interlocuteurs. 

Ceux-ci seront sollicités dès la fin du confinement

 et du retour au studio de la radio.

 

 

 

 
confinement n° 9
 

 

 04/06/2020

 

 

 

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confinement n° 8
 

 

 28/05/2020

 

Pedro Heras
Marie-Josée
 
CHRISTIEN

 

 

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confinement n° 7
 

 

 21/05/2020

  Pierre

DHAINAUT

 

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confinement n° 6
 
 
Joël Cornuault
Murièle MODELY

 

 

 

 

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Voir éditorial du 26 / 05 / 2020 Feu de tout bois - Radicelles

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Tes prairies tant et plus de Joël Cornuault -

Pierre Mainard éditeur, 2018, 16 €

Poésie amoureuse, lyrisme, troubadour, passion, amour, érotisme, sensuel, corps

À propos

Tes prairies tant et plus reprend les quatre « Petits Poèmes » amoureux parus entre 2004 et 2010 ; quatre inédits et un essai De la lyrique amoureuse les ont rejoints ici avec des dessins de Jean-Marc Scanreigh. Joël Cornuault poursuit la tradition des troubadours, écrivait Claude Chambard, pour lequel « ces poèmes d'amour sensuels, par touches discrètes, secrètes, effleurent à peine l'objet même du désir. Et ainsi, d'allusion en allusion, d'effleurement en baisers, de caresse en mordillement, modèlent sous nos yeux un corps tendre et lourd d'abandon. »

Murièle Modély

Bibliothécaire de profession, elle commence à explorer l’écriture poétique sur son blog (www.l-oeil-bande.blogspot.fr.) avant de participer à des revues telles que Nouveaux Délits, Les tas de mots, Poème sale, Microbe, ou encore Traction Brabant.

2014 "Je te vois"

2014 "Rester debout au milieu du trottoir"

2012 "Penser maillée"

2019, " Radicelles " aux éditions Tarmac

201, Feu de tout bois Délit buissonnier n°1.

 

RADICELLES avec des photographies de Vincent Motard-Avargues éditions du Tarmac, 18 euros

« Dans Radicelles, le ton est donné dès les premiers vers. L’enfance n’est qu’un rêve éculé de paradis sans mémoire. La naissance accouche d’une « chose » qui va déjà de travers « sur un matelas sale ».

Murièle Modély poursuit avec Radicelles l’état des lieux du corps et de la langue qui marque sa poésie depuis son recueil Penser maillée. Le corps animal de l’humain et le corps végétal de l’arbre. Le corps au ventre volcanique de l’île « fantasmée » sous le « ciel de là-bas ».

Mais c’est ici que vit l’auteure, un ici impossible à féconder. Dans une langue, entre créole et français, qui « s’emmêle comme une suie sur la crête des vagues ». Des racines, des radicelles, des greffons et des coques de fruit sec s’enchevêtrent sous la peau « où desquame la mémoire », sous l’écorce en lambeaux. La « chose » parle en hoquetant. La joie elle-même est une morsure qui avorte l’histoire.

Le « mythe initial » du martyre de l’île asservie est alors introuvable dans la bouche décomposée : un œuf y a pourri, des larves en tombent.

Une fois encore, Murièle Modély pétrifie le lecteur par la violence de ses évocations. Des images de l’univers viscéral de Louise Bourgeois pourraient lui traverser l’esprit et achever sa suffocation sous le rouge tremblant des flamboyants.

En contre écho comme un manifeste froid, les photographies de Vincent Motard Avargues s’immergent au cœur de la matière. Dans un va-et-vient du net au flou, elles suggèrent l’empêchement à désigner le visible. Seules trames et fibres, naturelles ou artificielles, témoignent de traces que l’œil traduit sur l’établi du récit.

Mais pour dire quoi du vivant qui se délite inexorablement ? Comment interpréter les tissus dépigmentés, les poussières granuleuses, les rouilles autour des fractures, les salissures au grain de paille ou les incrustations de feuilles sèches dans la terre incandescente ?

Le lecteur se fera son chemin dans ce jeu de miroirs qui trouble l’ici et l’ailleurs et c’est ainsi que ce recueil saura longtemps le retenir. »

Préface de Dominique Boudou

****

"Feu de tout bois" Délit buissonnier (10 € à commander à Nouveaux Délits , Létou , 46330 Saint-Cirq Lapopie.

Une actualité brûlante comme l’asphalte en juillet : Murièle Modély vient de faire paraître Feu de tout bois aux éditions de la revue Nouveaux Délits. Il y a une mère, des enfants, la vie et les mots. A lire !

 

 

 

 

 
confinement n° 5
 
Nouveaux Délits

 

Jan Wagner

 

Christian Dufourquet

 

et

 

Emmanuelle
 
 SORDET

 

 

 

 

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Si jamais

Une économie mondiale fondée sur le profit du capital conduit à ce délire de l’illimité qui la caractérise. Abolition de toutes frontières. Subordination totale des consommateurs, investissement total des salariés appelés à perdre peu à peu leur assurance sociale remplacée par leur « liberté » d’auto-entrepreneurs.

Nous avons fini par oublier que notre système économique n’est qu’une organisation historiquement déterminée. De la même manière, nous avons oublié que notre planète, dont on ne cesse de nous rappeler qu’il faut agir pour son bien, ne se porterait que mieux si l’homme venait à disparaître.

Mais la domination de Sapiens a repris presque toute sa vigueur au moment où je rédige ces quelques lignes. Nous reprenons jalousement possession de l’espace que le Covid-19 avait concédé à l’agence animale.

Quelles voix élèveront nos poètes ? Leur visibilité sociale est si faible que la question prête à rire.

Pourtant, nous savons que le langage est une arme qui affirme notre présence au monde. Le capitalisme est parvenu à faire de tout un marché. C’est sa définition. La pandémie est un marché comme un autre. Comme la santé, comme les soins hospitaliers. Et pourtant ...

La poésie ne peut être placée toute entière dans un exclusif rapport marchand. C’est ce qui en fait sa faiblesse apparente et sa force réelle. Elle apparaît comme un refuge face à la dépossession universelle.

« De nos jours,

Réfléchir,

C’est refléter

Ce qui est proposé.»

et

« Je voulais être

Je me suis fait avoir.»

écrit avec humour un poète Viennois Olivier Boyron publié avec bonheur par Cathy Garcia dans son dernier n° (66) de la revue de poésie vive « Nouveaux Délits » (le n° 7 € + 2 € de frais de port, abonnement 32 € à adresser à « Nouveaux Délits » Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie).

 

Dans l’éditorial de ce riche numéro illustré par Jean-Paul Gavard-Perret, Cathy Garcia voit dans le virus le miroir de l’humanité :

« Ce covid-19 est à la fois une terrible épreuve et une formidable opportunité pour que l’humanité se regarde ensemble dans un seul et même miroir. Chacun d’entre nous saura combien coûte l’indifférence, l’avidité et l’égoïsme des pouvoirs qui sont censés nous représenter, mais aussi des uns et des autres aussi bien sur le plan individuel ou collectif, car ce qui choque une bonne partie d’entre nous, au travers du comportement actuel de certain-e-s, n’est-ce pas au fond notre façon de vivre habituelle vis à vis du reste du monde, du vivant en général et des plus fragiles d’entre nous ? »

 

Les poèmes de ce numéro 66 se classent dans le palmarès d’excellence de cette revue qui rassemble les voix fortes de la poésie d’aujourd’hui. Je ne manquerai pas d’y revenir dans les prochaines semaines d’autant plus que certains poèmes comme celui de Nicolas Kutowitch sont de vrais et longs poèmes radiophoniques.

 

C’est Valérie Rouzeau qui dans « Ephéméride » révèle son amitié pour le poète allemand Jan Wagner. Les éditions Actes Sud avec l’aide à la traduction du Goethe Institut ont publié en octobre 2019, de ce poète renommé lauréat du prix Büchner « Les variations de la citerne » (16 €) poèmes traduits et présentés par Julien-Lapeyre de Cabanes et Alexandre Pateau. Ces poèmes qui célèbrent la nature et se livrent à la manière de Ponge à une série de variations sur des objets du quotidien, sont avant tout « une réflexion sur la littérature, une mise en abyme du poète spectateur exigeant et relecteur inventif de cette immense bibliothèque qu’est le monde, [...] le cosmos est un miroir de l’intelligence poétique » selon les mots des traducteurs.

 

deux villes

 

deux villes, ennemies de toujours, chacune sur son sommet.

le litige - oublié - ; et pourtant, quelque part entre leurs murs

une graine frémissante, avide de prendre racine.

 

de si haut, les corps massifs des vaches : infimes points blancs ;

le vent, qui ronge le granit des églises. les vaches de si haut

 

sont douces et fragiles comme des sabliers, s’écoulent, se répandent

en leurs ombres, en un noir qui ne cesse de s’étendre,

et finit par saisir les sommets.

 

deux villes, chacune pour soi, étincelantes et glacées comme des lacs de montagne, la nuit, un sommeil d’herbe plumée, un halètement au ras du sol.

****

La poésie et rien d’autre, ce n’est pas un univers éthéré, mais à l’inverse, la plus fine approche du réel. Jugez plutôt avec ce poème de Christian Dufourquet paru dans « Je La Nuit » en 1989 chez Guy Chambelland.

 

Tu vas mourir dans pas longtemps

dans la douceur peut-être

et le calme

de cette saison d’automne que tu aimais

ou bien dans le froid

 

Toi qui m’as bercé

dans la chaleur

et la lumière de ce corps

qui se plisse et part

en morceaux comme un sac

que tu ne peux même plus laver

toi-même ni habiller

 

D’ailleurs tu ne sais plus que pleurer

et te salir

inconsciente des couches qu’on te fait

maintenant porter

ô ma mère

 

Toi que je voudrais savoir aujourd’hui morte

intouchable sous la terre

****

Cette saisie du réel Emmanuelle SORDET nous y plonge jusqu’à l’âme avec son premier livre de poèmes « Si jamais » préfacé par Pierre Dhainaut aux éditions Pont 9, 15 € et qui a remporté en 2019 le prix Simone de Carfort (Fondation de France) de la découverte poétique.

 

Cette poétesse née en 1971 qui vit à Paris a pris du temps et du recul pour réunir ses poèmes dans ce livre en ayant grand soin, comme elle l’écrit d’emblée, de laisser « la fenêtre ouverte sur un biais d’été ».

L’ouverture, la communion du regard avec les personnes rencontrées dans le monde, la révolte, la compassion, l’infinie tendresse pour la vie, pour les siens, pour l’autre, forgent la chaîne de cette succession de poèmes qui s’achèvent presque en aphorismes.

 

La lecture de « Si jamais » comble pour un temps notre insatiable besoin de consolation par ce miroir tendu à notre humanité.

« Jamais elle ne s’isole » insiste avec l’acuité du poète accompli Pierre Dhainaut.

Encore une femme poète qui nous ouvre la voie de l’espérance et illustre à la perfection l’assertion de Miguel de Unamuno : « la pensée ressent, le sentiment pense ».

 

Alep

 

Les pieds qui ont mené là

Enduits de mémoire et fissurés de poussière

ne font plus qu’un avec la sandale éculée et précieuse.

 

Franchir de seuil comme on s’absorbe dans l’ombre.

 

Je suis entrée dans ta cuisine, tu m’as tendu

Le manche d’un couteau et une tomate.

Tu n’avais rien à me donner que

la fraîcheur de ta cour, tes roses doucement choyées,

la lune qui ne t’appartient pas et le geste invitant à

m’asseoir.

Des rires se sont cachés derrière l’embrasure.

Nous nous sommes assises.

 

Je ne veux pas savoir, Mariam, que tu es aujourd’hui pulvérisée.

Quaujourd’hui la vallée d’abricotiers,

la roche grise où flâner, la brise qui enrobe le cœur,

et le tapis pour le thé

gisent déchiquetés sans légende à promettre.

Le grillon, grand prince, attendait la fin de nos voix et ton

oncle, la main posée sur l’air récitait du Shakespeare.

La chèvre de la maison approuvait l’assemblée, se

retenant de tinter.

 

Es-tu morte en fuyant par la terrasse où

tu m’avais conduite, me tenant par la main

pour me montrer la nuit comme à une fiancée ?

En mourant, as-tu appelé ton frère ?

 

A Alep, la nuit était chaude et les balcons

de bois penchaient comme des paupières.

La belle, à peine patinée d’avoir tamisé les siècles, drainé

les caravanes, fait rouler le commerce, forcé l’industrie

des hommes et fardé les yeux des femmes, frissonnait

tout juste au point de rosée.

Dans le soleil encor vert entre quatre murets bien droits,

les savons dessinaient un pavé brut, senteur sans état

d’âme, parquet idéal pour ouvriers épiques.

 

Je ne veux pas savoir, Abou, que la dernière charrette qui

a passé ce porche a roulé sur ton pied au moment où ton

souffle devançait l’explosion.

Est-ce toi qui retombe incessant en fines gouttes rouges

sur les murs que les hommes ont bâtis pour que les

hommes les bombardent ?

 

En mourant, as-tu cherché ta sœur ?

 

Assise sur le sentier de votre absence, à peine éveillée

de vous avoir croisés, j’égrène les raisons de la route à

poursuivre sans vous.

Vigile des poussières, je ne peux rien.

****

 

Les enfants morts

 

Les enfants morts restent assis au bord des lits

La nuit.

 

Ils lisent

Leurs pieds pendent dans le vide

Ils cherchent la chaussette qui manquait.

 

Les enfants morts laissent leurs cahiers ouverts à la bonne page.

 

Ils ne se coiffent pas.

 

Ils récitent la liste des alignés

Dans le silence vivant

Personne ne les entend.

 

Les enfants morts ne font pas de bruit.

 

Les enfants morts racontent des histoires aux bébés

emmaillotés de gravats.

Ils ratissent les arrière-cours.

Leurs pieds pendent dans le vide.

 

Les enfants morts donnent leurs yeux au mur

Et n’hésitent plus

Sur la photographie.

Ils sont dans les arbres au-dessus des soldats.

Ils cherchent leurs lunettes.

 

Les enfants morts visitent les prisons.

 

Les enfants morts ornent les dispensaires

Ils restent assis au bord des lits.

 

Les enfants morts dallent la Méditerranée

Ni mère

Ni suaire.

****

 
 

 

 

 
 
Confinement n° 4

 

Janine MODLINGER

 

 

 

 

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L’amour sait à notre place

Mon vieil ami Michel P. a été surpris par notre rétention administrative dans sa maison familiale en Normandie qu’il avait l’habitude d’aller entretenir seul. Le voici donc confiné dans sa maison d’enfance, solitaire, sans télévision ni ordinateur. Demeurent la conscience, la pensée, la lecture. Mais que sommes-nous sans le langage parlé ? Que sommes-nous sans la parole ? La parole est l’objet de la poésie, même quand elle appelle au silence.Lorand Gaspar, à l’instar des grands poètes, nous a légué sa longue réflexion d’homme des déserts, du chirurgien et de poète dans un livre : « Approche de la parole » (Gallimard éd.) :

« Parole. D’où tient-elle ce vide qu’il faut de toute nécessité combler ? [...] Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. [...] aucune réponse n’est attendue ; plutôt, toutes révèlent leur silence. [...] De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais. »

Dans un roman aujourd’hui oublié, « Le Transport de A.H » (A.K étant les initiales de Adolf Hitler), George Steiner faisait reposer la fascination du dictateur sur la seule puissance de la parole. Puissance prophétique, à l’instar de la parole biblique. « Dans la parole, écrit-il, s’inscrivent notre esclavage, notre soumission évidente à chaque verbe, à la tyrannie du temps conjugué. La parole soumet par force notre expérience, si intime ou extatique soit-elle, à la leçon du passé et aux brumes du présent et du futur. C’est pourquoi notre recours au temps futur est une faible riposte, une fronde relâchée face à l’actualité inéluctable et imprévisible de notre mort. »

Le poème est une parole intemporelle. Mais une parole qui creuse un sillon dans le champ infini du temps « Parler c’est nager, puis finalement se noyer dans l’inhumain et ténébreux fleuve du temps qui ne sera jamais maîtrisé », renchérit George Steiner.

Le poème est une écriture. Une écriture qui célèbre une parole à contre-sens des vents qui emportent la vie immédiate. Le poème est une écriture qui rend sourd le tumulte du temps.En ce sens, le poème est une sacralisation de l’écriture.

« Toute la dignité des hommes est dans la sacralisation des choses », approuve Georges Perros dans « Papiers collés 1 ».

En mars 1967, Pierre Boujut m’adressa le n° 93 de sa revue, « La Tour de Feu ». Page 18, j’y lus cette phrase de Jean de Boschère que j’ai notée :

« Tout ce qui Est, et tout ce qui est divin, ne trouve d’expression qu’en Poésie ; son ascension ne connaît de frontières que la faiblesse des plus forts ».

« Le langage est réparation, je voudrais qu’il soit communion. Est-ce possible ? Oui, par le biais de la poésie », affirmait à son tour Nicolas Dieterlé dans « L’Aile pourpre » (Arfuyen éd.). Et il poursuivait : « On ne peut vivre sans chant, sans parfum impérissables. On ne peut vire sans demeure qui nous comble ».

Cette semaine, j’ai voulu donner à écouter une parole qui rassemble ce besoin inné de sacré (sans le confondre avec le religieux), cette aspiration au divin et à la lumière, sans rejeter ce qu’il y a de charnel dans l’humanité, comme l’avait énoncé Novalis : « La lumière, cette part divine de l’homme, est triste sans la chair, et la chair est triste sans le spirituel. Il faut les deux, embrasser tout, sinon une part de nous reste inaccomplie ».

Nadia Tuéni, poète druze libanaise (1935 -1983), croyait que la lumière ne se donnait qu’à ceux qui s’y étaient préparés : « N’importe où un homme est mort / D’avoir glissé sur la lumière ».

C’est une autre femme poète déjà citée que nous retrouvons pour le plaisir de saisir tout à la fois la force et la joie du langage, la beauté du monde et le partage de la lumière : Janine Modlinger.

J’avais consacré une émission à « Traversée » Poésie (Ad. Solem éd. 90 pages, 17 €) où l’auteure retrouvait, en train vers Florence, le visage de sa mère perdue à sept ans et qui avait transformé sa vie en une longue attente. « Comme s’il y avait quelque chose après l’enfance » ironiserait notre poète toulousain Yves Charnet qui sait, lui, que « c’est avec ça qu’on fait des livres, le désir, le chagrin ; le manque, la perte ».

« Traversée » montre qu’au-delà du désastre, quelque chose d’indestructible demeure.

« J’ai promis de ne pas oublier

Le désastre, mais d’en faire

Le seuil

D’où je m’élance. »

 

« La beauté n’a pas de nom, même si on l’appelle beauté », affirme Janine Modlinger dans son autre livre « Beauté du presque rien » (Ad. Solem éd. 78 pages, 19 €).

« On ne sait rien de la beauté. Il en sera toujours ainsi. Nous devons veiller sur cette ignorance ». « C’est comme la parole lorsqu’elle vous traverse. On ne sait rien. On l’écoute. »

La parole « parle » dans le poème. Dans la prière aussi. Un corps en prière pèse plus lourd que le cèdre, avait dit Ithiel Ben Tov à Salamanque quand les flammes l’avaient atteint.

« Tel l’oiseau qui fulgure, tel le regard de l’aimé, quelque chose de ténu et d’insistant nous annonce la Présence », révèle Janine Modlinger, c’est ainsi que nous découvrons le passage de l’Autre, dans l’écart de la distance que la parole cherche à rattraper.

La parole est tout aussi prégnante dans :

« Pain de lumière suivi de Premiers mots » (Ad. Solem éd. 79 pages, 14 €).

Les mots se présentent comme des « pains de lumière ». Ils nous nourrissent et nous éclairent. Ils remontent vers la parole perdue, vers l’Origine.

 

Viens,

toi lave obscure

toi, gorgée de

pluie neuve

à mon épaule

 

La lumière

s’est inclinée

vers la nuit

et la nuit

ruisselle

comme une aube

 

« Premiers mots » est une suite de pensées, d’aphorismes qui poursuivent la fascination de Janine Modlinger pour la parole, ce langage qui donne un sens à la vie.

« C’est pour cela que l’on vit », me dit mon amie M. rescapée de la Shoah, désignant encore cette part d’invisible qui est notre source ».

 

Plus que jamais, nous avons besoin de lire Janine Modlinger !

« Nous ne savons rien. L’amour sait à notre place. »

Vous pouvez écouter la lecture de ses poèmes en cliquant sur « Confinement n° 4 » de la rubrique « Pour écouter les émissions » du site les poetes.site.

 
 

 

 

 
confinement n° 3
 
Jean-Luc Aribaud

 

Alexandre Hollan

 

William Cliff

 

 

 

 

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Remets ton peuple dans la poitrine du Père

« Comment Jean-Luc Aribaud parvient-il à rendre l’usure du monde et des mots en les réinventant ? » s’interroge Philippe Ségur dans sa préface de « Là où la parole se tient posée » (éditions Abordo, collection Quan Garona, n°6, 82 pages, 14 €), le dernier livre de poèmes du poète et photographe Jean-Luc Aribaud.

 

Des poèmes, « la réalité en ressort ni grandie ni plus faible, mais revivifiée, franche, illuminée par son propre éclat » poursuit le préfacier qui voit dans ce livre une véritable « liturgie poétique », mais aussi « un exil, une nostalgie de l’ineffable ».

 

Il émane effectivement de « Là où la parole se tient posée » une spiritualité de l’étrange, vivifiante. Le poète saisit les mots et les images en photographe traquant « l’invisible du monde » et remontant à l’Origine :

 

Ce n’est pas rien

De ramener tout ce silence à soi,

Comme un qui ramènerait

Un drap sur son visage,

La nuit, quand s’annonce

Aux fenêtres fragiles

L’invisible du monde

Que l’on appelle sans cesse,

A petits coups de prières tendres,

Et qui toujours nous surprend

Comme le visage de l’auguste farceur.

Mais ce n’est pas la mort. Non.

Juste un commencement

Où la parole se tient posée :

Entre le dedans et le dehors,

Une flaque de noir ou de lumière pure.

 

Une langue qui nous surprend, nous entraîne dans un univers insolite qui devient familier et dans lequel, sans effort, nous nous reconnaissons. Du grand art !

*

* *

Les éditions toulousaines érès publient dans la collection PO&Psy a parte, un livre exceptionnel dans sa conception, sa mise en page, ses illustrations et ses textes : « Je suis ce que je vois. Notes et réflexions sur la peinture et le dessin 1975 - 2020 » d’Alexandre Hollan,

385 pages, 32 €.

 

Cet artiste hongrois qui s’est installé à Paris dès 1956 travaille l’été dans le Sud de la France.

Yves Michaud a assuré la préface de cette nouvelle et éblouissante édition des Notes et réflexions sur la peinture et le dessin.

« Alexandre Hollan, précise le préfacier, ne cherche pas à nous expliquer, à nous, ce qu’il fait mais à comprendre lui-même ce qu’il ressent, ce qu’il fait, ce qu’il manque et réussit ».

Alexandre Hollan partage avec Jean-Luc Aribaud cette recherche essentielle de l’invisible : « Je sais que l’invisible est dans le visible. Que cette partie de la vie, je peux la toucher dans la nature. Elle vient à travers le silence, à travers la sensation. Elle peut me toucher réellement. »

En 2005 il note :

« La couleur invisible. Attente silencieuse au fond du feuillage ».

Mais cette quête de l’invisible n’est pas l’aspiration à un monde illimité :

« Pour vivre ma propre vie à l’intérieur d’un lieu vibratoire, je dois connaître ses dimensions, ses limites et savoir jusqu’où je peux aller ».

La conscience des limites est indispensable à la maîtrise de son art :

« Toutes ces limites me montrent que je ne suis pas assez en contact, pas assez libre, pas assez présent, pas assez calme ».

L’expérience artistique est celle de la multiplicité qui aide à sentir les limites d’une forme ». De cette multiplicité se dégage une unité :

« Les détails cherchent l’unité ».

Ces notes peuvent se lire comme de vrais poèmes :

« Fin d’été. J’entoure mes arbres de ma tristesse. Ça les attendrit visiblement. Ils commencent à se balancer, à tourner un peu. Les dessins s’assouplissent ».

 

La mise en scène génialement percutante des abondantes illustrations et ces notes d’une haute valeur poétique et philosophique font de ce livre un régal que l’on aura plaisir à lire et à offrir.

*

* *

Plaisir de lire de nouveaux poèmes de William Cliff !

Les éditions La Table Ronde publient :

« Le Temps suivi de Notre-Dame » Poésie, 124 pages, 15 €.

 

D’emblée, je retrouve l’entraînement familier et musical des vers de ce poète belge né à Gembloux qui a su combiner le vers classique avec la réalité du monde moderne.

La première partie du livre « Le Temps » s’inscrit dans le prolongement d’une œuvre originale débutée dans les années soixante dix. Car les poèmes de William Cliff ne sont rien d’autre que les témoins inépuisables du temps qui nous traverse et jalonne notre vie d’épisodes qui abreuvent notre mémoire.

Ces épisodes, le poète les saisit dans leur force narrative, comme un cinéaste, et par la forme versifiée les métamorphose en poèmes.

 

L’œuvre de William Cliff est autobiographique.

« Autobiographie » est d’ailleurs le titre d’un de ses recueils.

Le poète n’écrit qu’à partir du vécu et du ressenti. Le « moi » est le sujet primordial. Il n’élude rien. Sa vie s’expose dans ce qu’elle recèle de familier, d’ordinaire, de trivial et même de sordide. En montrant la crudité de la vie ordinaire, le poème est un acteur subversif.

La misère humaine, sociale, intellectuelle, sexuelle s’étale dans les poèmes pour affirmer d’une part l’abjection d’un monde indifférent et d’autre part, son antidote : la fraternité.

La solitude est également un noyau central de ses poèmes : « seul, tout seul au milieu du monde hostile, / n’ayant pour tout recours que le poème / dont il estime que le vers mobile / en grandissant le sauvera quand même ».

 

La singularité absolue de William Cliff est de se référer à son passé personnel, de le convoquer en récits et le plus souvent, dans les formes classiques traditionnelles. Dans tous les cas, le ton est souverainement contemporain ; l’alexandrin, le décasyllabe, l’octosyllabe ne confèrent jamais une saveur surannée. Le poète maîtrise son art poétique et le situe dans son époque.

 

Sa quête de l’esthétique dans la forme renforce une volonté éthique de se compter un parmi les autres : « j’existe malgré tout dans le regard du monde ». Et puis les « gens vieux ou jeunes » ne peuvent échapper à cet « autre voyage hélas ! anthropophage / que vous seul comprenez, ô Grand Être Suprême ! »

 

La deuxième partie du livre « Notre-Dame » est un des plus puissants hommages jamais rendus à la cathédrale.

La grandeur métaphysique de l’œuvre de William Cliff explose dans ce long poème en décasyllabe.

Ecrit en 1996, il prend aujourd’hui des allures prophétiques. La majesté séculaire de ce vaisseau spirituel bouleverse celui qui reçut une forte éduction catholique : « je t’encense avec ma faible voix / pleine du poids de sa folle espérance » ;

 

« ô Notre-Dame, ô belle caravelle,

j’aime le soir venir voir tes grands rois

si nobles qui m’épient et me surveillent

pendant que j’erre dans le désarroi.

 

Alors devant eux je baisse la tête

et je réfléchis à ce que nous sommes,

devant leur taille hautaine et honnête,

j’ai honte de ma misère, je donne

du pied contre la terre, ma personne

me semble si futile et misérable.

Ô Notre-Dame, comme dit la fable,

tu as sauvé malgré tous ses péchés

celui qui a rappelé dans son âme

ton souvenir avant de se coucher. »

[...]

 

« Non loin de la rue des Mauvais-Garçons,

à trois pas de la rue du Chat-qui-Pêche,

montent tes murs faits par de vrais maçons

qui te connaissaient bien et qui connaissent

comment lancer vers le ciel cette flèche

qui fend les vents et ne fléchit jamais,

Dame massivement assise mais

avec ta proue tournée vers la lumière,

conduis à contre-courant et remets

ton peuple dans la poitrine du Père. »

 

La grandeur de ce poème s’ajoute à l’évidence à la longue litanie des chefs d’œuvres consacrés à Notre-Dame fort bien recensés d’ailleurs par Pascal Tonazzi dans son livre « La grande histoire de Notre-Dame dans la littérature » Le Passeur éditeur, collection Poche, 346 pages, 8,90 €.

 

 
 

 

 

 
confinement n° 2
 
Valérie ROUZEAU
 
William CLIFF
 
Marcel MIGOZZI
 
et

 

George OPPEN
 

 

 

 

 

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La part du diable

Le lamento des poètes qui déplorent le peu d’espace laissé à la poésie est démenti par le nombre de publications souvent passionnantes, presque toujours intéressantes.

Bien sûr, le tirage est presque toujours limité, parfois à quelques centaines d’exemplaires, voire totalement confidentiel comme les livres d’artiste. Et beaucoup bénéficient de l’aide publique du CNL ou de l’aide des Régions. Mais les livres sont là et constituent ce tissu resserré dans lequel l’Histoire prélèvera ses coupons destinés à la postérité.

Et je n’évoque pas la multitude de revues de poésie où se dessine la création poétique dans sa riche diversité.

Pour ma part, pour ne pas être asphyxié par tout ce qui se publie, j’ai privilégié les livres où je peux suivre un vrai trajet du poète. J’aime l’accompagner sur un bon morceau de route.

Mais qui peut dire de cette récolte, ce qui va s’évaporer comme la part des anges des cuves de Cognac, et ce qui va se bonifier avec le temps pour grossir les rangs de nos classiques ?

Jean-Paul Sartre répondait à cette question : « La fortune d’une œuvre à travers les siècles, c’est la part du diable ».

Chaque semaine c’est cette part du diable que nous exposons à nos auditeurs, mêlant les vivants et les morts dans une même volonté de contribuer à leur reconnaissance.

Pour la deuxième émission du confinement je signale tout d’abord trois poètes (pour lesquels je reviendrai dans les prochaines semaines) qui abondent leur œuvre déjà bien reconnue d’une nouvelle publication, avant de me consacrer à un poète américain qui a marqué la poésie mondiale du XXème siècle.

Valérie Rouzeau fait paraître « Ephéméride » à La Table Ronde, 140 pages, 16,50 €.

Cette femme-poète jusqu’au bout des ongles, qui a si bien traduit Sylvia Plath s’essaie avec bonheur à son tour, à la rédaction d’un journal, mais avec toute l’originalité dont elle est familière. Son « Ephéméride » échappe aux critères du genre ; ni ordre chronologique ni uniformité de ton et de genre : « Les dates défileront dans le désordre de ma mémoire tantôt atrophiée, tantôt hypertrophiée [...]des coq-à-l’âne, des digressions, du saute-mouton et des téléphones qui sonnent au moment où la baignoire n’attend plus que vous pour déborder... ».

Cet « Ephéméride » nous fait pénétrer dans l’intimité de la vie ordinaire comme aurait dit Perros, d’une auteure de poèmes dont l’ironie, l’humour, le sens du jeu dans le maniement de la langue ont consacré un style en lien avec une vision du monde qui l’a située très vite comme l’une des voix de la poésie française d’aujourd’hui, récompensée par le Prix Apollinaire et le Prix Méditerranée.

Cette intimité s’étend, pour notre plus grand profit, à ses propres analyses de ses poèmes, à leur genèse. Nous apprenons ainsi comment est né le titre Vrouz du livre qui lui a valu le Prix Apollinaire : le V de Valérie et le début de son nom.

Nous connaissons ses relations avec les poètes vivants ou morts, son amitié avec le poète allemand Jan Wagner et pour Louis Dubost entre autres. Elle cite « La Sape » cette revue chère à Maurice Bourg mort à 101 ans.

Valérie Rouzeau a « le goût des mots forgés ou détournés ». « Ephéméride » n’y échappe pas : « le temps passe et fait mes rides ». L’humour lui permet de mettre à distance un trop plein d’émotion générateur d’angoisse. Cet « Ephéméride » baigne dans une humanité nouée avec la vie, avec des moments poignants comme cette lecture de Kidi d’Yves Charnet extrait des Proses du fils qui relate dans sa langue hachée, violente d’évocation et d’explosion de poésie noire, le lancer à la Loire par sa mère du cochon d’Inde de son fils : « Ton enfance jetée à la décharge ».

Lecture faite par Valérie Rouzeau dans une salle de classe où un petit garçon éclate en sanglots : sa mère à lui avait jeté son petit chat par la fenêtre du cinquième étage.

 

C’est cela aussi l’activité humaine, une cruauté sans attention.

****

William Cliff, Grand Prix de poésie de la SGDL et Grand Prix de poésie de l’Académie Française, revient en force sur le devant de la scène poétique d’expression française. Celui pour lequel en 1970 la revue Poésie1 titrait : « Enfin un poète compréhensible ! », après avoir publié en 2019 une anthologie très bien composée et postfacée par Gérald Purnelle : « Immortel et périssable », Espace Nord éditeur (Fédération Wallonie-Bruxelles) 240 pages, 10 €, fait paraître « Le Temps suivi de Notre-Dame Poésie » aux éditions La Table Ronde, 125 pages, 15 €.

Ce livre n’est accompagné ni de préface ni de postface.

William Cliff, imperturbablement, poursuit son œuvre et l’on retrouve son univers poétique aussi construit, rigoureux, virtuose (comme le savant professeur qu’il fut un temps) du charme de la rime, de l’assonance et du rythme.

L’éternel jeune homme octogénaire parle de lui dans cette langue d’un Sully Prud’homme du XXIème siècle : « l’alexandrin je le pratique comme on gratte dans son nez pour s’occuper » s’amusait-t-il déjà dans « Ecrasez-le ».

« Le Temps » est le regard de l’artiste sur l’œuvre que constitua sa propre vie, lucide, désinvolte, mais passionnée : les voyages, une indépendance d’esprit prenant à contre-pied l’éducation catholique de son adolescence, la découverte de la poésie qui donne un sens à ses errances, un regard aigu sur ce et ceux qui l’entourent. Rien ne semble s’effacer de la mémoire de William Cliff. Sa vision ironique du monde, coutumière de l’autodérision, nous attendrit par ce qu’elle révèle d’inéluctable familiarité avec nous-mêmes.

Le livre s’achève par un hymne (un chef d’œuvre) à Notre Dame écrit en 1996 et qui, aujourd’hui, résonne avec une prophétie bouleversante : « Dame massivement assise mais / avec ta proue tournée vers la lumière,/ conduis à contre-courant et remets/ ton peuple dans la poitrine du Père ».

****

Si William Cliff est venu à Toulouse dans le ventre de sa mère pendant l’exode de 1940, Marcel Migozzi lui, est né l’année du Front Populaire et des congés payés en 1936.

Et l’on peut dire qu’il est resté fidèle à l’esprit fraternel qu’incarnait alors Léon Blum.Comme Valérie Rouzeau, Marcel Migozzi qui vécut sa jeunesse à Toulon, écrit au jour le jour des « Carnets ».

Il publie « Ecaillures des jours – Carnets 2002-2009 » aux éditions Villa Cisneros, 101 pages, 13 €.

Marcel Migozzi a extrait ce livre de ses « Carnets de notules » sur une période de sept ans. Ce concentré est saisissant.Il partage avec Valérie Rouzeau et William Cliff de « prélever » - c’est le terme qu’il emploie dans la dédicace qu’il m’a adressée – ses écrits dans le quotidien ou la mémoire. Poésie du vécu encore, donc.

Ces digressions sont des poèmes en proses. On les savoure comme des friandises parfois mélancoliques. Certains prennent la forme d’aphorismes : « La poésie a aussi, parfois, le vin triste. »

La langue fait mouche à chaque notule. Dire tant de choses en si peu de mots : « Tu t’es dressé pour aller vérifier la date de ce jour gris et râpeux comme peut l’être un vieux marbre. »

L’amertume invite toujours l’humour : « On t’a cerné, bleui les temps./ Tu n’en as plus que pour quelques douleurs / Mais que ferais-tu d’une douleur de plus ? » 

L’enfance surgit, inépuisable et ineffaçable : « Ce matin, soleil doux. Dans la rue, des feuilles de platane de toutes les couleurs. Beauté piétonne./Envie d’enfance : traîner les pieds ».

La nostalgie partout : « J’ai traversé la guerre sur un nuage à peine grisâtre. Ma mère proche, les bombes pouvaient grésiller sans m’épouvanter. Mon père n’avait jamais peur. Le silence des soirs du couvre-feu était même velouté ».

La lecture de ces « Ecaillures des jours » laisse un goût de sérénité éblouissante avec de fulgurantes vérités :

« Lecture publique de poèmes.Les gens regardent passer puis s’éloigner les mots. Ils attendent le prochain arrêt pour fuir ».

****

Parmi nos poètes d’expression française qui ont éventuellement une chance d’être pris en compte dans la part du diable, figurent d’une part ceux qui sont les descendants de l’après surréalisme qui s’inscrivent dans la continuité des poètes de Rochefort ayant renoué avec le quotidien et la vie ordinaire, souvent lyriques, toujours sous- tendus par un humanisme central, tels Migozzi, Cosem, Pouliguen, Siméon, Monique Saint-Julia, Cécile Coulon et le regretté Michel Baglin entre autres, et d’autre part ceux, explorateurs de la modernité, qui ont trouvé chez les poètes américains de la dernière moitié du XXème siècle, l’inspiration sinon le modèle, jamais avoué, de leur création.Ainsi est née, par exemple, l’ethnopoésie qui vient directement de Jerome Rothenberg ; auparavant la beat génération avait influencé sévèrement nos poètes en mal de road movies.Certainement, l’œuvre du poète américain George Oppen (1908-1984), du moins dans sa dernière séquence des années soixante à sa mort, a joué un rôle dans la création poétique française.On doit à Yves di Manno (poète, traducteur, éditeur) d’avoir rassemblé l’œuvre de Georges Oppen, de l’avoir traduite et pour cela, de l’avoir parfaitement comprise. Lire : « George Oppen – Poésie complète » José Corti éd.

George Oppen appartient à a confrérie des auteurs « objectivistes » sur les traces d’Ezra Pouen et de William Carlos Williams (cher à Valérie Rouzeau). Comme beaucoup d’auteurs américains, il fréquente la France dans les années 30, la région de Toulon (chère à Marcel Migozzi), puis Paris.Il publie à New York son premier recueil en 1934, s’engage en 1942 dans l’armée américaine, est grièvement blessé au cours de la bataille des Ardennes, seul survivant de sa patrouille. Auparavant, il avait milité au Parti communiste américain, cessant d’écrire. Dès le retour de la guerre, il est traqué dans la chasse aux sorcières du maccarthysme et se réfugie au Mexique. Il ne revient aux USA qu’à la fin des années 50 et retrouve la création poétique après 25 ans de silence.

Dès lors, il multipliera les publications, sera consacré par le Prix Putitzer et influencera une nouvelle génération de poètes.La dernière phrase connue de George Oppen scandaliserait nos grosses têtes de la Silicon Valley : « Savoir que nous ignorons tant de choses suffit à mon bonheur ».

Il faut lire celui qui, éloigné de tout clinquant, dans un lyrisme sobre, a révolutionné la poésie américaine et partout, la poésie mondiale, qu’il voulait fraternelle : [...]

nous découvrons que les autres sont / Aussi abandonnés que nous et par là même frères ».

Son dernier poème relie la poésie au cosmos et à la lumière :

Poésie du sens des mots

Nouée à l’univers

 

Je crois qu’il n’y a pas de lumière en ce monde

sinon ce monde

Et je crois que la lumière est.

 

 
 

 

 

 
confinement n° 1
Christian
 
SAINT-PAUL
 
Akelarre
 
La Lande du bouc
Les plus heureuses
 
 des pierres

 

 

 

 

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Les heures silencieuses

Confinement 1

 

Claude Bretin, notre technicien de l’émission « les poètes » depuis 1983 et avec lequel je travaille en radio depuis 1981, est confiné à Mazères en Ariège et votre serviteur rue des Libellules à Toulouse.

Alors, Claude a fait venir du matériel par la poste pour fabriquer une chambre de mixage (en photo sur la page d’accueil de notre site) et nous pouvons ainsi réaliser nos émissions par téléphone qui sont ensuite transférées à Radio Occitania pour le passage à l’antenne.

Toutefois, étant le seul interlocuteur possible et la fonction « conférence » n’existant pas dans cette solution, je suis réduit à réaliser les émissions en solitaire.

Pour ce premier essai, j’ai voulu lire à l’antenne deux recueils de mes « poèmes radiophoniques » qu’il me faudra bien un jour rassembler en un seul volume anthologique.

Ce sont deux publications d’Encres Vives l’une parue en 2000 « Akelarre La Lande du bouc » dans la collection Lieu (Pays Basque) et l’autre parue en 2008 « Les plus heureuses des pierres ».

Le second titre est épuisé mais il est possible que les éditions Encres Vives aient encore des exemplaires de « Akelarre... », le recueil, 6,10 € à adresser à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

Pouvoirs du poème

qui redonne vie

à celui qui mourait

d’inanition

écrivait Charles Juliet.

 

Jean-Pierre Siméon qui avait publié avec Charles Juliet « La conquête dans l’obscur » aux éditions Jean-Michel Place en 2003, disait lui, l’importance de la voix. « La voix est un témoin véridique de l’être du dedans, une manière de quintessence de la substance interne. La voix trahit - traduit - plus que le sentiment, elle renseigne sur le grain de l’âme, si l’on veut bien nommer ainsi, par commodité, ta texture de l’être intérieur ».

 

Les poèmes radiophoniques sont l’illustration parfaite de la pensée de Jean-Pierre Siméon. Je vous livre donc cette voix, ma voix, quelque peu déformée par le passage du téléphone, mais une voix qui veut occuper vous heures silencieuses de cet étrange confinement, en se référant à l’assertion de Christian Bobin : « Les heures silencieuses sont celles qui chantent le plus clair ».

 

Christian Bobin qui avait écrit dans « Mozart et la pluie » (Lettres Vives 1987, p 46) :

« Un écrivain est grand non par lui-même mais par la grandeur de ce qu’il nomme, et je ne sais pas d’autre grandeur que celle de vie faible, humiliée par le monde »

De toute évidence, la plupart d’entre nous, ressentent (enfin ! pour certains) cette vie faible, humiliée par le monde.

 

*****

Lecture intégrale à l’antenne de :

 

1 - Akelarre La Lande du bouc

(à Nicole et Helios Costa)

 

quelques extraits :

 

CALME BIDASSOA

(À Serge Pey)

 

Calme Bidassoa

l'avion y amerrit par illusion

la piste attend cachée derrière les maisons d'Hondarribia

et la vie cette débâcle d'affamés se cache aussi dans les maisons d'Hondarribia et d'Euskadi

elle encombre de sa réalité

les nuages sans pesanteur

qui ravinent lentement le ciel

disjoignant les souffles qui les dispersent

sur la calme Bidassoa

qui contempla la République espagnole

se déchirer comme un drap

et sa force démantelée

s'ébouler comme s'écroulent les morts.

 

Calme Bidassoa

après tant d'années la pyramide du soleil

a séché les monstres.

Les poètes lacérés prennent corps dans ses courants

et s'épanchent à marée basse

dans la scansion de leur horizon fusillé.

Calme Bidassoa

- "le sang je ne veux pas le voir" -

les noyés répètent les mots prophétiques

avant d'effacer la dernière lame de fond

d'une parole ressassante.

Et la jeunesse prend possession

des rives gorgées de chaleur

de la calme Bidassoa

et de l'éclat des pierres qui retiennent

les eaux mêlées du fleuve

colmatant les brèches

où fuit la vérité.

****

ARRIVÉE à HENDAYE de RABAT

(À Michel Bocquet)

 

Hendaye, c'est là que nous descendîmes du train,

dans l'hiver mille neuf cent soixante dix

à regarder le soleil traverser la baie

dans le jour éborgné.

A Rabat et à Madrid, enfoncées dans nos gorges,

les voix des poètes livrés à la nuit du silence,

échappaient à l'oubli

événement mortel.

 

Dans le va-et-vient de leur vie

nos frères portugais qui nous avaient rejoints,

impassibles dans les gesticulations administratives

partageaient avec nous le premier café du matin

et une vision différente du monde.

Mais nous n'avions pas reconnu les mots définitifs

de l'ordre de ce même monde

et nous allions nous y installer

là où nous pourrions.

*****

 

BILBAO

 

L'évocation du martyr de Saint-Vincent

impressionne la ville laborieuse

et son art gothique affranchi des voisinages

traverse basque les siècles.

Bilbao est lasse des martyrs

les cris de Guernica étirent la violence de son Histoire

les mots durs ont engendré le sang

dont se nourrissent les patries

et celle-ci n'en finit pas de naître

ou de mourir, c'est selon le côté

du bâton dont vous vous placez.

Mais dans le port les hommes échangent

leur sueur de tous les temps et de tous les continents.

Les matelots gagnent leur sommeil

dans les bordels mollasses

et se réveillent dans l'émoi des miasmes de la mer.

Le port valorise les odeurs de ventre de la ville

et la pourriture des luttes intestines.

Bilbao ne s'attarde pas dans le siècle

elle passe son chemin et vit d'ultimatums renouvelés,

dans le rictus d'un présent dévoré

de sangsues idéologiques qui trouent la Justice

et les vieux saints qui veillent ses murs

comme des mères abusives.

Bilbao est dépositaire des nuages de poussière de sa banlieue

qui franchissent le fleuve

pour des propositions de fuite

écrivant un dialogue secret avec l'Art,

dont, altier, le vingtième siècle pare la ville

l'abritant dans le recueillement des musées

retraçant le destin de l'homme

dans son génie de toutes les circonstances.

Alors le peuple basque devient le peuple universel.

Pour la première fois, Gauguin s'expose en Espagne,

et, plus tard, pour que l'incendie sans cendres

dévore l'inconnu, Guggenheim l'abrite

dans de nouveaux miroirs

qui plongent la ville dans l'insomnie.

Car, si le cheval de "Guernica" de Picasso

ouvre son œil dément dans Madrid veuve de sa République,

comme à Barcelone, Pablo est chez lui à Bilbao

dans le renouvellement farouche de son style

né des tables dressées des fêtes françaises.

Mais les peintres comme les poètes ne s'évadent pas.

Au musée Guggenheim l'Allemand Anselm Kiefer

tâtonne dans l'obscurité de la guerre

et de la dévastation de sa patrie cassée en deux visages

qui, tôles noircies malades de leur affrontement

finissent par se fondre et se souder

dans l'embrasement mental de l'attente.

Patience refusée à Paul Celan qui inspira Kiefer

dans ses hantises du consentement

de la mort au sourire d'enfant.

Et avant que ce siècle terrible

ne s'enfonce à son tour dans le puits de l'Histoire

Anselm Kiefer, "seul avec le vent, le temps et le son"

du Sud de la France, se libère

de l'irréparable poids de l'Histoire

pour "les célèbres ordres de la nuit"

où l'homme dort toute son horreur

écrasé par l'ivresse des étoiles

sous la caresse infinie du ciel.

Et Bilbao accueille ce nouvel hôte

dans la retrouvaille de l'aile majestueuse de l'univers.

******

 

2 - Les plus heureuses des pierres

(à Isabelle)

 

quelques extraits :

 

Tu accostes à l’embarcadère des ruines

 

Il germe sur les quais

une délétère séduction

 

Pourquoi voyons-nous les bourreaux

de notre enfance

dans les regards perdus des passants ?

 

Les réverbères vont s’éteindre sans consolation

et la ville sera ravagée par la tulipe rouge

du soleil qui virera à l’incandescence

 

Jamais plus notre amour ne sera malhabile

 

****

Toi dans le jardin

désolée de cette canicule

qui étouffe les feuilles

sous le harnais du soleil

 

Nous arrosons la terre parfois

comme un dernier hallali

 

Mais brûlé le jardin ne meurt pas

 

Sur les crevasses du sol

s’inclinent les belle-de-jour

grappes de chair rose

qui pavoisent

 

Jours torrides de l’été

 

Ne pas céder

entrer dans la pluie qui fera parcourir

l’heure accomplie

à son vieux chant

les chemins de steppe

 

Penchée sur les taillis

tu joues les démurges

soignes les blessures de l’astre ardent

confiante dans le fracas

que préparent les stratosphères

 

Ce qui se dessèche peut aussi se noyer

 

Entre ces deux murailles

brouillant le jeu céleste

tu décides du destin des fleurs

 

Tu te rengorges d’amour

 

****

 

Nous remontons les éboulis des heures

fuyant les gibets des hommes qui s’affrontent

nous tenant à l’écart du sang et de la corde

 

Les visions des larmes tournent à vide

irrésolues dans l’exigence des rêves

 

La nuit douloureuse chuchote

avec la solitude des tombes

 

Leur murmure triste et sublime

ravive une insondable ivresse

que tu devras bientôt éteindre

avant que je ne chancelle et tombe seul

 

Nous ne pouvons vivre de l’instant du poème

même s’il nous crée comme l’on tranche la gorge des moutons

 

Leurs vers rusés estompent la bassesse

de toute existence mortelle

 

Par la parole

je te constitue souveraine du ciel

*****

J’ai vocation à t’aimer

à entrer chez toi sans passer mon chemin

même si tu entrebâilles à peine ta porte

 

Pas d’isoloir à la face de la mort

 

J’étouffe de la sûreté de son office

 

Je viens t’arracher à cette reine qui nous gouverne

à son baiser de maléfice à la va-vite

 

J’ai pour toi une autre prophétie

un autre aperçu du combat

une morsure bien pire

 

****

A Oradour-sur-Glane le choc du sang

dans les hautes molaires des murs de la ville anéantie !

 

Nous avançons voûtés d’effroi

la haute stature de notre fille émerge des tombes

Elle entre chez les morts

dans l’intimité des visages des enfants figés

dans la porcelaine des photographies

 

A Guernica aussi soixante ans après le massacre

l’ambassadeur d’Allemagne s’était excusé

et voulait sortir en refermant sur lui la porte

 

Que de portes à refermer !

 

****

 

La vérité des statues

prenez la comme elle arrive au premier venu

hors des cris sans soubresauts froide et sans miséricorde

 

Elle ne s’accorde pas aux mouvements des vagues

n’ôte jamais son armure de mélancolie

 

Est-ce un si dur aveu

de rire des peines perdues ?

 

Les mots traversent les morts

mieux que les larmes

 

Quelle insolence de s’essuyer la bouche

de toute la mousse des mots éteints

pour qu’ils rendent gorge et jettent à la rue

la parole douloureuse qui te fonde !

 

Tout cela avec l’esprit fantasque d’un air populaire

qui te ressemble pour que les choses

deviennent plus légères

 

Le sauvetage est praticable

nous avons validé nos billets

de simples allers

pour poursuivre la route

avec mon pied droit malade

 

Nous pénétrons dans le chemin

lestés de la valise de nos sensations

chacun ayant l’autre en héritage

 

Du chemin nous sommes

les plus heureuses des pierres

 

*********************************************************************************

 
 

 

 

 

 Gilles LADES

 

Alain LACOUCHIE

 

 

12/03/2020

 

 

 

 

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50 poèmes pour

 la neige

 

 

 

 

20/02/2020

27/02/2020

05/03/2020

 

 

 

 

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Tout aimer sans rien comprendre

Les démocraties occidentales qui se bornent pour l’essentiel à élire leurs représentants et le système néolibéral supposé être la quintessence de l’épanouissement économique propice à l’enrichissement, fonctionnent selon le principe irremplaçable de la confrontation permanente à la concurrence – sélection à tous les étages.

Houellebecq avait bien compris qu’aucun domaine n’échappait à cette lutte.

L’égalité des chances existe si peu que les collectivités locales prennent soin de bien communiquer sur leurs dispositifs de lutte contre les discriminations. Paradoxalement, les mêmes qui organisent cette lutte toujours un peu pipée, appellent à la solidarité.

 

Bien des artistes dans leurs légitimes prophéties ont dénoncé cette incongruité. Ecoutez Vincent La Soudière : « Je n’ai pas assez de violence en moi pour lutter avec ce monde. J’aurais toujours le dessous. Il me faut donc me réfugier hors de ce monde, là ou personne ne réside. »

Et pourtant Vincent La Soudière n’était pas gelé dans son empathie pour ses prochains : « il y a une flamme en moi et personne qui vienne s’y réchauffer. C’est un supplice atroce. »

Ce qu’avait compris Vincent La Soudière c’est que notre monde qui peut paraître indéchiffrable, s’est construit, au contraire, en un système agrégeant les individus les uns aux autres et les différents systèmes s’enchaînant dans un ajustement formant un tout se refermant si bien sur les individus, que celui qui s’égare, même provisoirement, risque de perdre définitivement sa place dans ce tout.

Et Vincent La Soudière, comme Francis Giauque, comme Roger Millot, sont les égarés. Et leurs poèmes sont nos alertes.

Cette lutte meurtrière avec le système rouleau-compresseur de toutes nos actions, les poètes savent la faire vivre avec la plus terrible des armes : les mots. Ecoutez Cédric Le Penven dans « Verger » - Editions Unes, 77 pages, 16 €. :

Il n’est pas question de cœur, ni d’anges, ni de souvenirs. Il est question de gagner un peu d’argent chez un cousin arboriculteur pour continuer d’aller à l’université, et de passer des concours pour éviter le métier de tes grands-parents

tu sais trop combien le sommeil est difficile pour le paysan devenu fonctionnaire de l’Europe, simple rouage désormais d’une machine à emprunts, à intérêts, qui se doit de croître en permanence

tu sais trop combien ton grand-père est mort parce qu’il épandait des produits miracles par hectolitres sans la moindre protection

il s’extasiait devant des fruits énormes et lisses, comme si le sol avait soufflé dans les racines pour les gonfler

cette illusion s’évanouit quand la prostate ou le pancréas se couvent de taches sombres

 

Le poète, nous dit Linda Lê dans « chercheurs d’ombres » (Christian Bourgeois Ed. 2015), ne doit pas être « un stylite éloigné de la vie mais un sorcier dont l’œuvre d’invention toucherait les hommes en leur rendant les yeux, en les désaveuglant. »

« La poésie est ce qui n’exige pas d’être compris et qui exige la révolte de l’oreille » expliquait Louis Aragon.

Cédric Le Penven le confirme dans ce poème qui résume sa façon d’habiter poétiquement le monde :

je ne connais rien aux arbres

rien de ce qui traverse l’esprit de la Bien-aimée lorsqu’elle me regarde

rien de ce qui vous traverse alors que vous parcourez ces quelques lignes

rien de ce qui me traverse

ne reste plus qu’à tout aimer sans rien comprendre

 

Ce nirvana, de tout aimer sans comprendre, n’est pas la posture naturelle de Marc Tison.

Lui, il est dans l’attente, aux aguets du devenir du monde : « J’attends un instant / Immense comme une plaine ondule au printemps, il attend « le bouleversement de l’univers », en publiant « L’affolement des courbes » chez La Chienne Edith, 122 p.

 

Il m’arrive d’attendre allongé sur l’herbe

Sur un lit de pénombre

Posé dans la banquette arrière de la voiture

Debout entouré d’une foule que j’éteins

Dans le shaker des hontes quotidiennes

 

Il m’arrive d’attendre

Un instant admirable

Une expiration qui n’en finit pas

De définir l’apaisement

 

Les espaces profonds

Entre les souffles et les inspirations

Des apnées d’évasion

 

Marc Tison demeure l’homme révolté cher à Camus conscient de sa propre responsabilité dans la marche du monde :

 

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour nourrir les oiseaux

du jardin causer à mon voisin

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour sauver le monde

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour combattre l’obscu-

-rantisme trier les déchets ménager faire advenir la paix

Il n’y a pas d’autre homme que moi dans la volition d’être un

homme

 

Dans les années soixante, nous qui espérions en la poésie, qui confiions au poème de construire un monde nouveau, nous avions le regard tourné vers Nantes avec sa kyrielle de poètes autour de Michel-François Lavaur, de la Charente avec Pierre Boujut et Adrian Miatlev et leur Tour de Feu.

A Toulouse, s’imprimait une revue qui explorait alors les innovations dans l’art contemporain du trobar, et qui perdure toujours : Encres Vives de Michel Cosem.

 

Un météore avait bousculé le cours de la création poétique substituant au surréalisme un surromantisme qui louait la nature, les villages et la fraternité humaine : René-Guy Cadou.

 

Cette voix qui avait dévié la modernité en l’humanisant, s’était tue à 31 ans. Les poètes nantais, les poètes charentais qui rayonnaient jusqu’en Provence avec Emmanuel Eydoux (qui me donnait rendez-vous entre deux trains au buffet de la gare Matabiau à Toulouse), étaient les descendants involontaires de cette voix emblématique de ce mouvement fort qui rassembla les poètes : l’Ecole de Rochefort.

 

René-Guy Cadou aurait 100 ans aujourd’hui.

 

Ce centenaire donnera lieu à des émissions radiophoniques et, nous l’espérons, à des publications.

La première dont nous reparlerons est celle de

Jean Lavoué « René-Guy Cadou La fraternité au cœur », préface de Ghislaine Lejard, postface de Gilles Baudry, L’enfance des arbres, éd. 300 pages, 20 €.

 

Voilà longtemps que l’on avait pas si bien écrit sur Cadou dont « son » corps désormais fait partie des saisons ».

Nous retrouverons ce livre remarquable et Cadou cette année au cours de nos émissions. Nous parlerons aussi d’Hélène Cadou qui m’avait ouvert son amitié et les portes de l’école de Louisfert où mourut Cadou.

 

L’émission diffusée pour la première fois le 20 février avait aussi pour vocation d’appeler le public toulousain à participer à une soirée poésie à la Maison de l’Occitanie dans le cadre du festival « 50 poèmes pour la neige ». L’instigateur français de cette heureuse initiative, Patrick Zemlianoy, était notre invité, accompagné du poète toulousain, Claude Barrère.

 

Le poète cité en exergue lors de ce festival européen était, cette année, le poète grec Dinos Christianopoulos dont les deux invités à l’émission lurent les poèmes, ainsi que ceux de Cavafys, de Ritsos, de Seferis et de Lorand Gaspar, récemment disparu.

 

Cette soirée fut un succès qui honore la Maison de l’Occitanie (L’Ostal), qui sut l’accueillir.

 

Après avoir signalé les livres suivants :

 
- Jean Javoué "René Guy Cadou  - La fraternité au cœur" éd. L'enfance des arbres, 300 pages, 20 €
 
- Cédric Le Penven "Verger" éd.Unes , 78 pages, 16 €
 
- Marc Tison "L’affolement des courbes"  éd. La Chienne Edith 
 
l'émission est consacrée à un événement poétique européen qui depuis 5 ans se joue aussi à Toulouse :
 
"50 Poèmes pour la neige" qui aura lieu à l'Ostal Occitània (La Maison de l'Occitanie) le vendredi 28 février 2020 à 20 h 30.
 
Le poète toulousain Claude Barrere et le secrétaire de l'association "Des livres et des idées"

Patrick Zemlianoy sont les invités de Christian Saint-Paul et s'expliquent sur le sens de cette soirée dédiée à la poésie sous le signe de la neige et sous l'égide morale cette année du poète grec 

Dinos Christianopoulos.
 
Lecture de poèmes de Cavafys, Ritsos, Seferis et de Lorand Gaspar récemment disparu.
 
 

 

 

 

Jean-Michel

 TARTAYRE

et

 Cédric

LE PENVEN

 

 

 

 

13/02/2020

 

 

 

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Monique Lise

 COHEN

 

 

06/02/2020

 

 

 

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Eric

BARBIER

 

30/01/2020

 

23/01/2020

 

 

 

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Jean-Luc

POULIQUEN.

 

16/01/2020

 

 

 

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Christian Saint-Paul signale la parution de :

"Géographies fugueuses", d'Éric Barbier

éditions du Contentieux , 111 pages, 10 €

Voici le commentaire de Traction Brabant :

Publié par les Éditions Le Contentieux, "Géographies fugueuses", d'Éric Barbier, est une série d'histoires plus ou moins courtes, dont le début prend pied dans le quotidien et s'achève dans le fantastique, l'inexplicable, du moins.

Les personnages de ces histoires sont des solitaires, qui sont le plus souvent victimes du syndrome de l'invisibilité.

Il s'agit parfois d'écrivains ou d'artistes. Faut-il y voir une image de l'indifférence frappant les créateurs qui ne sont pas reconnus par leur public ? Pas certain.

En tout cas, ces textes se lisent bien et, mine de rien, parlent du monde d'aujourd'hui. 

Par exemple, la dernière histoire du volume constitue un témoignage sur l'écroulement de notre civilisation. Cette situation peu envieuse de ces créateurs solitaires (nous !) n'est-elle pas le reflet d'une situation bien réelle : leur nombre important, dans la société d'aujourd'hui, due à l'élévation du niveau culturel, favorisant leur anonymat ?

Extrait de "Géographies fugueuses", d'Éric Barbier, le premier paragraphe de "Pratiques" (je vous laisse deviner la suite) :

"Ce docteur, médecin généraliste en exercice depuis plusieurs années dans la ville de Salezan, jouissait d'une excellente réputation que certains de ses actes semblait renforcer. La salle d'attente de son cabinet était toujours bondée, ses journées s'allongeaient excessivement, le médecin aurait dû refuser de nouveaux patients mais il ne pouvait s'y résoudre et acceptait tous ceux qui se présentaient. Étaient plébiscités la qualité de son écoute, la sûreté de son diagnostic, sa patience et aussi sa fermeté quand celle-ci s'avérait nécessaire, son dévouement. Il était de plus un homme sympathique qui avait le don de par sa conversation de susciter la confiance des malades."

L'illustration de couverture est de Pascal Ulrich (décédé voici maintenant 10 ans).Lecture d’extraits

****

L’émission est ensuite consacrée à l’invité : Jean-Luc POULIQUEN.

Il présente son dernier livre : Dans le miroir des livres

diffusé par Amazon, 144 pages, 8,33 € broché.

Jean-Luc Pouliquen est un poète et un écrivain français né à Toulon dans le Var le 8 décembre 1954:

Ses poèmes, son activité de critique littéraire, l’édition (il a dirigé les Cahiers de Garlaban de 1987 à 1997), les ateliers d’écriture qu’il anime ainsi que les différents événements culturels auxquels il participe (après avoir été membre de 2001 à 2009 du comité du festival des Voix de la Méditerranée de Lodève, il a été membre du comité international de coordination du festival Voix vives, de Méditerranée en Méditerranée de Sète de 2010 à 2014) s’inscrivent pour lui dans une même tentative pour remettre la poésie au cœur de la Cité. Il a gardé en cela les préoccupations sociologiques qu’il avait développées en suivant les enseignements de Michel Crozier et Henri Mendras à l’institut d'études politiques de Paris.

Lombard écrit à propos de ce livre : « l’auteur se reconnaît aussi ici bel et bien lui-même en ses admiratives et sensibles accointances avec nombre de ses pairs en écriture, en poésie : Jacqueline de Romilly pour commencer la liste, puis - cités en partie seulement et dans le désordre - Pascal Pia, Francis Jammes, Apollinaire, ceux de l’École de Rochefort, Pierre Emmanuel, Marie Noël… tandis que bien d’autres créateurs apparaissent encore en proche et même en immédiate escorte - plus qu'en marge - des principaux plus particulièrement choisis, élus par l’auteur.

Ne se reflète-t-on pas dans ceux que nous aimons ? Non, nous en sommes pétris autant qu’à notre tour pétrissons. Aussi, ne serait-ce rien que par le titre de ce dernier récent ouvrage - Dans le miroir des livres -, l’auteur me paraît fort modeste et attentif aux autres, l'étant par nature sans doute, puisque déclarant encore en fin de volume - on ne peut guère à la fois dire mieux et plus discrètement, il me semble : "Ainsi vivent les livres et nous vivons à travers eux."

Le prétexte ayant été le choix et l’achat sur une célèbre braderie d’une douzaine de titres, revues y comprises, à partir de quoi Jean-Luc Pouliquen développe pensées et réflexions, aussi bien raconte, évoque des souvenirs, des rencontres majeures, sans oublier de gratifier de surcroît son lecteur d’une sensibilité bien à lui, coulant de source par le biais d’une écriture limpide et prenante, sur mesure, parce que tout naturellement accordée à chacune de ces riches méditations sur la genèse, le rappel, et les enchaînements féconds de ces amitiés littéraires, artistiques, qui sont autant de maillons, en fait, d’une quête avant tout essentiellement spirituelle.

Par bonheur et tranquille sagesse, chez Pouliquen, culture, poésie et vie intérieure, riment entre elles à merveille ! »

Entretien avec Christian Saint-Paul.

Lecture d’extraits.

Commentaires sur les ouvrages cités dans l’éditorial du 18 / 03 / 2020

 
 

 

 

 

 

 

Marie-Jose

CHRISTIEN.

 

09/01/2020

 

 

 

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Christian Saint-Paul 
 
"Les murènes
 
monotones"
 
poème radiophonique

 

pour Radio Occitania

 

19/12/2019

 

 

 

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Christian Saint-Paul lit un de ses premiers poèmes radiophoniques :

« Les murènes monotones »

 

qui fit l’objet de trois éditions, 1967, 1969 et 1979 dernière édition augmentée.

Ce long poème destiné à être lu à la radio sera inclus dans une future anthologie.

 

Extraits et notes en fin de page :

 

René-Guy CADOU avait le monde entier dans

son jardin :

le monde entier dans un jardin et une femme

avec la mort pour compagne,

et un destin tout droit et familier :

la mort comme le château au bout de l'allée.

 

Je suis riche des voix qui se sont arrêtées

comme une horloge mal remontée ;

riche des échos qui ont le vertige des montagnes

et la force de la foudre.

 

Mille douleurs à vous mes frères :

Giauque - Prével - Crisinel - Neveu - Millot -

Artaud -

et mon double frère Tristan Corbière

je t'embrasse pour dix mille ans

que nous aurons à rire ensemble

Marcelle et mes murènes devenues sirènes

dans la lumière étincelante

de ton sillage qui m'aspire.

 

Tristan Corbière !

la mer à peine plus large que la rivière.

Et ce bruit de galets si particulier

de ton long corps désarticulé.

Tristan Corbière,

qu'on m'apporte tes vertèbres

qui ont plié d'amour sous le sextant.

Et que t'importe la latitude :

la mer est une boucle

de vieux ceinturon de pirate.

Tristan Corbière,

Marcelle à cheval sur une lame,

et ton cœur pour elle

qui bande comme mât

orphelin de voiles

dans les tempêtes.

 

Claude Saguet, l'amitié partagée

comme du pain dans la petite chambre,

la poésie qui niche au dernier étage,

derrière la porte comme une fleur qui s'ouvre

le pas en avant dans les paroles

sur la pierre du Mexique la marine marchande

le bleu de travail

et toujours en sortant je rêve

que je suis ton voisin de quartier.

 

[...]

Pour l'éclusier de la mortqui m'a ouvert quelques frontières pour les baisers anonymespour les cimetières blancs écoutant l'océan à Rabatpour 
l'agneau que l'on égorgeen chantant Dieupour la mule dans sa noria pour le chagrin sans larme la haine sans violence et le sourire sans remordpour ces routes 
qui nous ferment leurs genoux gardant le meilleur d'entre nous pour le sommeil qui grippe la parole de ceux qu'on écoutaitpour l'herbe qui se couche comme un chien 
sous nos dos de misère pour le froid qui se terre sous l'écorcepour les bateaux qui trainent un murmure de larmes et débarquent ces aveugles d'avoir laissé aux autres
leur soleil de chaque jourpour le toro agenouillé avec son regard plus haut que l'arène mais sans toucher au ciel pour tout cela je t'aime c'est-à-dire pour la réalité notre unique évasion.
[ ...]Une vieille Ibizienne à la natte séculaire grimpe éternellement les marches raides de la
citadellele visage plissé par des tourments anciens. Deux mille ans survivent à son malheur muet que les temples emprisonnent avec le sang versé et l'errance des naufragés dans les flots recéleurs. 
Le vent porte l'ombre du "LAMORICIERE" (1)dans les criques désertes en rade du destin,les amours noyées jamais n'ont abordé.
[...]O corps flottant comme le remord dans le Rio de la Platayeux crevés comme un œuf, tortues sans carapace cliquetis de chaînes que l'on dispute aux chiens. 
Dans la pampa au relief d'omoplate des gauchos d'apocalypse éperonnaient la mort, conduite dans le cortège de ses épousailles : scarabées rouges de la conquête tueuse de poux aux poches épouvantables qui enflent kyste
liturgiquedans la fabrication des moules pour sourds-muets plutôt qu'aveugles :Borges en fête !rue Florida Campanys (2) portait le verbe haut fleuri comme sa barbe blanche de Santiago il ramenait l'enfant mort-né de
l'amourles mains inaccessibles des suppliciés mais il ne connaissait pas ce poème de Michel ECKHARD"A Santiago du Chili il y a des femmes enceintes de soleil"A Buenos-Aires le soleil n'engrossait plus les
femmesqui pleuraient dans les journaux leurs fils
guérilleros.O masques obscènes de la peur qui traînait sa contagiondans la ville aussi noire que les canons des mitraillettes,dans le tango qui suivait partout, chien galeux, à l'entracte des cinémas,dans les trains de nuit qui me ramenaient à la
solitudeivre de paroles incertaines de visages défaits comme des draps.

[...]

Où passent les cigognes

disait le vieillard

le ciel est découpé.

Il tombera sur nos têtes

dans le bruit des ailes déployées.

 

Mais les cigognes dominaient Algésiras

et se partageaient les toits de Tanger.

 

De guerre lasse

les larmes douces au cou des femmes

roulaient leurs idées noires.

 

Ces femmes avaient de leur veuvage

des reflets de pétrole

et la voix sourde des longues agonies.

 

La nuit, il fallut résister à la vermine

la paillasse souillée et la lucarne sur les quais,

Algésiras aussi était en partance

fini les voiliers blancs où s'accouplaient les rêves

déchirés

la voile avait quitté le mât de misaine

le port regorgeait de désirs indigents de gorges

tranchées.

 

Si le jour fouillait les poubelles

le pas élastique des éboueurs les ordures dans les

paniers d'osier

cette salve de rires lâchée contre la peur

si le jour grattait l'oreille des miséreux

c'est que leurs ombres étaient parmi eux.

 

Transfuges du désespoir voleurs d'éclaboussures

chameliers du silence liquoreux des prières

ils avançaient dans les tisons du nouveau jour

quelque part il seraient flamboyants

cathédrales en ruines navires en détresse.

 

A la jointure des deux mers apparurent les

dauphins

promesses souples lueurs d'épées sauts de

moutons métalliques

qui leur montraient l'Afrique comme une main

crispée

des châteaux en Espagne aux palais des sultans

les amours rauques des paroles étrangères

se mordaient la queue comme un chien en folie.

 

Au crépuscule les murailles de Rabat étaient

jaunes comme l'urine

la nuit investit tout dans le détachement d'opium

les souvenirs flottaient

symphonies dans les neiges éternelles

des montagnes osseuses.

 

Les bleus prirent le dessus

sur les violets égrillards d'une mémoire exacte

au rendez-vous des voltigeurs.

 

Voyageurs du mal possible, pèlerins de l'enfance

riverains des bas-fond, courtisans de l'inquiétude

ils tuèrent le temps à coups d'images à bout portant

et provoquèrent le déluge (3) sur les oueds en délire.

*****

Notes de l'éditeur(1) en Janvier 1942, le paquebot "LAMORICIERE"qui venait d'ALGERIE via la FRANCE, sombra aux larges des Baléares. 
Il y avait à son bord la femme du poète Max-Pol Fouchet, Jeanne Fouchet(2) professeur de linguistique à l'Université de Paris et neveu du Président de la Députation de Catalogne 
qui, sous le régime de Vichy, fut extradé de France pour être fusillé par les franquistes, Campanys et l'auteur parcoururent ensemble Buenos-Aires en 1976.(3) en Décembre 1969 et Janvier 1970, 
l'auteur fut guidé au Maroc par le poète Michel BOCQUET, originaire des lieux. Il y eut à cette période d'importantes inondations.

 

 
 

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