L'éditorial de Christian Saint-Paul

 

 

2020

 

 

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06/07/2020

L’amour n’est pas consolation, il est lumière.

Joël Cornuault s’épanche, avec la pertinence du poète, sur le lyrisme amoureux dans la dernière partie de son livre de poèmes « Tes prairies tant et plus » (éd. Pierre Mainard, 16 €).

Qu’en est-il du lyrisme dans la création poétique aujourd’hui ?

Le raccourci des poèmes, leur fréquente trivialité font-ils disparaître le lyrisme ?

 

« Le poète lyrique est à la fois celui qui « est ici » et celui qui « voit ailleurs » définissait Yves Vadé.

 

La trivialité, recherchée par nos poètes actuels, pour regarder « d’ailleurs » dans la langue du poème, tue-t-elle le lyrisme, comme le dénonçait Baudelaire lors du Salon de 1859 : « Je trouve inutile et fastidieux de représenter ce qui est, parce que ce qui est ne me satisfait pas. La nature est laide, et je préfère les monstres de ma fantaisie à la trivialité positive ».

 

De la même manière que le peintre ne peut se limiter à reproduire la nature et sa trivialité, le poète n’a pas pour vocation d’informer, de communiquer, de convaincre, mais de restituer par le travail de la langue et par ce seul travail, sa réalité subjective pour qu’elle devienne universelle.

 

Paul Valéry avait bien compris que « L’homme exalté ou ému croit que son verbe est un vers, et tout ce qu’il place par le ton, la chaleur et le désir dans la parole s’y trouve et se communique. Mais c’est l’erreur commune en fait de poésie. Les mauvais vers sont faits de bonnes intentions. Il y a plus de bons vers faits froidement qu’il n’en est de chaudement faits ; et plus de mauvais faits chaudement ».

 

En 1960, Toulouse devint un des phares de la poésie contemporaine.

Rien de plus normal que rivalisant avec Paris, la Charente, la région de Nantes et Marseille où se dessinait la poésie du lendemain, la ville des troubadours participe au tournoi.

Le poète qui deviendra peu de temps après également romancier, ami de René Nelli et de Jean Joubert, créa depuis l’Université de Toulouse, la revue Encres Vives.

 

Les premiers numéros balayaient le champ expérimental de la poésie d’alors qui cherchait à se frayer un chemin parmi toutes les trouvailles du langage.

Alors que Paris allait déboucher sur le mouvement Tel-Quel , une poésie de laboratoire faite le plus souvent par des universitaires, la sensibilité « provinciale » prit une direction en rupture avec cette mise à mort du lyrisme et privilégia, selon les mots de Robert Sabatier dans le tome 3 de « La Poésie du XXème siècle, Métamorphose et modernité » (Albin Michel éd.) : « ce qui lui est propre : l’imagination créatrice fondée sur le réel ».

 

Il fallut cet aboutissement qui exigea une dizaine d’années, pour que les livres de poèmes retrouvent des lecteurs perdus. A bien des égards, la plupart des revues de poésie et une majorité de poètes s’inscrivent, consciemment ou non, dans cette création de « l’imagination créatrice fondée sur le réel ».

 

Il serait injuste, en ces temps où l’éphémère est roi, où le spectaculaire faisant « le buzz » divertit seul le chaland, d’oublier le rôle majeur joué par Michel Cosem et Encres Vives dans la poésie de la deuxième moitié du XXème siècle à nos jours.

Et cela se poursuit !

 

En effet, Encres Vives fête son ... 500ème numéro ! Soixante ans de publications ininterrompues ! Et rares sont les poètes authentiques qui n’ont jamais été publiés à Encres Vives.

 

Pour ce numéro historique Michel Cosem rompt avec sa pratique éditoriale de donner à lire un poète par numéro. Le n° 500 rassemble un poème de chacun des membres du comité de rédaction et est dédié à la mémoire de Jean-Max Tixier et de Jacques Lovichi qui furent membres de ce comité.

Le numéro 6,10 €, abonnement 34 €, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers (voir aussi le site encresvives).

*****************

Auparavant le n° 499, avait été consacré à des haïkus de Michel Cosem « Le partage du monde » sur des graphismes envoûtants de l’artiste André Falsen qui illustre par ailleurs la plupart des couvertures de la collection « Encres Blanches » d’Encres Vives.

 

Les graines se cherchent et

s’éparpillent

Rêves et paroles mesurées

Comme la pierre du seuil un peu

secrète

********************

Le numéro 501 d’Encres Vives est constitué par le dernier recueil de poèmes de Simone ALIE-DARAM : « Murmures »

6,10 €, abonnement 34 €, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

 

Voici ce que l’on peut lire sur la quatrième de couverture :

Simone Alié-Daram, médecin, s’est illustrée dans les avancées de l’immunohématologie. Membre de l’Académie des Sciences Inscriptions et Belles Lettres, elle est aussi Maître ès-jeux de l’Académie des Jeux Floraux.

Son humanité en constant éveil, exacerbée par un métier qui veut arracher la vie à la mort, la conduit à s’interroger sur sa propre expérience des deuils, du passé, du temps qui file et qui pourtant n’existe pas.

C’est en poète qu’elle poursuit cette recherche et c’est par le poème qu’elle en dresse le constat.

La scientifique, pour les tourments de l’âme, cède la place à l’artiste, la vérité ne s’éprouvant que par les sens : « Je ne sais pas penser / Je ne sais que sentir ».

Dans cette intuition vitale, elle avance au rythme de ses recueils : Ecritures, Emoti’icones, Effluves, Des Ephélides plein les poches, Ellipsoïdes, Paradis ébouriffés, Passions effleurées, Dialogue d’outre nuages, Désinvolte Eros, Le Présent d’après (copymedia éd.) et à Encres Vives : Syllabes.

« Je deviendrai souffle » prophétisait-elle légitimement dans ce dernier recueil. Ce souffle, celui de la poésie se fait murmurant, léger.

Car le bonheur, ce n’est pas le cri, mais le murmure : « Le bonheur c’est peu de choses » et ce qui a été vécu fut si beau qu’elle doute qu’il y ait « ...au paradis / Autant d’oiseaux autant d’étoiles ».

Ces murmures, les poèmes, dans une langue limpide, sont « ces moments d’éternité » qui éblouissaient Sylvia Plath.

************

Ce dernier né de l’œuvre de Simone Alié-Daram est empreint d’une vision tragique de son propre destin, par une lucidité qui ne tourne jamais le dos à l’imaginaire fondé sur le réel. La facilité de ton qui donne une fluidité plaisante à la lecture, est le fruit d’une part d’une longue maîtrise de la langue et d’autre part de l’intégration de la réalité, retranscrite non comme une scène extérieure mais comme la vie qu’elle a vécue.

 

Simone Allié-Daram dans ce fort recueil illustre sans le vouloir les mots d’une autre Simone, Simone Weil : « L’amour n’est pas une consolation, il est lumière ».

 

[à noter que cette émission signale en préambule trois livres de la collection PO&PSY des éditions toulousaines érès : Francesco Scarabicchi « Un oubli de neige » 12 € ; Franck Villain « Saisi par l’hiver » 12 € ; Saadi Abbas Kiarostami « Saadi ivre d’amour » 12 € qui seront repris dans les émissions ultérieures]

 

Extraits de « Murmures » :

 

L'essentiel est en accord avec la mer

Il sonne toujours iode et vert

On va le chercher des années

Cet ultime assassiné

Aux sons captifs

Que l'on découvre

Au début du sommeil

 

***

 

Les ampoules du grand lustre

Dessinent des flammèches de lumière

Moult orchidées se disputent

Les carreaux de la fenêtre

Les fantômes se reposent

Attendant la nuit prochaine

Pour effrayer les rêves

Des enfants

De miroir en miroir

Les notes de musique

Virevoltent en douceur

Spectres

Où sont passés les criminels

Les malfrats

Dont vous fîtes votre compagnie

Au temps des magnolias antiques

 

***

Il ne me suffit pas

Que mon seul projet soit de vivre

Je parle à mon corps une langue inconnue

Ma tête est vide

Et te cherche partout

Je ne peux plus descendre

De ma tour esseulée

Je vois tous les matins

Sur le faîte du toit

Le trio des corneilles

Mais je ne peux

Aller entendre en bas

Sur les fleurs entrouvertes

Le murmure des ailes des papillons.

***

Un jour d'hiver

Le soleil est comme un cadeau

Les goélands reflètent la lumière

Sur leurs ailes en faisceaux

L'horizon bleu masque le monde

Les idées éclatent en nervures

Dessinant sur le ciel

Des hiéroglyphes heureux

***

 

Le bonheur c'est peu de choses

Un banc un fleuve un ciel

Et entre eux deux la rotondité d'une voûte

Adorée

***

Poème d'insomniaque

J'ai rendez vous avec les étoiles

Le ciel tout noir

Et le soleil tout bleu

Le silence des temps

Envahit les rideaux

Pèse sur mes yeux clos

Et les rêves s'envolent

Rejoignant Calliope et Erato

Mes amours sont là haut

Le temps n'existe pas

Dis tu

Pourtant il passe lentement

*************

 

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26/06/2020

J’écris pour éclaircir, pour éclairer

Par quel phénomène soudain, un ami ou une figure disparus s’invitent sans crier gare dans le paysage d’une journée ou pire d’une nuit ?

Plus nous vieillissons, plus les fantômes nous cernent. Et il est de notre pouvoir exorbitant de rallumer la flamme vive de leur mémoire qui fait d’eux des êtres immortels bien qu’ayant péris.

Plus de cinq décennies de fréquentation de poètes ont abouti à l’accumulation de trop de flammes vives qui me brûlent comme un incendie inextinguible.

Dans ma dernière émission, je citais Pierre Autin Grenier : « Celui qui, en toutes circonstances, sait se taire, plus que tout autre mérite d’être écouté » et « Être libre, c’est ne pas avoir peur ».

Je me revois dans les années quatre-vingts, assis à côté d’Henri Heurtebise écouter la voix nonchalante de Pierre, ce poète philosophe, ivre d’humour froid pour ne pas dire noir. « Les Radis bleus » ont paru en édition de poche et il faut l’offrir à nos jeunes gens.

La mort d’un poète jeune qui n’a pu donner toute la puissance de son œuvre est un scandale. A la douleur de la perte, s’ajoute le tiraillement de la révolte.

Pour que cette voix ne soit pas étouffée par le silence de l’oubli, il nous revient de la faire écouter.

Ainsi de Pedro Heras, jeune espoir de la poésie espagnole que la maladie a fauché en pleine jeunesse mais dans la maturité de son art. C’était un régal de réaliser une émission avec lui. Il en sortait toujours heureux et nous communiquait ce bonheur.

Claude Bretin, Pedro Heras, Michel Eckhard-Elial et moi, après un bon repas de coquillages, nous avons flâné une journée de plein soleil au bord de l’étang de Bouzigues. Il habitait cette région près de Montpellier.

Il avait fait sienne la profession de foi de Spinoza : « Je m’efforce de vivre non dans la tristesse et les gémissements, mais d’une âme égale dans la joie et la gaîté ». Devise qu’il mit en exergue d’une de ses publications des éditions hegipe, ses propres éditions dont ce surdoué était aussi l’imprimeur, dans la collection « minuscules » : « Une toile contre la mer » extrait de « Chroniques du jour qui vient ».

Car après avoir publié « Poemas del argonauta » (ed. hegipe, collection poésie, 20 €) en espagnol exclusivement, puis une brillante traduction de « El rayo que no cesa » de Miguel Hernandez et un essai sur la lumière « La lanterne d’écurie » en français, toujours aux éditions hegipe, Pedro Heras voyageait et rapportait d’Allemagne, du Portugal, des Pays Bas ses « Chroniques du jour qui vient ».

Il avait été séduit d’admiration pour la ville d’Amsterdam et en avait rapporté une chronique : « Une toile contre la mer ».

J’ai retrouvé dans ce texte lu in extenso dans l’émission Confinement n° 8, l’émotion que j’eus moi-même à résider dans cette ville dans un hôtel séculaire tout en hauteur, un mois d’été 1975.

Ecoutons-le :

Or Amsterdam - toile sur et contre la mer - est bel et bien œuvre de rongeur, d’excavateur, de rat, de musaraigne, ces chef-opérateurs des bas fonds : tourbe et sable embrassés mollement - amoureusement - où l’on va du mieux que l’on peut à chaque fois planter des cure-dents gargantuesques qui font le rétréci, le côté garde-à-vous, mais déjà la variété des façades, leur déhanchement aussi, une réalité de guingois, où, épaule contre épaule, le faux-plat finit par émouvoir.

Musaraigne, araignée - direz-vous - même combat. Mais ce sont là fausses parentés chez des peuples surtout ayant vécu trop longtemps à l’étroit pour, à l’appel du large (bénéfice), ne pas courir le monde. Airs de famille donc qui n’en sont pas ou alors en apparence : par ce côté-ci, rat des villes aquatiques, mais pour là-bas, aussitôt hôte des airs et bourlingueurs d’épices.

Musardons encore un peu.

 

Cette mer du Nord qu’on repousse comme un barrage bleu contre la terre. Cette inversion des signes. Le cône des pignons à moulures en bas se décomposant en infimes vaguelettes. La mer au-dessus des toits qui vient s’user contre l’impassibilité des digues. Cette inversion de toutes les valeurs élémentaires qui fait penser que ce serait Nietzche la seule lecture possible en ces lieux : lui qui n’envisageait tout que depuis la hauteur.

*******

J’avais déjà évoqué dans mes signalements de publications les numéros de la collection Parcours de la revue Spered Gouez, en particulier celui consacré à Jacqueline Saint-Jean : « Jacqueline Saint-Jean, entre sable et neige », et dernièrement celui constituant anthologie, portrait(s) et approches de « Marie-Josée Christien, passagère du réel et du temps » 13 € à commander à Spered Gouez, Ti ar Vro, 6 Place des Droits de l’Homme, 29270 Carhaix-Plouguer.

 

C’est avec une terrible émotion qu’on y lit les 4 pages que lui consacre Michel Baglin qui reprend l’affirmation de Marie-Josée Christien : « La poésie n’a pas pour but d’expliquer le monde mais de le vivre intensément » et y ajoutant « et de le faire vivre intensément ».

 

Nous avons consacré une émission au dernier livre de Marie-Josée Christien « Affolement du sang » (Al Manar éd. 19 €) toujours accessible sur notre site.

 

Ce numéro de Spered Gouez est un éclairage - qui laisse peu de place à l’ombre - de l’œuvre de cette poétesse, par les nombreux témoignages de ses contemporains. C’est aussi une anthologie et il autorise ainsi une vraie connaissance de cette femme poète, mais également éditrice et femme d’action culturelle et humaine.

 

Je vous invite à écouter cette voix qui appartient déjà à l’histoire de la poésie française.

 

Cercle du Ménec (Carnac)

 

Le cercle des pierres

prend la mesure de la nuit

qui couvre la terre

dans une hésitation de la lumière

 

miroir courbe

où l’avenir se cherche

dans l’origine.

 

Courbe d’errance

des ères

recommençantes

où nos regards

rebondissent

de fragment en fragment.

 

Cerclés de ciel

les intervalles de silence

brefs

remontent vers le flot du soleil

 

Ils se dilatent seulement

à force de connivence.

*************

Le carnet des métamorphoses (1992 - 1994)

 

Je porte la graine

dans mes racines

Je soumets ma substance

à l’ordre

qu’elle instaure

 

Ces instants de fusion

suscitent la métamorphose.

*******

L’inconnu

qu’il me faudra déchiffrer

arrondit en moi

le silence

de sa sphère

 

Cette aube à l’affût

accueille une autre lumière

où conduit

toute naissance.

***********

Généalogie de la matière (2006 - en cours d’écriture)

 

A force de fixer

les étoiles

les yeux ouverts

sur le temps

 

je reconnais le fluide obscur

dans le hiatus du jour

le cosmos

me traverse

 

dans les fibres de la lumière.

 

Le décor

se forge

sous le règne du chaos

 

dans une bataille

d’ondes et de vibrations

un souffle d’énergie

soumet à sa logique

des rudiments d’univers

 

La fin

engendre le commencement.

 

La lumière fossile

frissonne

dilate

efface tout repère

la vie se déplie.

 

Poussières dans la nuit

les étoiles fuient

vers des horizons inapaisables

 

à hauteur de constellations

le temps de l’humain

et le temps de l’univers

se rencontrent.

 

Le tremblement de la lumière

se mesure

en millième de seconde

la nuit éternelle

en millions d’années

 

aux limites

de l’inépuisable cosmos

 

les chemins perdent

leurs repères.

 

 

La matière s’amoncelle

s’agglomère

dans la fournaise des vents

 

Elle se souvient

de l’énergie

arrachée

à la forge des étoiles.

************

 

Eclats d’obscur et de lumière (2014 - 2020)

 

La langue n’est pas le sujet du poème. Elle est seulement le matériau qui le sublime.

 

La poésie n’est pas un supplément d’âme. Elle est l’âme elle-même.

 

Ne pas confondre vivre en poésie et vivre de la poésie.

 

La poésie est un état de veille.

 

Le poème est ce qui résiste da plus humain de nous.

 

Un vrai poète se reconnaît à sa capacité de sortir de lui-même et de dépasser l’horizon de sa propre parole, à son généreux désir de partage.

 

Les poètes belges me semblent d’une fantaisie pure, absolue. Celle des poètes bretons est plus mélancolique, plus grave.

 

J’écris pour éclaircir, pour éclairer.

 

Si les poètes lisaient, ils écriraient moins.

**************

Ce temps-là

En mémoire de Xavier Grall

 

En ce temps-là

j’étais vivante

j’avais un visage

 

j’étais de ce monde

j’étais le feu

 

je me consumais déjà.

************

 

 

 

 

 

 

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19/06/2020

Transferts de souffles

En 1995 la Bibliothèque Municipale de Toulouse, dite du Patrimoine, organisa une grande exposition « Toulouse - Bologne » pour mettre en valeur et en définitive révéler au public la vraie richesse culturelle contemporaine des deux villes liées par un jumelage. Il s’en suivit la parution d’un remarquable catalogue.

Alem Surre-Garcia présenta la création littéraire occitane et je fus chargé de la création poétique en langue française.

Yves Heurté (1926 - 2006) descendu de ses chères Pyrénées, un des premiers visiteurs, contempla sa photographie et ses poèmes affichés sur les murs, me prit par les épaules et m’exhibant au regard du public s’écria : « Voilà un poète honnête ! » Je compris que je n’avais oublié personne.

Heureux temps où les bibliothécaires passionnés fomentaient de belles expositions et de beaux catalogues sur les créateurs du lieu. A quelques exceptions près, aujourd’hui, ces créateurs ne sont plus connus des professionnels de la lecture publique. La culture s’est uniformisée, reconnue par Paris elle redescend en province. Seule la poésie, peut-être, du fait de son infinie fragmentation, résiste à cette aspiration verticale.

En 1984, la Bibliothèque Municipale de Lille, du 22 mars au 20 avril, organisa une exposition « des mots rendus à leur lumière » autour des poèmes de Pierre Dhainaut avec les peintures, dessins, gravures de Marc Pessin et Mariette.

Le catalogue de l’exposition, artisanal mais dans une mise en page élégante est, lui aussi, remarquable. On y découvre l’écriture manuscrite de Pierre Dhainaut et il s’explique sur sa fabrication (puisque la poésie est l’art de faire) du poème :

« ils n’ont point d’objet - ils évoquent un pays, une région, mais ils ne décrivent rien - ou que cet objet ne lui appartient pas, ni les mots ni lui-même :

Quand nous le réalisons, poursuit-il, c’en est fini de la malédiction ».

 

Pierre Dhainaut s’interrogeait déjà : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le produit [le poème], mais l’acte, et cependant comment éviter que cet acte ne devienne un produit ? »

 

Mais aussi, déplorant que l’écriture « trop vite exclut : telle est sa fatalité. Elle fige, elle enferme » pouvait affirmer : « Il n’y a d’évidence, en vérité que dans la relation. L’autre et le silence, et le monde, existent-ils sans moi, sans le langage et sans le poème, indépendants, transcendants ? Sans eux nous n’existons pas davantage. Ecrire, ouvrir. Découvrir

Et il précise :  Qu’est-ce que l’autre ? Le corps aimé. Je l’approche, il me résiste... il est quand je suis. Double apparition, réciproque aimantation. Qu’est-ce que le silence et le monde ? Le corps aimé du langage et du poème. Ils ne sont pas le champ clos de l’être et du temps, mais l’espace où le sens s’invente, essaime ».

 

J’ai toujours aimé lire Pierre Dhainaut. Et l’homme me touche aussi par son amitié avec Jean Malrieu, l’homme du Nord allant à la rencontre de l’homme du Sud, de ce poète occitan de langue française comme il aimait se définir et provoquer malicieusement, par amitié aussi, Félix Castan.

 

Pierre Dhainaut, poète généreux.

 

On le retrouve dans les revues (l’excellentissime Diérèse par exemple) et il éclaire de ses préfaces avec un œil magistral, les livres de poèmes de nos contemporains qui illustrent l’émission « les poètes » telles Isabelle Levesque ou Emmanuelle Sordet.

 

En 2019, les éditions « L’Herbe qui tremble » publient une anthologie des poèmes de Pierre Dhainaut de 1960 à 1979 :

« Transferts de souffles suivi de Perpétuelle La Bienvenue, avec une lecture d’Isabelle Lévesque Pourtant c’est un poème », 265 pages, 18 €.

 

Pierre Dhainaut a sous-titré Transferts de souffles « premières approches ».

Il les a fait suivre de poèmes inédits écrits 38 ans plus tard :

 

La mémoire a l’odeur des caves

des forêts froides, muettes, mais tout à coup

l’étau se relâche, la vue se révèle

à ce point patiente, téméraire,

qu’elle ira au-devant de ce qui passe pour obscur,

le franchira.

 

En guise de postface, Isabelle Lévesque, poète elle-même, dont nous suivons le parcours significatif de publication en publication et qui nous a familiarisés avec l’intimité de poètes fragiles à l’œuvre puissante comme Nicolas Diéterlé et Thierry Metz, fait une belle lecture du livre de Pierre Dhainaut dans un petit essai « Pourtant c’est un poème » qui nous ouvre les portes de la construction du poète lui-même et de ses poèmes.

 

Les treize pages de cet éclairage sont un résumé impressionnant de la posture de Dhainaut, de ses ancrages et de ses expériences. Je conseillerai de commencer la lecture de « Transferts de souffles » par ce texte pédagogique et qui confirme que personne, mieux qu’un autre poète, ne peut parler d’un poète.

 

Car Isabelle Lévesque a su décrypter dans l’écriture de Pierre Dhainaut, son inspiration ésotérique, son recours au chiffre 7, les influences alchimistes, occultistes de la « Table d’émeraude », le poème naissant d’un cheminement initiatique pour s’offrir comme un viatique.

 

CENTRE

oui

l’air silence évanoui parole au sommet

du silence au sommet de la parole

épanouie présent

présence

icilence et demaintenant

parole au-dehors dedans l’être

l’étreinte

 

 

(le flux, laisser

le langage inventer, il est trop tôt)

*******

SOCLE ERRANT

 

l’enfant qui jouait dans les dunes

a laissé le sable intact

 

son clair visage

 

 

trop souvent je confonds cible et signe

 

aujourd’hui la houle envoûte

en secret

************

Le retour et le chant

 

[...]

Cette voix, j’ai du mal à la reconnaître,

aurais-je changé ? que nous dit-elle

qui ne soit de tout temps si loin,

si proche ?

 

Aucun poème

assurément ne la retient, sinon le vent

qui parcourt l’arbre.

Il nous enlève à la mémoire, et je n’ai rien

à écrire au terme, au commencement,

que la terre ou la lumière,

avons-nous le choix ?

 

L’amour s’ouvre à l’amour,

que pourrais-je ajouter ?

Le poème est le don du souffle à la mort

comme à l’être.

La voix s’épuise-t-elle ? Avec le vent je reste.

Avec toi.

**********

Perpétuelle, la bienvenue

 

Un dieu qui t’éveille, un dieu qui embrase

les vitres, un dieu de flaque en flaque

où se reflètent les nuages, un dieu

pour l’horizon devenu terre ferme,

que tutoient les poèmes, dont ils touchent l’épaule

et qu’ils devancent...

 

 

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26/05/2020

Feu de tout bois - Radicelles

Le semblant d’illimité de nos technologies numériques auxquelles aucun domaine n’échappe, donne l’illusion, malheureusement très partagée, que nous sommes en capacité d’atteindre le savoir absolu. Tout serait dans Google.

Mais plus les hommes accumulent de savoir, plus ils s’éloignent de la vraie connaissance.

L’amour est le chemin d’accès à la connaissance. Et c’est bien cette voie réellement infinie, elle, qu’empruntent depuis l’aube des temps, les artistes assoiffés de connaissance, les poètes en tête.

L’émission diffusée pour la première fois le 14 mai 2020 fait référence en matière d’introduction à notre vocation d’amour. Je cite Camille Laurens qui a écrit « L’amour, roman » (folio) : « Il n’y a pas d’amour il y a des moments d’amour mots gestes qui n’ont pas de sens car c’est le temps qui les dépense » ; et pour conforter nos classiques dans leur immortalité, François de La Rochefoucauld :

« Il est difficile de définir l’amour. Un sujet peut avoir plusieurs vérités » ou « De toutes les décrépitudes, celle de l’amour est la plus insupportable ».

 

Dans la mémoire collective des toulousains et, nous l’espérons, dans la mémoire universelle, résonne cette phrase écrite en mai 1940 par le Cardinal Saliège : « Qui n’aime pas, ne comprend pas ? C’est l’amour qui donne le sens du divin et de l’humain ».

Les éditions Pierre Mainard qui contribuent avec brio à l’essor de la poésie contemporaine, publient de Joël Cornuault :

« Tes prairies tant et plus » dessins de Jean-Marc Scanreigh, 125 pages, 16 €.

Cette suite de poèmes est suivi de « De la lyrique amoureuse », bref essai mené à la perfection qui justifie le préambule de cet éditorial sur l’amour.

J’ai choisi de lire le passage sur Malrieu, dernier génie de la poésie dont on peut s’étonner que plus de quatre décennies après sa mort, aucun de nos grands éditeurs n’ait repris son œuvre dans une très large diffusion.

Chez Malrieu, remarque Joël Cornuault « l’amour ne se réduit nullement aux jeux de la séduction ni, non plus, aux moments de l’extase. Conçu comme une incessante approche, il intensifie le sentiment de l’existence de l’amoureux, de l’amoureuse, et porte plus haut la ligne de leur vie, vers un tout autre régime existentiel (Misrahi) ».

Pour ce poète solaire qu’est Jean Malrieu « certains lieux, choisis dans le monde naturel, et l’être aimé s’identifient, s’entre-pénètrent. La beauté de la femme et celle du monde se comprennent réciproquement ».

Et comme Jean Malrieu, Joël Cornuault a l’amour de la terre :

J’établis mon pays comme Jean Malrieu

un ami d’André Breton

je stipule son ordre sans cloisons

j’articule ses coursiers mauves

ses trombes d’eau et ses truites claires

 

Il porte un nom de papillon

un nom qui désigne

une pivoine de sable

sur la pointe des pieds du matin

 

Je nomme les granges de ce pays

j’appelle ses notes d’or

sur ta langue de feuille fine

 

Tu sens les andains et la rosée

embaumes les balsamines

 

Je n’ai point passé l’âge

de fleurir ton seuil

de grands-ducs

et je te couvrirai

de brins de mousse

comme pas une

 

Tu sens la paille et la ramée

l’herbe tendre les giboulées

La montagne tend ses lèvres

tu sens la sève

et la tablier rempli de graines

 

Tu sens le ciel bleu.

 

****

Et toujours la louange de l’amour :

 

L’amour rectifie les paysages

L’amour est la meilleure

des mises au point

 

Il a des amis haut placés

parmi les hirondelles de passage

bas placés chez les fourmis d’ici

partout placés dans le lit des rivières

la lie des marais

la sève des platanes

tes anneaux d’or

ta langue de feuille

ta langue de Brésil

tes légères morsures de daim

sur mes nervures

 

L’amour dépasse les bornes

Avec lui les maisons se retournent

marchant sur le toit

les pierres gelées rebroussent la pente

le temps reflue

les rues se cabrent

toi

tu te cambres

origine et fin

****

Elle vit à Toulouse où elle exerce le plus beau métier dont peut vouloir un poète, celui de bibliothécaire. Elle perpétue ainsi sans la savoir la tradition toulousaine qui veut que les bibliothèques soient animées par des poètes. Après Pierre Trainar à la Bibliothèque Universitaire et Monique-Lise Cohen à la Bibliothèque du Patrimoine de la Ville de Toulouse, Murièle Modély officie dans cette dernière prestigieuse bibliothèque.

 

Venue de l’île de La Réunion où elle est née à Saint-Denis, elle se fait connaître en publiant dans les revues puis fait paraître des livres de poèmes : Penser maillée (2012) ; Je te vois (2014) ; Tu écris des poèmes (2017)  aux éditions du Cygne, Rester debout au milieu du trottoir, éditions Contre-Ciel (2014), Sur la table, éditions numériques Gazaq (2016) et Feu de tout bois, Délit buissonnier n° 1, tiré à part de la revue Nouveaux Délits (10 €) et Radicelles avec des photographies de Vincent Motard-Avargues, préface de Dominique Boudou, éditions Tarmac (18 €).

 

Je m’attarde dans cette émission sur deux publications :

 

1 - Feu de tout bois avec des illustrations de Sophie Vissière (10 € à commander à Nouveaux Délits, Létou, 46330 Saint-Cirq-Lapopie),

une suite de poèmes écrits dans une langue simple et percutante, abordant sans emphase, comme par inadvertance, des constats sociaux, philosophiques, sans concession à la dure réalité de notre monde qu’elle révèle à sa fille :

« à l’instant même où la claque / nous pousse au premier cri / sache qu’à cet instant précis, des doigts invisibles / enfoncent dans notre gorge une gomme », mais ne se lamente pas et ramène à l’essentiel : l’amour

« sache ma douce enfant que je veux tant remplir, que tout s’estompe / l’amour est une éponge qui fait place nette pour d’autres ».

 

Et même si « l’arche n’empêche pas l’engloutissement » elle ne s’abandonne pas au défaitisme : « vivre au fond n’est pas bien compliqué / il suffit de s’en tenir au mot du jour / composer, décomposer, recomposer / une croix après l’autre / l’empilement des faits ».

 

Un souffle bien maîtrisé, une langue sûre qui dessine les contours obscurs et flous de notre monde convenu avec l’habileté de la mère douce qui sait conduire ses enfants sur les bons chemins.

 

Un ensemble de poèmes qui se rangent dans ce que Michel Cosem recherchait dès les années 70, une poésie à « l’imagination créatrice fondée sur le réel ».

 

héritage

 

au commencement, un monstre pose sa bouche

contre ma bouche

ses lèvres violettes par mes lèvres de mousse

lâchent des mots dans la braise

 

nous marchons depuis la nuit des temps

avec juste ce qu’il faut de peau pour nourrir le

foyer

ce qui brûle au sommet n’est qu’une pauvre image

une idée de soleil, un semblant de poème

l’assemblement bancal au bout du tison

 

ce qui sort de nos bouches a quelque chose à voir

avec le passé

à travers la fumée, on voit se dessiner des contours

imprécis

des côtes floues sur la mer, des fentes sous la rosée

ce qui sort de ma bouche va et disparaît

les flammèches coulent et me font bégayer

 

il ne suffit pas de dire pour se comprendre

au creux des intestins, les souvenirs flamboient

faisant feu de tout bois

****

2 - Radicelles avec des photographies de Vincent Motard-Avargues, préface de Dominique Boudou, éditions Tarmac, 38 pages, 18 €.

 

C’est un beau livre par sa conception, son papier épais, ses reproductions photographiques d’une haute précision qui flamboient et qui creusent les ombres, tel un soleil qui traverse une journée.

 

Dominique Boudou dès ses premiers mots dans sa préface, prépare le lecteur à ces poèmes qui, s’ils relèvent plus du sensible que de l’intellectuel, sont de redoutables métaphores du monde hostile qu’il faut apprivoiser.

Ses poèmes sont le combat de Murièle Modély.

L’enfance qui la ramène au créole, à son île de La Réunion, à l’histoire douloureuse du peuple de cette terre grosse de magnificence.

Nul ne peut effacer ses racines, fussent-elles des radicelles qui, bien que fines et fragiles s’infiltrent plus sournoisement dans la mémoire.

 

Avec Radicelles, Murièle Modély est parvenue à sa pleine maturité.

Il est certain qu’elle va poursuivre ce ton de l’apogée. Nous sommes heureux de savoir que Toulouse compte parmi ses artistes de l’écriture, la figure de haut-vol de Murièle Modély !

 

à l’intérieur, tu as ce réseau complexe de radicelles

à l’intérieur, il a cette architecture compliquée de racines

et la ligne vous maintient dans cette autoplastie

tu voudrais être

un arbre, creuser des galeries

diffuser tes greffons, accueillir ses bourgeons

tu voudrais à défaut rouler des yeux comme des graines de longanis

rejoindre dans sa bouche les noyaux de cerises

bouts de noir et de blanc recrachés dans la joie

consteller d’humide l’herbe

et de jour les sous-bois

****

il arrive que de la coque

du fruit sec

l’île refasse surface

petit brou de noix, elle épaissit ta voix

lui donne une moitié indéfinissable

un grave

une lourdeur de poix

il arrive que l’île t’étouffe et t’expose à la fois

que l’encre s’emmêle

comme une ligne de suie sur la crête des vagues

****

tu ne te souviens pas du mythe initial

qui te raconte

combien grinçaient les chaînes dans l’air pesant du soir

combien le ciel, la terre et la mer étaient noirs

des oiseaux hurlaient jusqu’au bleu de ta peau

et elle, et il ne disaient pas un mot

la sueur mangeait leurs yeux

la moiteur dévorait leur langue

ils n’avaient pas d’histoire

****

dans le crépitement parfois

dans l’odeur de bois mort souvent

un œuf ancien éclot

coquille grège fendue de toutes parts par un bec impatient

un oisillon perché sur le haut de ton crâne

scrute, domine le monde de ses pépiements secs

et de ta bouche tombent

des vers roses

gras, lourds

au parfum de coriandre

pou tout’i ral lo kér *

 

*pour que tous l’envient / t’envient / le désirent

 

 

 

 

 

 

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03/06/2020

Si jamais

Une économie mondiale fondée sur le profit du capital conduit à ce délire de l’illimité qui la caractérise. Abolition de toutes frontières. Subordination totale des consommateurs, investissement total des salariés appelés à perdre peu à peu leur assurance sociale remplacée par leur « liberté » d’auto-entrepreneurs.

Nous avons fini par oublier que notre système économique n’est qu’une organisation historiquement déterminée. De la même manière, nous avons oublié que notre planète, dont on ne cesse de nous rappeler qu’il faut agir pour son bien, ne se porterait que mieux si l’homme venait à disparaître.

Mais la domination de Sapiens a repris presque toute sa vigueur au moment où je rédige ces quelques lignes. Nous reprenons jalousement possession de l’espace que le Covid-19 avait concédé à l’agence animale.

Quelles voix élèveront nos poètes ? Leur visibilité sociale est si faible que la question prête à rire.

Pourtant, nous savons que le langage est une arme qui affirme notre présence au monde. Le capitalisme est parvenu à faire de tout un marché. C’est sa définition. La pandémie est un marché comme un autre. Comme la santé, comme les soins hospitaliers. Et pourtant ...

La poésie ne peut être placée toute entière dans un exclusif rapport marchand. C’est ce qui en fait sa faiblesse apparente et sa force réelle. Elle apparaît comme un refuge face à la dépossession universelle.

« De nos jours,

Réfléchir,

C’est refléter

Ce qui est proposé.»

et

« Je voulais être

Je me suis fait avoir.»

écrit avec humour un poète Viennois Olivier Boyron publié avec bonheur par Cathy Garcia dans son dernier n° (66) de la revue de poésie vive « Nouveaux Délits » (le n° 7 € + 2 € de frais de port, abonnement 32 € à adresser à « Nouveaux Délits » Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie).

 

Dans l’éditorial de ce riche numéro illustré par Jean-Paul Gavard-Perret, Cathy Garcia voit dans le virus le miroir de l’humanité :

« Ce covid-19 est à la fois une terrible épreuve et une formidable opportunité pour que l’humanité se regarde ensemble dans un seul et même miroir. Chacun d’entre nous saura combien coûte l’indifférence, l’avidité et l’égoïsme des pouvoirs qui sont censés nous représenter, mais aussi des uns et des autres aussi bien sur le plan individuel ou collectif, car ce qui choque une bonne partie d’entre nous, au travers du comportement actuel de certain-e-s, n’est-ce pas au fond notre façon de vivre habituelle vis à vis du reste du monde, du vivant en général et des plus fragiles d’entre nous ? »

 

Les poèmes de ce numéro 66 se classent dans le palmarès d’excellence de cette revue qui rassemble les voix fortes de la poésie d’aujourd’hui. Je ne manquerai pas d’y revenir dans les prochaines semaines d’autant plus que certains poèmes comme celui de Nicolas Kutowitch sont de vrais et longs poèmes radiophoniques.

 

C’est Valérie Rouzeau qui dans « Ephéméride » révèle son amitié pour le poète allemand Jan Wagner. Les éditions Actes Sud avec l’aide à la traduction du Goethe Institut ont publié en octobre 2019, de ce poète renommé lauréat du prix Büchner « Les variations de la citerne » (16 €) poèmes traduits et présentés par Julien-Lapeyre de Cabanes et Alexandre Pateau. Ces poèmes qui célèbrent la nature et se livrent à la manière de Ponge à une série de variations sur des objets du quotidien, sont avant tout « une réflexion sur la littérature, une mise en abyme du poète spectateur exigeant et relecteur inventif de cette immense bibliothèque qu’est le monde, [...] le cosmos est un miroir de l’intelligence poétique » selon les mots des traducteurs.

 

deux villes

 

deux villes, ennemies de toujours, chacune sur son sommet.

le litige - oublié - ; et pourtant, quelque part entre leurs murs

une graine frémissante, avide de prendre racine.

 

de si haut, les corps massifs des vaches : infimes points blancs ;

le vent, qui ronge le granit des églises. les vaches de si haut

 

sont douces et fragiles comme des sabliers, s’écoulent, se répandent

en leurs ombres, en un noir qui ne cesse de s’étendre,

et finit par saisir les sommets.

 

deux villes, chacune pour soi, étincelantes et glacées comme des lacs de montagne, la nuit, un sommeil d’herbe plumée, un halètement au ras du sol.

****

La poésie et rien d’autre, ce n’est pas un univers éthéré, mais à l’inverse, la plus fine approche du réel. Jugez plutôt avec ce poème de Christian Dufourquet paru dans « Je La Nuit » en 1989 chez Guy Chambelland.

 

Tu vas mourir dans pas longtemps

dans la douceur peut-être

et le calme

de cette saison d’automne que tu aimais

ou bien dans le froid

 

Toi qui m’as bercé

dans la chaleur

et la lumière de ce corps

qui se plisse et part

en morceaux comme un sac

que tu ne peux même plus laver

toi-même ni habiller

 

D’ailleurs tu ne sais plus que pleurer

et te salir

inconsciente des couches qu’on te fait

maintenant porter

ô ma mère

 

Toi que je voudrais savoir aujourd’hui morte

intouchable sous la terre

****

Cette saisie du réel Emmanuelle SORDET nous y plonge jusqu’à l’âme avec son premier livre de poèmes « Si jamais » préfacé par Pierre Dhainaut aux éditions Pont 9, 15 € et qui a remporté en 2019 le prix Simone de Carfort (Fondation de France) de la découverte poétique.

 

Cette poétesse née en 1971 qui vit à Paris a pris du temps et du recul pour réunir ses poèmes dans ce livre en ayant grand soin, comme elle l’écrit d’emblée, de laisser « la fenêtre ouverte sur un biais d’été ».

L’ouverture, la communion du regard avec les personnes rencontrées dans le monde, la révolte, la compassion, l’infinie tendresse pour la vie, pour les siens, pour l’autre, forgent la chaîne de cette succession de poèmes qui s’achèvent presque en aphorismes.

 

La lecture de « Si jamais » comble pour un temps notre insatiable besoin de consolation par ce miroir tendu à notre humanité.

« Jamais elle ne s’isole » insiste avec l’acuité du poète accompli Pierre Dhainaut.

Encore une femme poète qui nous ouvre la voie de l’espérance et illustre à la perfection l’assertion de Miguel de Unamuno : « la pensée ressent, le sentiment pense ».

 

Alep

 

Les pieds qui ont mené là

Enduits de mémoire et fissurés de poussière

ne font plus qu’un avec la sandale éculée et précieuse.

 

Franchir de seuil comme on s’absorbe dans l’ombre.

 

Je suis entrée dans ta cuisine, tu m’as tendu

Le manche d’un couteau et une tomate.

Tu n’avais rien à me donner que

la fraîcheur de ta cour, tes roses doucement choyées,

la lune qui ne t’appartient pas et le geste invitant à

m’asseoir.

Des rires se sont cachés derrière l’embrasure.

Nous nous sommes assises.

 

Je ne veux pas savoir, Mariam, que tu es aujourd’hui pulvérisée.

Quaujourd’hui la vallée d’abricotiers,

la roche grise où flâner, la brise qui enrobe le cœur,

et le tapis pour le thé

gisent déchiquetés sans légende à promettre.

Le grillon, grand prince, attendait la fin de nos voix et ton

oncle, la main posée sur l’air récitait du Shakespeare.

La chèvre de la maison approuvait l’assemblée, se

retenant de tinter.

 

Es-tu morte en fuyant par la terrasse où

tu m’avais conduite, me tenant par la main

pour me montrer la nuit comme à une fiancée ?

En mourant, as-tu appelé ton frère ?

 

A Alep, la nuit était chaude et les balcons

de bois penchaient comme des paupières.

La belle, à peine patinée d’avoir tamisé les siècles, drainé

les caravanes, fait rouler le commerce, forcé l’industrie

des hommes et fardé les yeux des femmes, frissonnait

tout juste au point de rosée.

Dans le soleil encor vert entre quatre murets bien droits,

les savons dessinaient un pavé brut, senteur sans état

d’âme, parquet idéal pour ouvriers épiques.

 

Je ne veux pas savoir, Abou, que la dernière charrette qui

a passé ce porche a roulé sur ton pied au moment où ton

souffle devançait l’explosion.

Est-ce toi qui retombe incessant en fines gouttes rouges

sur les murs que les hommes ont bâtis pour que les

hommes les bombardent ?

 

En mourant, as-tu cherché ta sœur ?

 

Assise sur le sentier de votre absence, à peine éveillée

de vous avoir croisés, j’égrène les raisons de la route à

poursuivre sans vous.

Vigile des poussières, je ne peux rien.

****

 

Les enfants morts

 

Les enfants morts restent assis au bord des lits

La nuit.

 

Ils lisent

Leurs pieds pendent dans le vide

Ils cherchent la chaussette qui manquait.

 

Les enfants morts laissent leurs cahiers ouverts à la bonne page.

 

Ils ne se coiffent pas.

 

Ils récitent la liste des alignés

Dans le silence vivant

Personne ne les entend.

 

Les enfants morts ne font pas de bruit.

 

Les enfants morts racontent des histoires aux bébés

emmaillotés de gravats.

Ils ratissent les arrière-cours.

Leurs pieds pendent dans le vide.

 

Les enfants morts donnent leurs yeux au mur

Et n’hésitent plus

Sur la photographie.

Ils sont dans les arbres au-dessus des soldats.

Ils cherchent leurs lunettes.

 

Les enfants morts visitent les prisons.

 

Les enfants morts ornent les dispensaires

Ils restent assis au bord des lits.

 

Les enfants morts dallent la Méditerranée

Ni mère

Ni suaire.

****

 

Vous pouvez écouter la lecture des poèmes d’Emmanuelle Sordet et des auteurs cités sur le site lespoetes.site à la rubrique « Pour écouter les émissions » à Confinement n°5.

 

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12/05/2020

L’amour sait à notre place

Mon vieil ami Michel P. a été surpris par notre rétention administrative dans sa maison familiale en Normandie qu’il avait l’habitude d’aller entretenir seul. Le voici donc confiné dans sa maison d’enfance, solitaire, sans télévision ni ordinateur. Demeurent la conscience, la pensée, la lecture. Mais que sommes-nous sans le langage parlé ? Que sommes-nous sans la parole ? La parole est l’objet de la poésie, même quand elle appelle au silence.Lorand Gaspar, à l’instar des grands poètes, nous a légué sa longue réflexion d’homme des déserts, du chirurgien et de poète dans un livre : « Approche de la parole » (Gallimard éd.) :

« Parole. D’où tient-elle ce vide qu’il faut de toute nécessité combler ? [...] Le poème n’est pas une réponse à une interrogation de l’homme ou du monde. Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement. [...] aucune réponse n’est attendue ; plutôt, toutes révèlent leur silence. [...] De cette parole qui renvoie à ce qui la brûle, la bouche perdue à jamais. »

Dans un roman aujourd’hui oublié, « Le Transport de A.H » (A.K étant les initiales de Adolf Hitler), George Steiner faisait reposer la fascination du dictateur sur la seule puissance de la parole. Puissance prophétique, à l’instar de la parole biblique. « Dans la parole, écrit-il, s’inscrivent notre esclavage, notre soumission évidente à chaque verbe, à la tyrannie du temps conjugué. La parole soumet par force notre expérience, si intime ou extatique soit-elle, à la leçon du passé et aux brumes du présent et du futur. C’est pourquoi notre recours au temps futur est une faible riposte, une fronde relâchée face à l’actualité inéluctable et imprévisible de notre mort. »

Le poème est une parole intemporelle. Mais une parole qui creuse un sillon dans le champ infini du temps « Parler c’est nager, puis finalement se noyer dans l’inhumain et ténébreux fleuve du temps qui ne sera jamais maîtrisé », renchérit George Steiner.

Le poème est une écriture. Une écriture qui célèbre une parole à contre-sens des vents qui emportent la vie immédiate. Le poème est une écriture qui rend sourd le tumulte du temps.En ce sens, le poème est une sacralisation de l’écriture.

« Toute la dignité des hommes est dans la sacralisation des choses », approuve Georges Perros dans « Papiers collés 1 ».

En mars 1967, Pierre Boujut m’adressa le n° 93 de sa revue, « La Tour de Feu ». Page 18, j’y lus cette phrase de Jean de Boschère que j’ai notée :

« Tout ce qui Est, et tout ce qui est divin, ne trouve d’expression qu’en Poésie ; son ascension ne connaît de frontières que la faiblesse des plus forts ».

« Le langage est réparation, je voudrais qu’il soit communion. Est-ce possible ? Oui, par le biais de la poésie », affirmait à son tour Nicolas Dieterlé dans « L’Aile pourpre » (Arfuyen éd.). Et il poursuivait : « On ne peut vivre sans chant, sans parfum impérissables. On ne peut vire sans demeure qui nous comble ».

Cette semaine, j’ai voulu donner à écouter une parole qui rassemble ce besoin inné de sacré (sans le confondre avec le religieux), cette aspiration au divin et à la lumière, sans rejeter ce qu’il y a de charnel dans l’humanité, comme l’avait énoncé Novalis : « La lumière, cette part divine de l’homme, est triste sans la chair, et la chair est triste sans le spirituel. Il faut les deux, embrasser tout, sinon une part de nous reste inaccomplie ».

Nadia Tuéni, poète druze libanaise (1935 -1983), croyait que la lumière ne se donnait qu’à ceux qui s’y étaient préparés : « N’importe où un homme est mort / D’avoir glissé sur la lumière ».

C’est une autre femme poète déjà citée que nous retrouvons pour le plaisir de saisir tout à la fois la force et la joie du langage, la beauté du monde et le partage de la lumière : Janine Modlinger.

J’avais consacré une émission à « Traversée » Poésie (Ad. Solem éd. 90 pages, 17 €) où l’auteure retrouvait, en train vers Florence, le visage de sa mère perdue à sept ans et qui avait transformé sa vie en une longue attente. « Comme s’il y avait quelque chose après l’enfance » ironiserait notre poète toulousain Yves Charnet qui sait, lui, que « c’est avec ça qu’on fait des livres, le désir, le chagrin ; le manque, la perte ».

« Traversée » montre qu’au-delà du désastre, quelque chose d’indestructible demeure.

« J’ai promis de ne pas oublier

Le désastre, mais d’en faire

Le seuil

D’où je m’élance. »

 

« La beauté n’a pas de nom, même si on l’appelle beauté », affirme Janine Modlinger dans son autre livre « Beauté du presque rien » (Ad. Solem éd. 78 pages, 19 €).

« On ne sait rien de la beauté. Il en sera toujours ainsi. Nous devons veiller sur cette ignorance ». « C’est comme la parole lorsqu’elle vous traverse. On ne sait rien. On l’écoute. »

La parole « parle » dans le poème. Dans la prière aussi. Un corps en prière pèse plus lourd que le cèdre, avait dit Ithiel Ben Tov à Salamanque quand les flammes l’avaient atteint.

« Tel l’oiseau qui fulgure, tel le regard de l’aimé, quelque chose de ténu et d’insistant nous annonce la Présence », révèle Janine Modlinger, c’est ainsi que nous découvrons le passage de l’Autre, dans l’écart de la distance que la parole cherche à rattraper.

La parole est tout aussi prégnante dans :

« Pain de lumière suivi de Premiers mots » (Ad. Solem éd. 79 pages, 14 €).

Les mots se présentent comme des « pains de lumière ». Ils nous nourrissent et nous éclairent. Ils remontent vers la parole perdue, vers l’Origine.

 

Viens,

toi lave obscure

toi, gorgée de

pluie neuve

à mon épaule

 

La lumière

s’est inclinée

vers la nuit

et la nuit

ruisselle

comme une aube

 

« Premiers mots » est une suite de pensées, d’aphorismes qui poursuivent la fascination de Janine Modlinger pour la parole, ce langage qui donne un sens à la vie.

« C’est pour cela que l’on vit », me dit mon amie M. rescapée de la Shoah, désignant encore cette part d’invisible qui est notre source ».

 

Plus que jamais, nous avons besoin de lire Janine Modlinger !

« Nous ne savons rien. L’amour sait à notre place. »

Vous pouvez écouter la lecture de ses poèmes en cliquant sur « Confinement n° 4 » de la rubrique « Pour écouter les émissions » du site les poetes.site.

 

 

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05/05/2020

 

Remets ton peuple dans la poitrine du Père

« Comment Jean-Luc Aribaud parvient-il à rendre l’usure du monde et des mots en les réinventant ? » s’interroge Philippe Ségur dans sa préface de « Là où la parole se tient posée » (éditions Abordo, collection Quan Garona, n°6, 82 pages, 14 €), le dernier livre de poèmes du poète et photographe Jean-Luc Aribaud.

 

Des poèmes, « la réalité en ressort ni grandie ni plus faible, mais revivifiée, franche, illuminée par son propre éclat » poursuit le préfacier qui voit dans ce livre une véritable « liturgie poétique », mais aussi « un exil, une nostalgie de l’ineffable ».

 

Il émane effectivement de « Là où la parole se tient posée » une spiritualité de l’étrange, vivifiante. Le poète saisit les mots et les images en photographe traquant « l’invisible du monde » et remontant à l’Origine :

 

Ce n’est pas rien

De ramener tout ce silence à soi,

Comme un qui ramènerait

Un drap sur son visage,

La nuit, quand s’annonce

Aux fenêtres fragiles

L’invisible du monde

Que l’on appelle sans cesse,

A petits coups de prières tendres,

Et qui toujours nous surprend

Comme le visage de l’auguste farceur.

Mais ce n’est pas la mort. Non.

Juste un commencement

Où la parole se tient posée :

Entre le dedans et le dehors,

Une flaque de noir ou de lumière pure.

 

Une langue qui nous surprend, nous entraîne dans un univers insolite qui devient familier et dans lequel, sans effort, nous nous reconnaissons. Du grand art !

*

* *

Les éditions toulousaines érès publient dans la collection PO&Psy a parte, un livre exceptionnel dans sa conception, sa mise en page, ses illustrations et ses textes : « Je suis ce que je vois. Notes et réflexions sur la peinture et le dessin 1975 - 2020 » d’Alexandre Hollan,

385 pages, 32 €.

 

Cet artiste hongrois qui s’est installé à Paris dès 1956 travaille l’été dans le Sud de la France.

Yves Michaud a assuré la préface de cette nouvelle et éblouissante édition des Notes et réflexions sur la peinture et le dessin.

« Alexandre Hollan, précise le préfacier, ne cherche pas à nous expliquer, à nous, ce qu’il fait mais à comprendre lui-même ce qu’il ressent, ce qu’il fait, ce qu’il manque et réussit ».

Alexandre Hollan partage avec Jean-Luc Aribaud cette recherche essentielle de l’invisible : « Je sais que l’invisible est dans le visible. Que cette partie de la vie, je peux la toucher dans la nature. Elle vient à travers le silence, à travers la sensation. Elle peut me toucher réellement. »

En 2005 il note :

« La couleur invisible. Attente silencieuse au fond du feuillage ».

Mais cette quête de l’invisible n’est pas l’aspiration à un monde illimité :

« Pour vivre ma propre vie à l’intérieur d’un lieu vibratoire, je dois connaître ses dimensions, ses limites et savoir jusqu’où je peux aller ».

La conscience des limites est indispensable à la maîtrise de son art :

« Toutes ces limites me montrent que je ne suis pas assez en contact, pas assez libre, pas assez présent, pas assez calme ».

L’expérience artistique est celle de la multiplicité qui aide à sentir les limites d’une forme ». De cette multiplicité se dégage une unité :

« Les détails cherchent l’unité ».

Ces notes peuvent se lire comme de vrais poèmes :

« Fin d’été. J’entoure mes arbres de ma tristesse. Ça les attendrit visiblement. Ils commencent à se balancer, à tourner un peu. Les dessins s’assouplissent ».

 

La mise en scène génialement percutante des abondantes illustrations et ces notes d’une haute valeur poétique et philosophique font de ce livre un régal que l’on aura plaisir à lire et à offrir.

*

* *

Plaisir de lire de nouveaux poèmes de William Cliff !

Les éditions La Table Ronde publient :

« Le Temps suivi de Notre-Dame » Poésie, 124 pages, 15 €.

 

D’emblée, je retrouve l’entraînement familier et musical des vers de ce poète belge né à Gembloux qui a su combiner le vers classique avec la réalité du monde moderne.

La première partie du livre « Le Temps » s’inscrit dans le prolongement d’une œuvre originale débutée dans les années soixante dix. Car les poèmes de William Cliff ne sont rien d’autre que les témoins inépuisables du temps qui nous traverse et jalonne notre vie d’épisodes qui abreuvent notre mémoire.

Ces épisodes, le poète les saisit dans leur force narrative, comme un cinéaste, et par la forme versifiée les métamorphose en poèmes.

 

L’œuvre de William Cliff est autobiographique.

« Autobiographie » est d’ailleurs le titre d’un de ses recueils.

Le poète n’écrit qu’à partir du vécu et du ressenti. Le « moi » est le sujet primordial. Il n’élude rien. Sa vie s’expose dans ce qu’elle recèle de familier, d’ordinaire, de trivial et même de sordide. En montrant la crudité de la vie ordinaire, le poème est un acteur subversif.

La misère humaine, sociale, intellectuelle, sexuelle s’étale dans les poèmes pour affirmer d’une part l’abjection d’un monde indifférent et d’autre part, son antidote : la fraternité.

La solitude est également un noyau central de ses poèmes : « seul, tout seul au milieu du monde hostile, / n’ayant pour tout recours que le poème / dont il estime que le vers mobile / en grandissant le sauvera quand même ».

 

La singularité absolue de William Cliff est de se référer à son passé personnel, de le convoquer en récits et le plus souvent, dans les formes classiques traditionnelles. Dans tous les cas, le ton est souverainement contemporain ; l’alexandrin, le décasyllabe, l’octosyllabe ne confèrent jamais une saveur surannée. Le poète maîtrise son art poétique et le situe dans son époque.

 

Sa quête de l’esthétique dans la forme renforce une volonté éthique de se compter un parmi les autres : « j’existe malgré tout dans le regard du monde ». Et puis les « gens vieux ou jeunes » ne peuvent échapper à cet « autre voyage hélas ! anthropophage / que vous seul comprenez, ô Grand Être Suprême ! »

 

La deuxième partie du livre « Notre-Dame » est un des plus puissants hommages jamais rendus à la cathédrale.

La grandeur métaphysique de l’œuvre de William Cliff explose dans ce long poème en décasyllabe.

Ecrit en 1996, il prend aujourd’hui des allures prophétiques. La majesté séculaire de ce vaisseau spirituel bouleverse celui qui reçut une forte éduction catholique : « je t’encense avec ma faible voix / pleine du poids de sa folle espérance » ;

 

« ô Notre-Dame, ô belle caravelle,

j’aime le soir venir voir tes grands rois

si nobles qui m’épient et me surveillent

pendant que j’erre dans le désarroi.

 

Alors devant eux je baisse la tête

et je réfléchis à ce que nous sommes,

devant leur taille hautaine et honnête,

j’ai honte de ma misère, je donne

du pied contre la terre, ma personne

me semble si futile et misérable.

Ô Notre-Dame, comme dit la fable,

tu as sauvé malgré tous ses péchés

celui qui a rappelé dans son âme

ton souvenir avant de se coucher. »

[...]

 

« Non loin de la rue des Mauvais-Garçons,

à trois pas de la rue du Chat-qui-Pêche,

montent tes murs faits par de vrais maçons

qui te connaissaient bien et qui connaissent

comment lancer vers le ciel cette flèche

qui fend les vents et ne fléchit jamais,

Dame massivement assise mais

avec ta proue tournée vers la lumière,

conduis à contre-courant et remets

ton peuple dans la poitrine du Père. »

 

La grandeur de ce poème s’ajoute à l’évidence à la longue litanie des chefs d’œuvres consacrés à Notre-Dame fort bien recensés d’ailleurs par Pascal Tonazzi dans son livre « La grande histoire de Notre-Dame dans la littérature » Le Passeur éditeur, collection Poche, 346 pages, 8,90 €.

 

 

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23/04/2020

La part du diable

Le lamento des poètes qui déplorent le peu d’espace laissé à la poésie est démenti par le nombre de publications souvent passionnantes, presque toujours intéressantes.

Bien sûr, le tirage est presque toujours limité, parfois à quelques centaines d’exemplaires, voire totalement confidentiel comme les livres d’artiste. Et beaucoup bénéficient de l’aide publique du CNL ou de l’aide des Régions. Mais les livres sont là et constituent ce tissu resserré dans lequel l’Histoire prélèvera ses coupons destinés à la postérité.

Et je n’évoque pas la multitude de revues de poésie où se dessine la création poétique dans sa riche diversité.

Pour ma part, pour ne pas être asphyxié par tout ce qui se publie, j’ai privilégié les livres où je peux suivre un vrai trajet du poète. J’aime l’accompagner sur un bon morceau de route.

Mais qui peut dire de cette récolte, ce qui va s’évaporer comme la part des anges des cuves de Cognac, et ce qui va se bonifier avec le temps pour grossir les rangs de nos classiques ?

Jean-Paul Sartre répondait à cette question : « La fortune d’une œuvre à travers les siècles, c’est la part du diable ».

Chaque semaine c’est cette part du diable que nous exposons à nos auditeurs, mêlant les vivants et les morts dans une même volonté de contribuer à leur reconnaissance.

Pour la deuxième émission du confinement je signale tout d’abord trois poètes (pour lesquels je reviendrai dans les prochaines semaines) qui abondent leur œuvre déjà bien reconnue d’une nouvelle publication, avant de me consacrer à un poète américain qui a marqué la poésie mondiale du XXème siècle.

Valérie Rouzeau fait paraître « Ephéméride » à La Table Ronde, 140 pages, 16,50 €.

Cette femme-poète jusqu’au bout des ongles, qui a si bien traduit Sylvia Plath s’essaie avec bonheur à son tour, à la rédaction d’un journal, mais avec toute l’originalité dont elle est familière. Son « Ephéméride » échappe aux critères du genre ; ni ordre chronologique ni uniformité de ton et de genre : « Les dates défileront dans le désordre de ma mémoire tantôt atrophiée, tantôt hypertrophiée [...]des coq-à-l’âne, des digressions, du saute-mouton et des téléphones qui sonnent au moment où la baignoire n’attend plus que vous pour déborder... ».

Cet « Ephéméride » nous fait pénétrer dans l’intimité de la vie ordinaire comme aurait dit Perros, d’une auteure de poèmes dont l’ironie, l’humour, le sens du jeu dans le maniement de la langue ont consacré un style en lien avec une vision du monde qui l’a située très vite comme l’une des voix de la poésie française d’aujourd’hui, récompensée par le Prix Apollinaire et le Prix Méditerranée.

Cette intimité s’étend, pour notre plus grand profit, à ses propres analyses de ses poèmes, à leur genèse. Nous apprenons ainsi comment est né le titre Vrouz du livre qui lui a valu le Prix Apollinaire : le V de Valérie et le début de son nom.

Nous connaissons ses relations avec les poètes vivants ou morts, son amitié avec le poète allemand Jan Wagner et pour Louis Dubost entre autres. Elle cite « La Sape » cette revue chère à Maurice Bourg mort à 101 ans.

Valérie Rouzeau a « le goût des mots forgés ou détournés ». « Ephéméride » n’y échappe pas : « le temps passe et fait mes rides ». L’humour lui permet de mettre à distance un trop plein d’émotion générateur d’angoisse. Cet « Ephéméride » baigne dans une humanité nouée avec la vie, avec des moments poignants comme cette lecture de Kidi d’Yves Charnet extrait des Proses du fils qui relate dans sa langue hachée, violente d’évocation et d’explosion de poésie noire, le lancer à la Loire par sa mère du cochon d’Inde de son fils : « Ton enfance jetée à la décharge ».

Lecture faite par Valérie Rouzeau dans une salle de classe où un petit garçon éclate en sanglots : sa mère à lui avait jeté son petit chat par la fenêtre du cinquième étage.

 

C’est cela aussi l’activité humaine, une cruauté sans attention.

****

William Cliff, Grand Prix de poésie de la SGDL et Grand Prix de poésie de l’Académie Française, revient en force sur le devant de la scène poétique d’expression française. Celui pour lequel en 1970 la revue Poésie1 titrait : « Enfin un poète compréhensible ! », après avoir publié en 2019 une anthologie très bien composée et postfacée par Gérald Purnelle : « Immortel et périssable », Espace Nord éditeur (Fédération Wallonie-Bruxelles) 240 pages, 10 €, fait paraître « Le Temps suivi de Notre-Dame Poésie » aux éditions La Table Ronde, 125 pages, 15 €.

Ce livre n’est accompagné ni de préface ni de postface.

William Cliff, imperturbablement, poursuit son œuvre et l’on retrouve son univers poétique aussi construit, rigoureux, virtuose (comme le savant professeur qu’il fut un temps) du charme de la rime, de l’assonance et du rythme.

L’éternel jeune homme octogénaire parle de lui dans cette langue d’un Sully Prud’homme du XXIème siècle : « l’alexandrin je le pratique comme on gratte dans son nez pour s’occuper » s’amusait-t-il déjà dans « Ecrasez-le ».

« Le Temps » est le regard de l’artiste sur l’œuvre que constitua sa propre vie, lucide, désinvolte, mais passionnée : les voyages, une indépendance d’esprit prenant à contre-pied l’éducation catholique de son adolescence, la découverte de la poésie qui donne un sens à ses errances, un regard aigu sur ce et ceux qui l’entourent. Rien ne semble s’effacer de la mémoire de William Cliff. Sa vision ironique du monde, coutumière de l’autodérision, nous attendrit par ce qu’elle révèle d’inéluctable familiarité avec nous-mêmes.

Le livre s’achève par un hymne (un chef d’œuvre) à Notre Dame écrit en 1996 et qui, aujourd’hui, résonne avec une prophétie bouleversante : « Dame massivement assise mais / avec ta proue tournée vers la lumière,/ conduis à contre-courant et remets/ ton peuple dans la poitrine du Père ».

****

Si William Cliff est venu à Toulouse dans le ventre de sa mère pendant l’exode de 1940, Marcel Migozzi lui, est né l’année du Front Populaire et des congés payés en 1936.

Et l’on peut dire qu’il est resté fidèle à l’esprit fraternel qu’incarnait alors Léon Blum.Comme Valérie Rouzeau, Marcel Migozzi qui vécut sa jeunesse à Toulon, écrit au jour le jour des « Carnets ».

Il publie « Ecaillures des jours – Carnets 2002-2009 » aux éditions Villa Cisneros, 101 pages, 13 €.

Marcel Migozzi a extrait ce livre de ses « Carnets de notules » sur une période de sept ans. Ce concentré est saisissant.Il partage avec Valérie Rouzeau et William Cliff de « prélever » - c’est le terme qu’il emploie dans la dédicace qu’il m’a adressée – ses écrits dans le quotidien ou la mémoire. Poésie du vécu encore, donc.

Ces digressions sont des poèmes en proses. On les savoure comme des friandises parfois mélancoliques. Certains prennent la forme d’aphorismes : « La poésie a aussi, parfois, le vin triste. »

La langue fait mouche à chaque notule. Dire tant de choses en si peu de mots : « Tu t’es dressé pour aller vérifier la date de ce jour gris et râpeux comme peut l’être un vieux marbre. »

L’amertume invite toujours l’humour : « On t’a cerné, bleui les temps./ Tu n’en as plus que pour quelques douleurs / Mais que ferais-tu d’une douleur de plus ? » 

L’enfance surgit, inépuisable et ineffaçable : « Ce matin, soleil doux. Dans la rue, des feuilles de platane de toutes les couleurs. Beauté piétonne./Envie d’enfance : traîner les pieds ».

La nostalgie partout : « J’ai traversé la guerre sur un nuage à peine grisâtre. Ma mère proche, les bombes pouvaient grésiller sans m’épouvanter. Mon père n’avait jamais peur. Le silence des soirs du couvre-feu était même velouté ».

La lecture de ces « Ecaillures des jours » laisse un goût de sérénité éblouissante avec de fulgurantes vérités :

« Lecture publique de poèmes.Les gens regardent passer puis s’éloigner les mots. Ils attendent le prochain arrêt pour fuir ».

****

Parmi nos poètes d’expression française qui ont éventuellement une chance d’être pris en compte dans la part du diable, figurent d’une part ceux qui sont les descendants de l’après surréalisme qui s’inscrivent dans la continuité des poètes de Rochefort ayant renoué avec le quotidien et la vie ordinaire, souvent lyriques, toujours sous- tendus par un humanisme central, tels Migozzi, Cosem, Pouliguen, Siméon, Monique Saint-Julia, Cécile Coulon et le regretté Michel Baglin entre autres, et d’autre part ceux, explorateurs de la modernité, qui ont trouvé chez les poètes américains de la dernière moitié du XXème siècle, l’inspiration sinon le modèle, jamais avoué, de leur création.Ainsi est née, par exemple, l’ethnopoésie qui vient directement de Jerome Rothenberg ; auparavant la beat génération avait influencé sévèrement nos poètes en mal de road movies.Certainement, l’œuvre du poète américain George Oppen (1908-1984), du moins dans sa dernière séquence des années soixante à sa mort, a joué un rôle dans la création poétique française.On doit à Yves di Manno (poète, traducteur, éditeur) d’avoir rassemblé l’œuvre de Georges Oppen, de l’avoir traduite et pour cela, de l’avoir parfaitement comprise. Lire : « George Oppen – Poésie complète » José Corti éd.

George Oppen appartient à a confrérie des auteurs « objectivistes » sur les traces d’Ezra Pouen et de William Carlos Williams (cher à Valérie Rouzeau). Comme beaucoup d’auteurs américains, il fréquente la France dans les années 30, la région de Toulon (chère à Marcel Migozzi), puis Paris.Il publie à New York son premier recueil en 1934, s’engage en 1942 dans l’armée américaine, est grièvement blessé au cours de la bataille des Ardennes, seul survivant de sa patrouille. Auparavant, il avait milité au Parti communiste américain, cessant d’écrire. Dès le retour de la guerre, il est traqué dans la chasse aux sorcières du maccarthysme et se réfugie au Mexique. Il ne revient aux USA qu’à la fin des années 50 et retrouve la création poétique après 25 ans de silence.

Dès lors, il multipliera les publications, sera consacré par le Prix Putitzer et influencera une nouvelle génération de poètes.La dernière phrase connue de George Oppen scandaliserait nos grosses têtes de la Silicon Valley : « Savoir que nous ignorons tant de choses suffit à mon bonheur ».

Il faut lire celui qui, éloigné de tout clinquant, dans un lyrisme sobre, a révolutionné la poésie américaine et partout, la poésie mondiale, qu’il voulait fraternelle : [...]

nous découvrons que les autres sont / Aussi abandonnés que nous et par là même frères ».

Son dernier poème relie la poésie au cosmos et à la lumière :

Poésie du sens des mots

Nouée à l’univers

 

Je crois qu’il n’y a pas de lumière en ce monde

sinon ce monde

Et je crois que la lumière est.

 

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12/04/2020

Les heures silencieuses

Confinement 1

Claude Bretin, notre technicien de l’émission « les poètes » depuis 1983 et avec lequel je travaille en radio depuis 1981, est confiné à Mazères en Ariège et votre serviteur rue des Libellules à Toulouse.

Alors, Claude a fait venir du matériel par la poste pour fabriquer une chambre de mixage (en photo sur la page d’accueil de notre site) et nous pouvons ainsi réaliser nos émissions par téléphone qui sont ensuite transférées à Radio Occitania pour le passage à l’antenne.

Toutefois, étant le seul interlocuteur possible et la fonction « conférence » n’existant pas dans cette solution, je suis réduit à réaliser les émissions en solitaire.

Pour ce premier essai, j’ai voulu lire à l’antenne deux recueils de mes « poèmes radiophoniques » qu’il me faudra bien un jour rassembler en un seul volume anthologique.

Ce sont deux publications d’Encres Vives l’une parue en 2000 « Akelarre La Lande du bouc » dans la collection Lieu (Pays Basque) et l’autre parue en 2008 « Les plus heureuses des pierres ».

Le second titre est épuisé mais il est possible que les éditions Encres Vives aient encore des exemplaires de « Akelarre... », le recueil, 6,10 € à adresser à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

Pouvoirs du poème

qui redonne vie

à celui qui mourait

d’inanition

écrivait Charles Juliet.

 

Jean-Pierre Siméon qui avait publié avec Charles Juliet « La conquête dans l’obscur » aux éditions Jean-Michel Place en 2003, disait lui, l’importance de la voix. « La voix est un témoin véridique de l’être du dedans, une manière de quintessence de la substance interne. La voix trahit - traduit - plus que le sentiment, elle renseigne sur le grain de l’âme, si l’on veut bien nommer ainsi, par commodité, ta texture de l’être intérieur ».

 

Les poèmes radiophoniques sont l’illustration parfaite de la pensée de Jean-Pierre Siméon. Je vous livre donc cette voix, ma voix, quelque peu déformée par le passage du téléphone, mais une voix qui veut occuper vous heures silencieuses de cet étrange confinement, en se référant à l’assertion de Christian Bobin : « Les heures silencieuses sont celles qui chantent le plus clair ».

 

Christian Bobin qui avait écrit dans « Mozart et la pluie » (Lettres Vives 1987, p 46) :

« Un écrivain est grand non par lui-même mais par la grandeur de ce qu’il nomme, et je ne sais pas d’autre grandeur que celle de vie faible, humiliée par le monde »

De toute évidence, la plupart d’entre nous, ressentent (enfin ! pour certains) cette vie faible, humiliée par le monde.

 

*****

Lecture intégrale à l’antenne de :

 

1 - Akelarre La Lande du bouc

(à Nicole et Helios Costa)

 

quelques extraits :

 

CALME BIDASSOA

(À Serge Pey)

 

Calme Bidassoa

l'avion y amerrit par illusion

la piste attend cachée derrière les maisons d'Hondarribia

et la vie cette débâcle d'affamés se cache aussi dans les maisons d'Hondarribia et d'Euskadi

elle encombre de sa réalité

les nuages sans pesanteur

qui ravinent lentement le ciel

disjoignant les souffles qui les dispersent

sur la calme Bidassoa

qui contempla la République espagnole

se déchirer comme un drap

et sa force démantelée

s'ébouler comme s'écroulent les morts.

 

Calme Bidassoa

après tant d'années la pyramide du soleil

a séché les monstres.

Les poètes lacérés prennent corps dans ses courants

et s'épanchent à marée basse

dans la scansion de leur horizon fusillé.

Calme Bidassoa

- "le sang je ne veux pas le voir" -

les noyés répètent les mots prophétiques

avant d'effacer la dernière lame de fond

d'une parole ressassante.

Et la jeunesse prend possession

des rives gorgées de chaleur

de la calme Bidassoa

et de l'éclat des pierres qui retiennent

les eaux mêlées du fleuve

colmatant les brèches

où fuit la vérité.

****

ARRIVÉE à HENDAYE de RABAT

(À Michel Bocquet)

 

Hendaye, c'est là que nous descendîmes du train,

dans l'hiver mille neuf cent soixante dix

à regarder le soleil traverser la baie

dans le jour éborgné.

A Rabat et à Madrid, enfoncées dans nos gorges,

les voix des poètes livrés à la nuit du silence,

échappaient à l'oubli

événement mortel.

 

Dans le va-et-vient de leur vie

nos frères portugais qui nous avaient rejoints,

impassibles dans les gesticulations administratives

partageaient avec nous le premier café du matin

et une vision différente du monde.

Mais nous n'avions pas reconnu les mots définitifs

de l'ordre de ce même monde

et nous allions nous y installer

là où nous pourrions.

*****

 

BILBAO

 

L'évocation du martyr de Saint-Vincent

impressionne la ville laborieuse

et son art gothique affranchi des voisinages

traverse basque les siècles.

Bilbao est lasse des martyrs

les cris de Guernica étirent la violence de son Histoire

les mots durs ont engendré le sang

dont se nourrissent les patries

et celle-ci n'en finit pas de naître

ou de mourir, c'est selon le côté

du bâton dont vous vous placez.

Mais dans le port les hommes échangent

leur sueur de tous les temps et de tous les continents.

Les matelots gagnent leur sommeil

dans les bordels mollasses

et se réveillent dans l'émoi des miasmes de la mer.

Le port valorise les odeurs de ventre de la ville

et la pourriture des luttes intestines.

Bilbao ne s'attarde pas dans le siècle

elle passe son chemin et vit d'ultimatums renouvelés,

dans le rictus d'un présent dévoré

de sangsues idéologiques qui trouent la Justice

et les vieux saints qui veillent ses murs

comme des mères abusives.

Bilbao est dépositaire des nuages de poussière de sa banlieue

qui franchissent le fleuve

pour des propositions de fuite

écrivant un dialogue secret avec l'Art,

dont, altier, le vingtième siècle pare la ville

l'abritant dans le recueillement des musées

retraçant le destin de l'homme

dans son génie de toutes les circonstances.

Alors le peuple basque devient le peuple universel.

Pour la première fois, Gauguin s'expose en Espagne,

et, plus tard, pour que l'incendie sans cendres

dévore l'inconnu, Guggenheim l'abrite

dans de nouveaux miroirs

qui plongent la ville dans l'insomnie.

Car, si le cheval de "Guernica" de Picasso

ouvre son œil dément dans Madrid veuve de sa République,

comme à Barcelone, Pablo est chez lui à Bilbao

dans le renouvellement farouche de son style

né des tables dressées des fêtes françaises.

Mais les peintres comme les poètes ne s'évadent pas.

Au musée Guggenheim l'Allemand Anselm Kiefer

tâtonne dans l'obscurité de la guerre

et de la dévastation de sa patrie cassée en deux visages

qui, tôles noircies malades de leur affrontement

finissent par se fondre et se souder

dans l'embrasement mental de l'attente.

Patience refusée à Paul Celan qui inspira Kiefer

dans ses hantises du consentement

de la mort au sourire d'enfant.

Et avant que ce siècle terrible

ne s'enfonce à son tour dans le puits de l'Histoire

Anselm Kiefer, "seul avec le vent, le temps et le son"

du Sud de la France, se libère

de l'irréparable poids de l'Histoire

pour "les célèbres ordres de la nuit"

où l'homme dort toute son horreur

écrasé par l'ivresse des étoiles

sous la caresse infinie du ciel.

Et Bilbao accueille ce nouvel hôte

dans la retrouvaille de l'aile majestueuse de l'univers.

******

 

2 - Les plus heureuses des pierres

(à Isabelle)

 

quelques extraits :

 

Tu accostes à l’embarcadère des ruines

 

Il germe sur les quais

une délétère séduction

 

Pourquoi voyons-nous les bourreaux

de notre enfance

dans les regards perdus des passants ?

 

Les réverbères vont s’éteindre sans consolation

et la ville sera ravagée par la tulipe rouge

du soleil qui virera à l’incandescence

 

Jamais plus notre amour ne sera malhabile

 

****

Toi dans le jardin

désolée de cette canicule

qui étouffe les feuilles

sous le harnais du soleil

 

Nous arrosons la terre parfois

comme un dernier hallali

 

Mais brûlé le jardin ne meurt pas

 

Sur les crevasses du sol

s’inclinent les belle-de-jour

grappes de chair rose

qui pavoisent

 

Jours torrides de l’été

 

Ne pas céder

entrer dans la pluie qui fera parcourir

l’heure accomplie

à son vieux chant

les chemins de steppe

 

Penchée sur les taillis

tu joues les démurges

soignes les blessures de l’astre ardent

confiante dans le fracas

que préparent les stratosphères

 

Ce qui se dessèche peut aussi se noyer

 

Entre ces deux murailles

brouillant le jeu céleste

tu décides du destin des fleurs

 

Tu te rengorges d’amour

 

****

 

Nous remontons les éboulis des heures

fuyant les gibets des hommes qui s’affrontent

nous tenant à l’écart du sang et de la corde

 

Les visions des larmes tournent à vide

irrésolues dans l’exigence des rêves

 

La nuit douloureuse chuchote

avec la solitude des tombes

 

Leur murmure triste et sublime

ravive une insondable ivresse

que tu devras bientôt éteindre

avant que je ne chancelle et tombe seul

 

Nous ne pouvons vivre de l’instant du poème

même s’il nous crée comme l’on tranche la gorge des moutons

 

Leurs vers rusés estompent la bassesse

de toute existence mortelle

 

Par la parole

je te constitue souveraine du ciel

*****

J’ai vocation à t’aimer

à entrer chez toi sans passer mon chemin

même si tu entrebâilles à peine ta porte

 

Pas d’isoloir à la face de la mort

 

J’étouffe de la sûreté de son office

 

Je viens t’arracher à cette reine qui nous gouverne

à son baiser de maléfice à la va-vite

 

J’ai pour toi une autre prophétie

un autre aperçu du combat

une morsure bien pire

 

****

A Oradour-sur-Glane le choc du sang

dans les hautes molaires des murs de la ville anéantie !

 

Nous avançons voûtés d’effroi

la haute stature de notre fille émerge des tombes

Elle entre chez les morts

dans l’intimité des visages des enfants figés

dans la porcelaine des photographies

 

A Guernica aussi soixante ans après le massacre

l’ambassadeur d’Allemagne s’était excusé

et voulait sortir en refermant sur lui la porte

 

Que de portes à refermer !

 

****

 

La vérité des statues

prenez la comme elle arrive au premier venu

hors des cris sans soubresauts froide et sans miséricorde

 

Elle ne s’accorde pas aux mouvements des vagues

n’ôte jamais son armure de mélancolie

 

Est-ce un si dur aveu

de rire des peines perdues ?

 

Les mots traversent les morts

mieux que les larmes

 

Quelle insolence de s’essuyer la bouche

de toute la mousse des mots éteints

pour qu’ils rendent gorge et jettent à la rue

la parole douloureuse qui te fonde !

 

Tout cela avec l’esprit fantasque d’un air populaire

qui te ressemble pour que les choses

deviennent plus légères

 

Le sauvetage est praticable

nous avons validé nos billets

de simples allers

pour poursuivre la route

avec mon pied droit malade

 

Nous pénétrons dans le chemin

lestés de la valise de nos sensations

chacun ayant l’autre en héritage

 

Du chemin nous sommes

les plus heureuses des pierres

 

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18/03/2020

Le poète est celui qui n’oublie ni les vivants ni les morts

Cadou

 

D’abord le virus d’une grippe fut le vecteur d’une épidémie foudroyante qui, en quelques semaines, dépeupla considérablement toutes les nations. Jamais aucun chercheur ne sut élaborer le vaccin apte à contrer cette pandémie, jamais on ne comprit pourquoi quelques-uns survivaient alors que presque entièrement succombait l’ensemble de l’humanité.

[ ...] Le post-humanisme rejoignit dans l’oubli d’autres obsolètes croyances.

Ces lignes sont extraites du livre du poète écrivain :

Eric Barbier « Géographies fugueuses » paru bien avant l’apparition du Coronavirus aux éditions toulousaines « Le Contentieux », 111 pages, 10 € avec en couverture un dessin de Pascal Ulrich qui fait songer par les chatoyantes couleurs et le sur lignage des formes aux dessins de Claudine Goux.

« Géographies fugueuses » est une suite de récits, désopilants, faussement surréalistes car recentrés toujours par une logique du récit et des événements relatés, qui confirme bien l’adage : les fous ont tout perdu sauf la raison.

Il faut lire ces récits nés de l’imaginaire nourri d’un poète montagnard.

 

La montagne - l’esprit de la montagne - envahit de sa présence étouffante ou diffuse ces récits éthiques malgré eux.

L’imprévu du récit et la langue d’une ironie ténue rendent cette suite d’histoires captivante.

 

L’originalité totale de « Géographies fugueuses » est jubilatoire.

 

Il est sain que les poètes quelque fois écrivent de la prose. Ainsi

Jean-Luc Pouliquen qui publie :

« Dans le miroir des livres » diffusé par Amazon, 142 pages.

 

J’ai pour Jean-Luc Pouliquen de l’admiration pour sa création littéraire et de l’estime pour sa posture de poète et d’écrivain.

 

C’est un homme qui a su demeurer farouchement libre, exempt des compromissions inhérentes à la difficulté que rencontre l’édition de la poésie maintenue en marge du marché ordinaire de la littérature et donc soumis à d’autres aléas, politiques ou d’influences.

 

Jean-Luc Pouliquen, qui en avait l’envergure, n’est pas devenu un poéticien, idolâtré par un réseau utilitaire.

Il a l’aimable fierté de publier seul, par Amazon, un livre d’un si grand intérêt qu’il devrait figurer dans la panoplie de tous les apprentis étudiants en lettres, de tous les jeunes poètes et de tous ceux pour qui la littérature occupe une place dans leur vie.

 

C’est dans une braderie de livres dans sa somptueuse région de la ville d’Hyères, qu’il choisit les douze livres sujets de « Dans le miroir des livres » dont un, « Le Poète et le Diplomate », est une de ses propres publications, ouvrage écrit avec l’ambassadeur autrichien Wern Fried Koeffer.

 

C’est de littérature, de poésie et d’art que nous entretient l’auteur sur un ton familier et chaleureux qui nous préserve du vertige de l’éblouissement de la traversée de la Grèce antique, de l’époque troublée d’Agrippa d’Aubigné, du génie de l’imagination aventureuse de Robert Louis Stevenson, de la grandeur et du réalisme social de Léon Tolstoï, du génie novateur d’Apollinaire et du Cubisme, de l’enchantement de Francis Jammes, de la ferveur dans la simplicité de Marie Noël, de l’humanité de la poésie de l’Ecole de Rochefort, de la grandeur de la culture chez Pierre Emmanuel et de la récurrence des écrivains diplomates.

 

Et l’on apprend que Tolstoï est passé par Hyères, que l’auteur passait souvent devant l’endroit où avait habité Robert Louis Stevenson, qu’il a fait sienne l’assertion de Cadou : « Le poète est celui qui n’oublie ni les vivants ni les morts », qui est la devise de l’émission « les poètes » depuis bientôt quarante ans.

 

Je m’attarde sur Cadou et l’Ecole de Rochefort, le numéro historique de Poésie1 avec l’introduction de Robert Hossein qui s’enthousiasmait : « Des poèmes faits de chair, de sang, de sueur. Des gens sains. Des pages plus concrètes qu’intellectuelles, c’est fou comme on le ressent. »

 

J’y retrouve ceux qui m’étaient familiers, Bérimont dont je venais de lire chez Bruno Durocher son dernier livre de poèmes « Le Grenier des Caravanes » et dont j’appris la mort en lisant « Le Monde » dans l’avion qui me ramenait à Toulouse, Jean Bouhier qui m’annonçait au téléphone depuis la Côte d’Azur où il venait de s’installer qu’il achevait son anthologie de L’Ecole de Rochefort, Marcel Béalu un peu bougon dans sa librairie, Jean Rousselot, élégant, ayant lu tous les poètes de son temps, se coupant avec un couteau, son attention accaparée par la conversation d’un repas en tête à tête, et son embarras devant ce sang qui tachait la nappe quand on connaît l’importance du sang dans ses poèmes.

 

Et Jean-Luc Pouliquen a adressé ce numéro de Poésie1 à Beth son amie américaine œuvrant à « montrer la place qu’ont occupée les femmes dans l’Histoire des Arts et Lettres ». Et Jean-Luc Pouliquen de citer la liste des prestigieuses absentes.

 

Un chapitré de « Dans le miroir des livres » est consacré à Marie Noël.

Il l’oppose, dans un échange autour de la poésie, aux « performeurs », ceux qui écrasent des tomates sous leurs pieds, détruisent en public des ordinateurs, toute « cette extériorité tonitruante » qui remplit les festivals et dont les institutions culturelles sont friandes. On lui répond que plus personne ne lit Marie Noël.

 

C’est méconnaître l’importance qu’elle eut et qu’elle continue d’avoir parmi les lecteurs ouverts à l’intériorité des personnes, ce que Cadou appelait « L’Usage interne ».

 

Ma mère, comme Michel Manoll, avait gardé la trace vive de cette parole poétique d’une femme qui avait traversé la Grande Guerre en soignant les blessés.

Ma mère, infirmière, avait été imprégnée des poèmes de Marie Noël mais avait perdu ses livres. J’eus le bonheur de lui offrir, le 1er avril 1984, date qu’elle nota sur la page de garde : « Les Chansons et les Heures, Le Rosaire des joies » (Gallimard).

 

Grand Prix de l’Académie Française en 1962, ayant reçu la visite de De Gaulle, elle avait « découvert son petit frère Eugène mort dans son lit le surlendemain du Noël 1904. C’est cette tragédie qui poussa Marie Rouget à devenir Marie Noël. C’est elle qui lui donnera la conscience du Mal générateur de colère, de révolte et de désespoir » révèle Jean-Luc Pouliquen.

 

Le chapitre réservé à Pierre Emmanuel et à l’œuvre de culture, relève d’un débat intemporel. Ce poète de l’intérieur comme Marie Noël ou Francis Jammes, voulait réconcilier la raison et l’imagination dans un équilibre qui autoriserait l’homme à « maîtriser ses techniques qui aujourd’hui l’emprisonnent et prétendent même le définir. »

 

La verticalité du poète doit se concilier avec l’horizontalité de l’homme politique. « Là réside toute la difficulté, hier comme aujourd’hui » conclut Jean-Luc Pouliquen.

 

Pierre Emmanuel, qui à la fin d’un repas qui rassemblait des poètes de Toulouse, parlant de la mort, s’était exclamé : « Je sais que je recevrai un grand coup de projecteur sur la gueule ! Ce sera peut-être une lumière noire. »

 

Je me reconnais « Dans le miroir des livres ». En dehors de l’ambassadeur d’Autriche, ses références sont les miennes. Cette ressemblance illustre les propos d’un autre écrivain poète, Charles Dantzig : « ... il y a dans les êtres quelque chose qui nous plaît non parce que c’est d’eux, mais parce que c’est de nous. Dès qu’on est deux et qu’on s’entend on est un. » (« Dans un avion pour Caracas » Grasset 2011, p 229).

 

Vous pouvez écouter Jean-Luc Pouliquen à l’émission diffusée pour la première fois le 16 janvier 2020.

 

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13/03/2020

Tout aimer sans rien comprendre

Les démocraties occidentales qui se bornent pour l’essentiel à élire leurs représentants et le système néolibéral supposé être la quintessence de l’épanouissement économique propice à l’enrichissement, fonctionnent selon le principe irremplaçable de la confrontation permanente à la concurrence – sélection à tous les étages.

Houellebecq avait bien compris qu’aucun domaine n’échappait à cette lutte.

L’égalité des chances existe si peu que les collectivités locales prennent soin de bien communiquer sur leurs dispositifs de lutte contre les discriminations. Paradoxalement, les mêmes qui organisent cette lutte toujours un peu pipée, appellent à la solidarité.

 

Bien des artistes dans leurs légitimes prophéties ont dénoncé cette incongruité. Ecoutez Vincent La Soudière : « Je n’ai pas assez de violence en moi pour lutter avec ce monde. J’aurais toujours le dessous. Il me faut donc me réfugier hors de ce monde, là ou personne ne réside. »

Et pourtant Vincent La Soudière n’était pas gelé dans son empathie pour ses prochains : « il y a une flamme en moi et personne qui vienne s’y réchauffer. C’est un supplice atroce. »

Ce qu’avait compris Vincent La Soudière c’est que notre monde qui peut paraître indéchiffrable, s’est construit, au contraire, en un système agrégeant les individus les uns aux autres et les différents systèmes s’enchaînant dans un ajustement formant un tout se refermant si bien sur les individus, que celui qui s’égare, même provisoirement, risque de perdre définitivement sa place dans ce tout.

Et Vincent La Soudière, comme Francis Giauque, comme Roger Millot, sont les égarés. Et leurs poèmes sont nos alertes.

Cette lutte meurtrière avec le système rouleau-compresseur de toutes nos actions, les poètes savent la faire vivre avec la plus terrible des armes : les mots. Ecoutez Cédric Le Penven dans « Verger » - Editions Unes, 77 pages, 16 €. :

Il n’est pas question de cœur, ni d’anges, ni de souvenirs. Il est question de gagner un peu d’argent chez un cousin arboriculteur pour continuer d’aller à l’université, et de passer des concours pour éviter le métier de tes grands-parents

tu sais trop combien le sommeil est difficile pour le paysan devenu fonctionnaire de l’Europe, simple rouage désormais d’une machine à emprunts, à intérêts, qui se doit de croître en permanence

tu sais trop combien ton grand-père est mort parce qu’il épandait des produits miracles par hectolitres sans la moindre protection

il s’extasiait devant des fruits énormes et lisses, comme si le sol avait soufflé dans les racines pour les gonfler

cette illusion s’évanouit quand la prostate ou le pancréas se couvent de taches sombres

 

Le poète, nous dit Linda Lê dans « chercheurs d’ombres » (Christian Bourgeois Ed. 2015), ne doit pas être « un stylite éloigné de la vie mais un sorcier dont l’œuvre d’invention toucherait les hommes en leur rendant les yeux, en les désaveuglant. »

« La poésie est ce qui n’exige pas d’être compris et qui exige la révolte de l’oreille » expliquait Louis Aragon.

Cédric Le Penven le confirme dans ce poème qui résume sa façon d’habiter poétiquement le monde :

je ne connais rien aux arbres

rien de ce qui traverse l’esprit de la Bien-aimée lorsqu’elle me regarde

rien de ce qui vous traverse alors que vous parcourez ces quelques lignes

rien de ce qui me traverse

ne reste plus qu’à tout aimer sans rien comprendre

 

Ce nirvana, de tout aimer sans comprendre, n’est pas la posture naturelle de Marc Tison.

Lui, il est dans l’attente, aux aguets du devenir du monde : « J’attends un instant / Immense comme une plaine ondule au printemps, il attend « le bouleversement de l’univers », en publiant « L’affolement des courbes » chez La Chienne Edith, 122 p.

 

Il m’arrive d’attendre allongé sur l’herbe

Sur un lit de pénombre

Posé dans la banquette arrière de la voiture

Debout entouré d’une foule que j’éteins

Dans le shaker des hontes quotidiennes

 

Il m’arrive d’attendre

Un instant admirable

Une expiration qui n’en finit pas

De définir l’apaisement

 

Les espaces profonds

Entre les souffles et les inspirations

Des apnées d’évasion

 

Marc Tison demeure l’homme révolté cher à Camus conscient de sa propre responsabilité dans la marche du monde :

 

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour nourrir les oiseaux

du jardin causer à mon voisin

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour sauver le monde

Il n’y a pas d’autre homme que moi pour combattre l’obscu-

-rantisme trier les déchets ménager faire advenir la paix

Il n’y a pas d’autre homme que moi dans la volition d’être un

homme

 

Dans les années soixante, nous qui espérions en la poésie, qui confiions au poème de construire un monde nouveau, nous avions le regard tourné vers Nantes avec sa kyrielle de poètes autour de Michel-François Lavaur, de la Charente avec Pierre Boujut et Adrian Miatlev et leur Tour de Feu.

A Toulouse, s’imprimait une revue qui explorait alors les innovations dans l’art contemporain du trobar, et qui perdure toujours : Encres Vives de Michel Cosem.

 

Un météore avait bousculé le cours de la création poétique substituant au surréalisme un surromantisme qui louait la nature, les villages et la fraternité humaine : René-Guy Cadou.

 

Cette voix qui avait dévié la modernité en l’humanisant, s’était tue à 31 ans. Les poètes nantais, les poètes charentais qui rayonnaient jusqu’en Provence avec Emmanuel Eydoux (qui me donnait rendez-vous entre deux trains au buffet de la gare Matabiau à Toulouse), étaient les descendants involontaires de cette voix emblématique de ce mouvement fort qui rassembla les poètes : l’Ecole de Rochefort.

 

René-Guy Cadou aurait 100 ans aujourd’hui.

 

Ce centenaire donnera lieu à des émissions radiophoniques et, nous l’espérons, à des publications.

La première dont nous reparlerons est celle de

Jean Lavoué « René-Guy Cadou La fraternité au cœur », préface de Ghislaine Lejard, postface de Gilles Baudry, L’enfance des arbres, éd. 300 pages, 20 €.

 

Voilà longtemps que l’on avait pas si bien écrit sur Cadou dont « son » corps désormais fait partie des saisons ».

Nous retrouverons ce livre remarquable et Cadou cette année au cours de nos émissions. Nous parlerons aussi d’Hélène Cadou qui m’avait ouvert son amitié et les portes de l’école de Louisfert où mourut Cadou.

 

L’émission diffusée pour la première fois le 20 février avait aussi pour vocation d’appeler le public toulousain à participer à une soirée poésie à la Maison de l’Occitanie dans le cadre du festival « 50 poèmes pour la neige ». L’instigateur français de cette heureuse initiative, Patrick Zemlianoy, était notre invité, accompagné du poète toulousain, Claude Barrère.

 

Le poète cité en exergue lors de ce festival européen était, cette année, le poète grec Dinos Christianopoulos dont les deux invités à l’émission lurent les poèmes, ainsi que ceux de Cavafys, de Ritsos, de Seferis et de Lorand Gaspar, récemment disparu.

 

Cette soirée fut un succès qui honore la Maison de l’Occitanie (L’Ostal), qui sut l’accueillir.

 

 

 

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14/01/2020

Lire Cécile COULON

 

          J’ai retrouvé, dissimulé depuis bientôt quarante années par un premier  rang de livres dans ma bibliothèque archicomble, le dernier ouvrage de Maurice Genevoix « Trente mille jours » édité au Seuil en 1980, année de sa mort.

Je me souviens avoir été raillé cette année là par ma dentiste qui, me surprenant absorbé par le récit de Genevoix dans la salle d’attente, m’avait lancé, goguenarde : « Je croyais que vous aviez des lectures plus audacieuses ».

 

          Lire Genevoix en 1980 était donc considéré comme un académisme encouragé par les média de l’époque qui avaient fait du Secrétaire perpétuel de l’Académie Française une figure familière, sympathique, qui séduisait les Français avant que Jean d’Ormesson ne le dépasse dans ce rôle.

 

          J’aimais Genevoix car il incarnait la guerre de 14 - 18 dont parlait à peine mon grand-père, blessé à Verdun, gazé, auquel on remit bien tard la Légion d’Honneur ; cette guerre dont j’accumulais tous les ouvrages qui en expliquaient les mystères, livres de mon oncle, et jusqu’à un cadeau récent de mes voisins vrais amis :

« 14 - 18 Comme si vous y étiez » de Thomas Snégaroff, éd. Larousse - franceinfo.

La guerre 14 - 18, c’était aussi le programme que nous avions à l’Institut d’Etudes Politiques, passionnant cours donné par J. Godechot.  

 

          Mais j’aimais Genevoix pour l’élégance de sa langue. Une fluidité qui vous entraînait dans une aventure comme en apesanteur. Pour décrire sa chambrée à la caserne de Bordeaux, jeune recrue : « Acre et dense, la fumée des pipes se stratifiait jusqu’au plafond ».

          

Jamais Maurice Genevoix n’aurait eu un tel succès sans ce génie de la langue. 

Le 11 novembre 2019, il est entré au Panthéon et les éditions de La Table Ronde ont repris « Trente mille jours » dans la collection « La Petite Vermillon » qui en fait un livre non encombrant, plaisant par l’illustration lumineuse de sa couverture d’Emiliano Ponzi et non onéreux, 8, 90 €.

         

          Les jeunes générations ont ainsi accès aisément à cette œuvre majeure qui constitue « un extraordinaire document sur un siècle de folies « modernes » et d’exil bétonné, un rappel têtu des évidences vers lesquelles nous ramènent les grands désarrois du moment ; voilà aussi le « chef d’œuvre » accompli d’un de nos derniers grands écrivains. [ ...] Ces pages providentielles nous sont, d’une certaine manière, personnellement adressées. Ces mémoires rêveurs sont un peu - et toutes générations confondues - les nôtres » concluait avec pertinence l’éditeur initial.

 

          Dans la même lignée, la Table Ronde consacre toujours dans sa collection « La Petite Vermillon » un ouvrage à Maurice Genevoix avec le livre remarquable de Michel Bernard « Pour Genevoix » (7,30 €).

 

          Cette biographie commentée avec une acuité qui en fait le succès, valait d’être rééditée dans ce format de poche avec aussi une illustration très accrocheuse d’Aline Zalko.

         

          Les jeunes ou les nouveaux lecteurs disposent ainsi de la quintessence de l’œuvre de Maurice Genevoix avec les « Trente mille jours » et la révélation de la vie de l’écrivain et du sens profond de cette œuvre avec le livre de Michel Bernard.

Certainement la limpidité du style de Genevoix a envahi de sa bénéfique influence, celui de son biographe, qui nous livre l’analyse des publications de l’Académicien avec une écriture sobre mais lyrique : « Dans la chambre familière, il vit le visage de pierre, lisse et blanc, de la morte. Le froid que goûtèrent ses lèvres le perça au cœur et y resta » (à la mort de la mère de Genevoix).

****

          L’incendie de Notre-Dame de Paris a réveillé nos cœurs habitués, endormis dans les grises querelles fratricides et a fait resurgir la grandeur dont peut se parer l’humanité et l’histoire qui l’a façonnée.

 

          Les éditions Le Passeur  collection Le Passeur Poche publient de Pascal Tonazzi : « La grande histoire de Notre-Dame dans la littérature », 346 pages, 8,90 €.

         

          Peu de mois avant l’incendie d’avril 2019, j’avais mis sur le site : lespoetes.site la photo de la plaque commémorative de « l’illumination » de Paul Claudel et celle du pilier avec les mots admirables de Monseigneur Lustiger :

« Je suis né juif. J’ai reçu le nom de mon grand-père paternel Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les apôtres.

J’ai pour Saints Patrons Aron le grand prêtre, Saint Jean l’Apôtre, Sainte Marie pleine de grâce. Nommé 139 ème archevêque de Paris par sa Sainteté le Pape Jean-Paul II, j’ai été intronisé dans cette cathédrale le 27 février 1981, puis j’y ai exercé mon ministère.

Passants, priez pour moi.

Aron Jean-Marie Cardinal Lustiger Archevêque de Paris »

 

          L’histoire des pierres de Notre-Dame conte aussi l’Histoire des hommes révèle Pascal Tonazzi, musicien, passionné par ailleurs de littérature, de peinture et d’architecture gothique, auteur de deux livres sur Jean de La Fontaine.

Avec ce livre sur Notre-Dame, nous voyageons à travers les siècles avec les grands auteurs pour guides.

 

          La dernière partie est réservée aux « Grandes âmes » inspirées par la cathédrale. Ainsi, on prête au roi Saint Louis ces propos : « La cathédrale est un remerciement à Dieu. Elle offre à Dieu la Création devenue chrétienne ». Reprenant partiellement cette pensée royale, André Malraux glorifie le rôle spirituel de la cathédrale, dans son livre « La Métamorphose des dieux », en ajoutant : « L’église romane inclinait à trouver Dieu au plus profond de son âme ; la cathédrale l’exalte à le reconnaître dans la Création qu’elle sanctifie et transforme ».

****

          Jean-Pierre Siméon qui donnera à Toulouse le jeudi 16 janvier 2020 à 17 h 30 à la salle Clémence Isaure de l’Hôtel d’Assézat, une conférence « La poésie sauvera le monde », avait dit à l’antenne de Radio Occitania au cours de l’émission « les poètes » que le Prix Apollinaire 2018 avait été attribué à une très jeune femme poète qu’il fallait lire : Cécile Coulon.

J’ai donc lu Cécile Coulon et j’ai commencé par un roman :

« Une bête au Paradis » éd. L’Iconoclaste, 18 €.

          

J’ai connu dans mon enfance (les années 50) la vie quotidienne dans une ferme près du Mas d’ Azil en Ariège. Ce furent les dernières années avant l’exode rural massif qui dispersa toute une population qui vivait dans les métairies dans des conditions assez proches de la fin du XIX ème siècle, début XX ème, si bien décrites dans son économie et sa technologie d’époque, par Georges Mailhos dans son « Mémoire d’une famille » dont le numéro 110 de la revue « L’auta » ( 5 €, abonnement 39 € à adresser aux Toulousains de Toulouse, 7 rue du May, 31000 Toulouse) publie justement ces pages qui en rendent compte dans une langue d’une virtuosité  jubilatoire.

 

          Le roman de Cécile Coulon s’appesantit surtout sur la peinture psychologique des personnes liées à la terre.

J’avoue avoir été sidéré par la justesse d’atmosphère, l’évidente vérité qui émane de cette fresque d’un huis-clos, celui des arpents du Paradis.

On ne peut transposer dans la construction verbale une peinture aussi saisissante des passions brutales que fait naître la terre, sans en avoir une expérience vécue.  

 

          Cette maîtrise de la langue, de l’analyse des sentiments humains qui jalonnent toute vie, se reporte avec le même génie dans sa création poétique.

« Les ronces », son premier livre de poèmes, Le Castor Astral éd. 165 p., 15 € est une réussite dûment récompensée en 2018 par le Prix Apollinaire et le Prix Révélation de Poésie de la Société des Gens de Lettres.

Loin de la poésie minimaliste familière de notre époque qui aime tant les fulgurances, c’est une poésie narrative, lyrique où le quotidien et les comportements humains tissent une trame où, là aussi, se dessine une évidente vérité.

Il règne dans ce beau livre, ce que nous voudrions voir dans tout livre de poèmes : une belle humanité.

Un des rares poèmes d’une seule page :

      Devant la maison

Devant ses prairies que le printemps

balaye d’une pluie tiède

en fin d’après-midi

il avance jusqu’au perron,

pur de toute rumeur que le chant

de la ville refuse d’apporter,

maladroit sur ses jambes mordues

par la vieillesse.

Il ne souffre pas,

du moins c’est ce qu’il dit ;

la porte n’est pas fermée

sur lui

qu’il se retourne et chuchote

à la terre de ses ancêtres

comme à une femme qu’il désire

encore

après quarante années

dans le même lit :

« Toi, ma tendre, ma douce

tu es le plus bel endroit

du pays. »

 


2019

 

 

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23/12/2019

La cendre de nos jours

Michel Baglin ( 1950 - 2019) avec son ami Guy Allix nous lèguent un livre écrit dans l’amitié dans lequel l’amitié justement sera le fil rouge :

« je suis ... Georges Brassens »

Jacques André éditeur,100 pages, 10 €.

Cette collection originale « vise à mieux faire connaître des personnalités remarquables et à maintenir leur mémoire auprès des jeunes générations. Le nom de ces personnes d’exception a été donné à au moins un établissement scolaire en France ».

La génération de Michel Baglin a été totalement immergée dans le génie poétique du chanteur à la moustache et à la pipe qui a conçu sans concession une œuvre unique qui effraya quelque temps le bien-pensant, un bien grand paradoxe pour ce tendre libertaire qui fit fortune de son éthique, qu’aucun bien-pensant aujourd’hui ne saurait contredire.

De toutes les figures mythiques du XXème siècle, il faut bien admettre que Brassens a été le plus fidèle à une création et à une vie quotidienne inébranlables dans une humanité qui l’emporte sur toutes autres préoccupations. Le triomphe de Brassens est que sa morale (le mot révulsif le ferait éclater de rire) a tordu le cou à toutes les hypocrisies.

Dans le début des années soixante, à Montauban, nous accompagnâmes le père d’un de nos camarades, l’officier de police Marty, venu signifier à Brassens que sa chanson « Hécatombe » était frappée d’interdiction. Avec douceur, l’artiste acquiesça et offrit à l’officier de police quelques places pour le spectacle du soir qu’il débuta, immobile, un pied sur un tabouret et la guitare sur la cuisse, par : ... « Hécatombe ».

Belle leçon de résistance intelligente qu’il nous a donnée ce soir là, avec l’amour de la poésie !

En Bretagne, en famille, nous avons longé sa maison et sur les traces d’Armand Robin, ce poète breton polyglotte qui écoutait les radios en leurs multiples langues, l’ombre de Brassens qui, en 1956, lui avait offert dans le plus grand secret, de quoi acheter une maison, se profilait bienveillante, réunissant dans l’amitié le Celte et le Méditerranéen.

Le livre de Michel Baglin et de Guy Allix ne s’écarte jamais de cette tendresse rugueuse, exemplaire, qui anima la vie de Brassens.

Il faut lire également le livre posthume de Michel Baglin :

« Les mots nous manquent » Rhubarbe éd. 12 €, préface de Jean-Pierre Lemaire.

C’est le dernier livre dont Michel me parlait au téléphone alors que, terrifié par son état de santé, je me raccrochais au miracle des progrès de la médecine - on ne peut vivre si l’on ne croit pas à ce miracle - et l’invitais à lire ses poèmes au micro de Radio Occitanie. Il le fit avec ce courage et cette force calme qui au fond l’ont toujours accompagné et nous réalisâmes l’émission par téléphone. Ce fut la dernière.

Dans « Les mots nous manquent » les poèmes sont datés et la plupart situés : Seilh, chez lui, mais aussi Dans le train, ce train qu’il aimait tant.

Grande poésie de célébration !

Une émission particulière sera consacrée à ce livre en 2020. Un recul m’est nécessaire car le bonheur de l’immortalité de l’œuvre n’atténue en rien la souffrance de l’absence d’un ami.

****

C’est Régine Ha Minh Thu, que Baglin publia en son temps dans Texture, qui me raconta, lors d’une exposition qu’elle avait dirigée à la Bibliothèque Universitaire de la Faculté Paul Sabatier de Toulouse, que c’était dans les lieux mêmes de cette bibliothèque, que Marie-Claude et Georges Cathalo avaient noué leur amour et leur avenir commun.

Le couple heureux se retrouve dans « La cendre de nos jours » poèmes de Georges Cathalo collages de Marie-Claude Cathalo

(éd. A l’Index, collection Les Plaquettes, 53 pages, 12 €).

Georges, notre archiviste.

Georges, maître de cérémonies lors de l’hommage à Michel Baglin à la Cave Poésie René Gouzenne à Toulouse le 18 novembre 2019.

Georges, chantant Brassens, en offrande, avec quelques amis, le jour des obsèques de Michel Baglin.

Georges, toujours disponible, toujours souriant, heureux avec Marie-Claude, arrivant toujours à la radio avec des pots de confiture qu’ils ont mitonnés ensemble.

Georges, incollable sur les revues de poésie, la chronologie des œuvres des poètes.

Georges, farceur, écrivant des brèves sur le rugby.

Georges et Marie-Claude, militants de la lecture dans leur retraite lauragaise.

Georges, collectionneur de belles formules, les figeant dans des marque-pages qu’il m’offre comme un bouquet de clins d’œil.

Georges poursuit tranquillement une œuvre en poésie dans une écriture économe, comme lui, sans fard et sans fioriture, mais tendre et tranchante sans que ce soit fatalement « en même temps ».

Lui aussi , construit une éthique avec ses poèmes :

 

Problème

si tu perds quelqu’un gagne

si tu sais quelqu’un ignore

 

on s’est trompé

dans la résolution

de tous nos problèmes

 

il y a maldonne avec les symboles

sous les mots et dans les choses

 

les pluriels sont en exil

 

y a-t-il seulement un problème ?

****

Il évoque dans l’émission diffusée pour la première fois le jeudi 21 novembre 2019, Louis Calaferte, un autre grand moraliste qui savait que « toute ambition est corruptrice », que « par rapport à autrui, nous ne sommes que des inexactitudes » et qu’ « est sage ce qui nous laisse en paix ».

 

Les poèmes de Cathalo sont rivés à la « captation du réel ». On devine les faits divers et les situations politiques ou/et morales qui en sont la trame. Mais ce réel, ce quotidien, est sublimé par le langage. Et c’est par la langue que les pensées de cet artiste et son regard aigu sur notre monde se métamorphosent en poèmes et qu’il « habite le monde en poète ».

 

A lire « La cendre de nos jours » mais aussi « Quotidienne pour lire » à commander par mail à « La Porte ».

 

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09/12/2019

Tout est cendre

 

Ces drôles d’alchimistes que sont les poètes, réussissent cette résolution des contraires, familière au poème.

Gérard de Nerval laisse son dernier message avant de se pendre rue de la Vieille Lanterne :

« Ne m’attends pas ce soir car la nuit sera noire et blanche ».

Les poètes sont des aigles aux rudes plumes blanches et noires qui survolent le monde.

Ils offrent aux hommes leur vision élevée dans laquelle certains se reconnaissent et d’autres ne peuvent voir plus loin que l’angle de la rue, accrochés à cette réalité tangible de la voie publique. Ceux-là, Nerval les avait éprouvés :

« Comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu’on n’étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie publique, on ne m’a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables, que lorsque je suis convenu bien formellement d’avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre et même à ma véracité ».

 

L’artiste véritable ne peut renier sa véracité. Quel qu’en soit le prix social.

Pierre Autin-Grenier, avec cet humour grinçant que nous avons tant aimé, avertissait dans « les radis bleus » : « Ainsi le poète, de l’ambition et du souci de postérité, devrait-il de son vivant bien vite faire son deuil ; faute de quoi, l’une et l’autre pourriront avec lui dans le même cercueil ».

La véracité du poète exprime la réalité qu’il a entrevue. Elle l’expose à l’incompréhension qui peut être mortelle. Ainsi, Paul Celan qui se jette dans la Seine. « Celan se sentait incompris par son entourage immédiat, abandonné à sa solitude : il se sentait menacé. Il était désemparé », révèle son amie Ilana Shmueli.

 

J’ai connu trop de poètes désemparés. Notre devoir est de les prémunir de ce désarroi. Les reconnaître, enfin !

 

Les poètes de l’émission du jeudi 7 octobre 2019 sont des poètes reconnus. Non des grands médias et de la prospère économie de marché, mais de ceux qui savent lire encore de la poésie.

Et il est réconfortant d’assister à l’élargissement du catalogue des publications de la collection Po et Psy des éditions toulousaines érès.

Trois nouveaux titres sont à découvrir dans cette émission et le compte-rendu qui en est fait sur le site : lespoetes.site, à la rubrique « Pour écouter les émissions ».

 

Est signalée également la parution du dernier livre de Brigitte Maillard : « Il y a un chemin » chez Librairie Galerie-Racine, 15 €, qui fera l’objet aussi d’une émission prochaine.

 

Enfin, comme les auditeurs de Radio Occitanie étaient informés dans cette émission des événements autour de la poésie à Toulouse, soirée hommage à Michel Baglin à la Cave Poésie René Gouzenne et soirée consacrée au poète franco-suédois Svante Swantröm à la Maison de l’Occitanie, ces annonces ont été suivies de la diffusion de « Moineaux de l’an 1920 » de René Guy Cadou, mis en musique et chantée par Martine Caplanne qui, pour des raisons de santé, n’a pu être parmi nous à la Cave Poésie.

Michel Baglin (avec ses dernières parutions posthumes sur lesquelles nous reviendrons bien sûr), Brigitte Maillard et Svante Svantröm, n’ont cessé, par la fabrication du poème, de cerner ce qui pouvait s’approcher de l’idée du bonheur pour l’humanité.

Certainement, toute l’œuvre du poète invité de cette émission, Casimir Prat, contient cette quête primordiale en filigrane.

Qu’est-ce que la vie dans sa tragédie et comment l’accomplir ? Cette question est l’articulation qui fait s’emboîter dans un suivi harmonieux l’ensemble des livres de poèmes de cet artiste.

A l’identique de Claude Cailleau, il a aussi observé des périodes de silence. C’est une façon aussi de dire le prix qui s’attache à la parole. Il faut savoir reprendre son souffle, surtout quand la vie triviale nous prive de pauses libératrices, sources d’oxygène.

Casimir s’inscrit depuis le début dans la poésie élégiaque et intimiste. Avec cette justesse de ton et de vision qui parvient à l’universel.

En le lisant, on admet que « le moi est superflu ». C’était la thèse de Roland Jaccard qui aboutissait à cette conclusion que nous allions, comme le balancier de l’horloge, d’une quête inlassable de désirs impossibles à satisfaire, à un inlassable besoin de consolation.

« Tout est cendre : [...] : Cendre, les mots eux-mêmes que tu as écrits / et les lourds sentiments qu’ils transportaient avec tant de difficulté », conclut Casimir Prat.

 

Mais le miracle permanent que réalise le poème est le réconfort inattendu qu’il procure par le simple fait de son énonciation. Car le poème réussi est celui qui nous concerne, personnellement, et nous fait dire : « c’est juste. Cette émotion, cette pensée seront les miennes ».

 

Alors, même s’il est vrai que « tout est cendre », le proclamer dans le poème est un remède possible à notre détresse. Et même si, reprenant le mot d’un psychiatre japonais : « tout homme naît avec un instinct brisé », Roland Jaccard admet que « le bonheur, nous finissons toujours par l’éprouver, mais sous la forme qui nous plaît le moins ».

 

Ce bonheur, vous le trouverez dans la lecture de « Sait-on jamais » Poèmes 1995-2004, préface de Guy Goffette éd. Gallimard collection l’Arpenteur, 10,90 €.

 

Et vivement le prochain livre de Casimir Prat et peut-être une anthologie plus complète.Vous trouverez les poèmes de Casimir Prat à notre rubrique « Pour écouter les émissions » et vous pourrez aussi l’écouter.

 

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10/11/2019

J’ai retrouvé Jacques LOUVET !

Le 3 mai 2019, lors de la séance solennelle de l’Académie des jeux floraux au cours de laquelle les fleurs étaient décernées aux lauréats et où était remise sa Lettre de Maîtrise à Serge Pey, il figurait parmi les heureux élus pour une médaille récompensant une chanson poétique.

Jacques Louvet fait partie de cette génération déracinée qui arrive d’Algérie en France en 1962. Le point de chute de la famille Louvet est Montauban. Et en 1963, nous sommes dans la même classe du lycée Ingres. Déjà, Jacques compose et chante.

Il organise à la fin de chaque année scolaire un spectacle de fête au cinéma Le Paris qui a de la peine à contenir un public ravi.

 

Puis les années défilent, nombreuses.

Très tôt, j’avais déjà rejoint à Toulouse l’univers brouillon d’une vie culturelle balbutiante pour la poésie et l’art contemporain, alors absent de la cité. Cette carence fut vite comblée et le Centre Culturel de la rue Croix Baragnon devint le point de ralliement des affamés de culture qui trouvaient là à se rassasier avec une bibliothèque riche en livres de poésie, une discothèque et une galerie où étaient exposés de grands artistes.

Le Cratère animé de fait par Michel Batlle faisait résonner la voix de Claude Saguet, de Gaston Puel, de Pierre Della Faille, de Liberto Perez (qui déclamait Lorca et Rictus).

 

Puis la dure nécessité de « gagner sa vie » au risque de la perdre, de nourrir une famille, m’amena sur les rives épaisses d’une vie dite « active ». Elle dura 44 ans.

 

Jacques Louvet connut, sans plus d’amertume que moi, la même vicissitude.

 

Son album « Le Rêve s’insinue... » condense toutes les préoccupations qui ont forgé sa vie. C’est une œuvre d’expériences et d’engagements. Le rêve est à la fois le surgissement d’un passé bienfaisant mais aboli, et l’aspiration à un monde meilleur.

 

Sa chanson « Les outre-frères » est un retour au lieu de son enfance en Algérie : Tipaza, où Camus situe « Les Noces » et « L’Eté ».

Cette sensation du bonheur de l’enfance que la mémoire n’a pas effacé, la séparation avec son « outre frère » celui de l’outre mer, compagnon de jeux, le ramène à sa condition d’exilé.

 

« Les petites mains du bout du monde » dénonce la placidité du monde occidental qui ferme les yeux sur l’exploitation des enfants des pays pauvres.

 

Jacques Louvet est un généreux mettant en pratique le précepte de son compatriote Albert Camus : « L’artiste plaide vraiment pour l’amour du prochain, non pour cet amour du lointain qui dégrade l’humanisme contemporain en catéchisme de tribunal ».

 

Je vous invite à écouter cette émission diffusée pour la première fois le 31 octobre 2019 où au cours de l’entretien que j’ai avec Jacques Louvet, celui-ci commente tous les morceaux de son album « Le Rêve s’insinue... » que vous pouvez commander (10 €) à : jacques.louvet0@gmail.com

***

Après avoir dirigé les éditions de l’Atlantique, Silvaine Arabo, qui fait paraître également la revue Sarawashi, poète et plasticienne elle-même - nous avons consacré une émission (dont le compte-rendu reste à faire...) le 28 mars 2019 à son livre de poèmes « Au fil du Labyrinthe suivi de Marines Résiliences » (Rafael de Surtis éd. 100 pages, 15 €) - a courageusement repris du service en créant les éditions Alcyone, toujours à la belle ville de Saintes, phare de la Charente.

 

La poésie aujourd’hui n’aurait pas cet essor sans l’ardeur de ces éditeurs passionnés qui donnent à lire les auteurs dans leur infinie diversité.

 

Jean-Michel Bongiraud, sujet de l’éditorial précédent, y a publié en 2012

« Je n’en dirai guère plus » (collection Phoibos, 45 pages, 14 €) d’où j’extrais ce poème :

 

Les grands poètes

ceux à la chair tendre et profonde

qui furent plus légers

que toute flamme d’un bûcher

ont grandi parmi les fous

je les croise encore

dans leurs livres broussailleux

je ne sais s’ils me parlent

ou font semblant de m’être proches

ils n’attendent rien de moi

pas même un merci ou un signe de tête

juste une fenêtre ouverte

d’où ils puissent nous apercevoir

 

En préambule de l’émission du 31 octobre, je présente deux livres de poèmes des éditions Alcyone, collection Surya :

 

- de Joëlle Pétillot « Le bal des choses immobiles », 39 pages, 14 €

 

- de Roger Gonnet « Eclats », 69 pages, 18 €

 

Vous trouverez sur notre site à « Pour écouter les émissions » la description illustrée d’extraits de ces deux publications sur lesquelles nous reviendrons prochainement.

Vous trouverez aussi les paroles de chansons poétiques de Jacques Louvet.

 

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30/10/2019

 

La fraternité donne le pouvoir de comprendre l’humanité

 

La soldatesque qui a assassiné Federico Garcia Lorca, sûre de sa force et de son avenir, serait aujourd’hui stupéfaite de la présence influente du poète de Grenade. L’écho de sa voix s’amplifie de génération en génération, ses poèmes sont traduits dans le monde entier et mis en musique par tous les grands interprètes.

Ainsi Sandra Hurtado-Ros dans son dernier album (déjà cité) « Clamor ...a los vientos de amores, ...als vents dels amors » (Trobar Vox éd., à commander à : trobartproductions@wanadoo.fr ).

Le poème de Lorca « Clamor » précisément fait l’ouverture de l’émission diffusée pour la première fois le jeudi 24 octobre 2019.

Et comme notre soprano est aussi virtuose en occitan qu’en espagnol, Lorca est suivi par le poète occitan - le Jim Morrison occitan comme le surnomme son éditeur Gérard Zuchetto - Franc Bardou, spécialiste de l’œuvre de René Nelli, Maître-ès-jeux de l’Académie des jeux floraux, avec l’enchantement d’un long poème : « T’ai esperada ».

La douleur et le plaisir de l’attente de l’être aimé sont l’aveu de l’amour. Franc Bardou qui s’inscrit dans cette sublime attente perpétue dans une puissante forme contemporaine, le fin amor des troubadours.

 

Poète et amoureux, combien il le fut, Louis Calaferte !

Il disait qu’à partir de soixante ans, l’essentiel était de rajeunir chaque jour. Calaferte qui, de toute façon a fait connaître sa volonté ultime par ces mots : « Je souhaite mourir comme l’enfant que je fus : innocent et anarchiste ».

 

Ces propos conviennent parfaitement au poète

Jean-Michel BONGIRAUD , sexagénaire, anarchiste et grand-père.

Jean-Michel qui mit longtemps sa générosité dans une ingrate activité de revuiste, auteur de nombreux ouvrages, essais, roman et poèmes, publie

« Voyages Anarchistes » avec un texte liminaire de son éditeur Jean-Claude Tardif,

(éditions A L’Index, collection Les Plaquettes, 50 pages, 12 €).

 

La poésie de combat, objet de mon précédent éditorial, revient en force dans ce livre, avec une langue ample, déclamatoire à souhait, exaltante, riche d’images, d’évocation - à trouver par la majuscule de la première lettre de leur nom - de poètes ou de figures historiques se rattachant à l’éthique anarchiste.

 

Un poème épique à l’heure où il se fait rare, une péroraison quand ailleurs tout se trame dans le murmure, un cri par dessus les trous de silence de ses pairs, poètes de l’effacement.

 

Ces « Voyages Anarchistes » se succèdent dans un long souffle initiatique, organisés en trois voyages achevés par un « Ultime et infini voyage ». Ce souffle est celui du vent de la révolte. Ce souffle qui est avant tout celui du poème, donne la vie.

Il s’efforce par la puissance de la langue, de faire reculer les ténèbres qui paralysent l’homme, de servitude ; les mots changent le destin, c’est même leur absolue finalité, c’est-à-dire leur destinée.

 

Ecoutons Jean-Michel Bongiraud :

 

La poésie ne vient plus s’écrire entre les mains anarchistes

elle s’est égarée dans les antres libéraux et limbes monétaires

mais Constant M. ta Muse rouge ! reviendra chanter le temps

les astres ont un reflet trouble et les pelouses desséchées

des instruments de torture ont été rangés dans les musées

les cerveaux sont devenus vides et les jeux attirent les foules

et les femmes ne seront plus à vendre

procréation humiliante et esclavagiste

quand cessera cette course vers l’instrumentalisation

un rêve de femmes et d’hommes complémentaires

vers quel but doit-on tendre sinon celui de la fraternité

on deviendra des monstres télévisés des fantômes livresques

au loin une légère cavalcade arrivent des hommes en guerre

au bout de leur fusil ni fleur ni poème un étendard

ils cernent les cités et chantent l’anarchie retrouvée

 

[...]

 

Ils viendront un jour les enfants seront des hommes

seront-ils Pierre Q. Le sang pur de l’aurore

de leur pas léger et serein ils traverseront les continents

plus loin que nous ils pénétreront dans les châteaux

[et les terres sacrées

aux puissants les petites gens accordent leur complaisance

l’anarchie n’est pas le désordre mais le gouvernement de soi

les ours les antilopes les renards se sont terrés sous les coups de bottes

en un jour de matinée claire et sauvage ils reviendront

le charme est doux le rêve est bon l’idée est belle

des charognards font le guet sous leurs cils dépassent les canons

verrons-nous ce pur amour et ce sang couleur d’or un jour

sur la terre se répandre et empierrer le chemin du futur

***

Jean-Michel Bongiraud, grand-père, publie également :

« Enfants fraternels - Poèmes pour mes petits-enfants » aux éditions Stellamaris, 65 pages, 12 €.

 

« Vous ne vous attendiez pas / à découvrir un grand-père poète » leur dit-il, en leur assurant que ce secret de famille, ce grand-père en rébellion et dispendieux « des deniers familiaux / pour une œuvre déficitaire » a été bien gardé.

 

Mais à eux, ses petits -enfants, il a le devoir de révéler et de transmettre.

Transmettre la poésie, c’est-à-dire l’amour de la poésie.

Ses poèmes confirment le bien fondé de ce que Roberto Juarroz disait de la poésie :

« La poésie ne vise pas le confortable recours d’une réponse, mais quelque chose de plus grave, de plus important qui consiste à procurer à l’homme des présences qui l’accompagnent ».

 

Le grand-père avec ses poèmes fait apparaître ces présences à ses petits-enfants, c’est leur héritage, et de son vivant, il leur donne à comprendre, en prolongeant la citation de Juarroz : « ce stupéfiant pouvoir de création qu’offrent à l’être humain l’art et la poésie » (Poésie et création » José Corti éd., p 28).

 

Toute l’œuvre du grand-père a été sous-tendue par la fraternité.

L’accueil qu’il fit des poètes dans ses revues, a été toujours fraternel. Qu’il ne fût pas payé en retour, c’est une certitude, mais la gratitude est une vertu abandonnée dans notre société de marché qui fait de la concurrence la première règle de l’existence.

 

La fraternité est le plus beau principe de l’humanité.

Comme pour toutes les valeurs, l’usage immodéré ou rusé de ce mot, dans le langage robotisé de ceux qui disposent de la parole, l’a banalisé au point de l’anéantir.

Matthieu Baumier le rappelle dans son essai « Voyage au bout des ruines libérales libertaires » : « Qu’en est-il de la « liberté », de la « fraternité », de « l’égalité », de la « tolérance », de « l’humanisme », etc., de tout ce blabla dont René Dumal, le poète, disait au mitan du siècle passé, que ce n’était rien, sinon bavardage pour ne pas avoir à penser ? ».

 

Jean-Michel Bongiraud, par le poème, lave le mot « fraternité , le débarrasse de sa gangue de routine polie et le fait intégrer l’univers intime de ses petits-enfants :

 

La fraternité existe-t-elle

que sait-on d’elle la voit-on

vous serez ces enfants fraternels

car elle vous donnera le pouvoir

celui de comprendre l’humanité

 

 

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22/10/2019

Poètes révolutionnaires et poètes décorateurs

 

« La (prétendue) liberté, pourquoi faire ? » s’interrogeait Georges Bernanos.

Relire Bernanos, Bergamin, relire les poèmes de Pierre Emmanuel et de Claude Vigée pour se lester un peu avant d’être emporté par le vent violent de la Modernité qui n’en finit pas de théoriser une réalité qui, en fait, n’advient jamais.

Que font de leur (prétendue) liberté les poètes des générations de cette Modernité ?

Et les autres, ceux nés dans les années 40 ou 30 ?

 

La puérilité de nos politiciens de rassembler les opinions, alors que les intérêts financiers n’ont jamais été aussi opposés, autour de slogans écologiques, est confondante.

 

Ceux-là découvrent l’écologie et y voient un moyen, pour eux, de durer.

Mais voici déjà quelques décennies qu’Hannah Arendt a démontré que le devenir de la nature et celui de la culture sont inséparables. Nos princes qui nous gouvernent devraient relire (ou lire) la « Condition de l’homme moderne » (Calman Levy éd.).

Ils comprendraient que « le monde devient inhumain, impropre aux besoins humains - qui sont besoins des mortels - lorsqu’il est emporté dans un mouvement où ne subsiste aucune espèce de permanence ».

 

Cette frénésie du changement n’a pas modifié cependant la domination financière des 62 personnes qui possèdent plus de la moitié de la richesse du monde.

 

Alors ce malaise est profondément ressenti par nos poètes.

La France s’étant décomposé en « archipels français » (Jérôme Fourquet) constitué d’une myriade de communautés, de groupes, « d’amis » sur les réseaux sociaux -chaque groupe à l’abri dans sa niche - , rares sont ceux qui partagent le même point de mire.

Toues ces bulles juxtaposées ne font pas un ensemble.

 

Ce malaise engendre un pathétique sentiment de solitude et d’abandon. La fabrique de laissés-pour-compte n’a jamais si bien fonctionné. A ceux-là, l’avenir virtuel qui est leur seul lot, n’est qu’un miroir aux alouettes.

 

Alors le poème retourne au combat.

 

Michel Houellebecq nous rappelait en 2005 que les artistes se rangeaient en deux catégories : les révolutionnaires et les décorateurs : « les révolutionnaires sont ceux qui sont capables d’assumer la brutalité du monde, et de lui répondre avec une brutalité accrue [...] il est possible que les décorateurs soient au fond plus ambitieux que les révolutionnaires. [...] Depuis Duchamp, l’artiste ne se contente plus de proposer une vision du monde ; il cherche à créer son propre monde ; il est très exactement le rival de Dieu ». (La possibilité d’une île ; Fayard éd. p 157)

 

Les poètes de l’émission diffusée pour la première fois le jeudi 18 octobre 2019 ne sont pas les rivaux de Dieu.

 

Ils témoignent plutôt du sort réservé à l’œuvre divine par les hommes. Ils témoignent donc du gâchis.

 

Cathy Garcia Canales poursuit obstinément sa lutte pour porter la poésie à hauteur d’homme dans les consciences et signe un tempétueux éditorial dans le n° 64 de sa revue « Nouveaux Délits ».

Elle y dénonce la dualité de classes accélérée de notre société et livre sa « sensation de vivre de plus en plus dans un gros fake, une cauchemardesque fête foraine, bien que, dit-elle, je fasse partie de celles et de ceux - il y en a - qui sont descendus.e.s du manège depuis longtemps ».

 

On imagine le travail pour arriver à ce puissant numéro d’octobre 2019, aux textes denses, à la mise en page impeccable et aux illustrations savoureuses de Joaquim Hock.

 

A l’antenne, je lis l’éditorial et les poèmes de Cathy Jurado, professeure agrégée de Lettres qui écrit des poèmes pour les gilets jaunes car « Il ya toujours des loups au bout du champ pour tirer sur l’honneur ».

***

Poète témoin de son temps, de sa condition sociale, de son lieu de vie, poète « révolutionnaire » donc et non pas « décorateur », tel est notre poète familier Marcel MIGOZZI : une enfance marquée par les fracas de la seconde guerre mondiale, enfance pauvre à Toulon, le métier d’enseignant, le militantisme politique un temps, et la poésie, quelques voyages, résistant aux années et toujours de plus en plus inquiet de ce monde.

 

La citation de Carlo Bordini : « La poésie est un plat de pauvres » est en exergue de son dernier livre :

« Rouge convalescent suivi de L’Invisible donation » Tarabuste éd. 125 pages, 13 €.

 

Il y a longtemps que Marcel Migozzi brille de cette maturité avec laquelle il se saisit des choses, des lieux, des gens, du vivant, pour les figer avec une économie et une précision de la langue, dans une intemporalité universelle.

 

Beaucoup de poètes s’essaient à l’économie, mais Marcel Migozzi fait partie des rares qui, par quelques mots, font surgir une atmosphère que l’on reconnait et qui nous bouleverse.

 

Des combats, il en a menés :

Un temps les murs furent des frères

Electoraux de nos affiches.

 

Cathy Jurado, les gilets jaunes, il les a devancés de deux générations :

 

« Ah, s’il fallait remettre ça

La nuit grumellerait. Les murs

Perdraient-ils leur odeur de lune ? »

***

Que le silence fût la moindre

Des trahisons, on l’espérait.

Mais la langue était prisonnière

D’une amère salive.

 

On avait beau multiplier les tracts en liasses.

On devinait : l’ennui

Sera le dernier luxe silencieux

Au temps de vieillir solitaire.

 

Marcel Migozzi a toujours ressuscité dans sa mémoire ce vieux quartier de Toulon de son enfance. A lire « Un pied toujours dans mon quartier » (La Porte éd. 3,75 €) comme tous les livres qui ont succédé à cette petite publication, les propos de Joë Bousquet à Lucie Lauze s’appliquent à notre ami Marcel et à travers lui, à nous tous : « ce, qu’à chaque instant nous sommes, a passé sur toute notre vie ».

 

Il faut être d’un lieu, le revendiquer comme sien pour poser son regard sur les rivages nouveaux. Marcel Migozzi, homme de la Provence, est suffisamment enraciné pour décrypter les horizons lointains et sculpter dans ses poèmes brefs « Quelques parts de voyages » (Gros Textes éd. 7 €)

 

A la porte du pub à bières l’homme

est à rides corde invisible autour du cou

c’est dans le soir la seule image

que le drame retient

De cette ville en gris d’un ciel

usé jusqu’à la corde

 

(Dingle)

 

« L’Invisible donation » qui suit « Rouge convalescent » dans sa partie « Être séparés » atteint une haute spiritualité que seule suscite l’expérience la plus douloureuse, indépassable.

Il rejoint, des années plus tard, ce que Jean-Pierre Siméon qui l’a précédé dans cette expérience de l’ultime, écrivait : « on porte avec sa vie l’inconsolé / comme son sang ».

Et le ton des poèmes de Migozzi dans ce sublime livre « Rouge convalescent suivi de L’Invisible donation » illustre sans nuance la vérité de l’expérience vécue qui faisait dire à encore Jean-Pierre Siméon : « un poème est colère ou mélancolie / et l’on n’écrit que pour nouer une détresse à l’autre ».

 

Ecoutons Marcel Migozzi :

 

Des objets continuent ta vie, murmure

Ta chemise de nuit.

Pour atteindre ton corps

Tant d’objets doivent se croiser.

 

S’engagèrent pour lui tant de gestes secrets

Dans notre chambre. Je les prie

D’offrir une nouvelle vie de chair

A mes touchers.

 

****

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20/10/2019

Ouvrir les portes du poème

 

Elle chante Federico Garcia Lorca, Miguel Hernandez, Aurelia Lassaque, Alem Surre-Garcia, Franc Bardou et Gérard Zuchetto ; elle va de l’espagnol à l’occitan

Sandra HURTADO-Ros pour porter sa

« Clamor ... a los vientos de amores

... als vents dels amors »

« Clameur ! Aux vents des amours » (Album CD édité par Troba Vox).

Une heure de régal !

La soprano nous avait habitués à l’excellence, mais dans ce dernier album, elle chante avec toute sa vie et celle de sa famille dans son souffle, pour que la clameur résonne avec la majesté d’une voix qui enfante la Liberté.

Et sa voix rend un bel hommage aux républicains espagnols tel son Grand-père Juan qui a connu l’odeur froide des cachots de Franco ou tel son oncle El Rubio retrouvé vivant au creux d’un olivier, une balle dans la tête.

Un bel hommage à tous les peuples qui fuient la tyrannie et un bel hommage aux amoureux que même la mort n’a pu séparer.

Pour l’émission diffusée pour la première fois le jeudi 10 octobre 2019, j’ai choisi dans cet album, deux poètes occitans : Alem Surre-Garcia et Aurelia Lassaque ; nous ferons écouter les autres poètes au fure et à mesure des émissions.

Mais si vous avez l’occasion d’assister à un concert de Sandra Hurtado Ros, courez-y et procurez-vous ce prodigieux album (voir le site de l’éditeur Toba Vox).

« La démocratie, nous rappelle le poète essayiste Matthieu BAUMIER, n’est pas un régime politique, contrairement aux idées reçues : elle est, selon Tocqueville, un état des mœurs et des sociétés ».(« Voyage au bout des ruines libérales libertaires » Pierre Guillaume de Roux éd. p 190)

Les jeunes princes qui nous gouvernent, persuadés que leurs vieux sujets sont perclus de rhumatismes et d’expériences aussi inutiles qu’un peigne pour les chauves, les tiennent en lisière, les cachant tant bien que mal, à la vue de ceux, présentables, qui sont dans la capacité de suivre le mouvement emballé de notre époque high-tech.

Pour ces jeunes leaders, les frontières, comme toutes limites, doivent disparaître.

Aux orties la Tradition !

Or, précisément, la Tradition est l’art de transmettre la Limite.

Aucune société, aucune culture ne sauraient abolir la Limite.

« Les bornes du sacré doivent reprendre la parole » dit Matthieu Baumier, et cette parole, elle lui a été donnée dans cette émission d’octobre, avec la lecture d’un extrait de son livre , celui de l’Epilogue / de la nécessité de la Limite (p 225).

Matthieu Baumier y précise le rôle des deux colonnes qui se dressent devant le temple de Salomon pour mettre en garde le passant, en le prévenant qu’au-delà de ces colonnes, s’ouvre l’espace du sacré.

« Nous sommes la première civilisation qui ne soit pas en accord avec elle-même » disait déjà André Malraux. C’est la perte de la Limite, du sacré qui sépare la matière du spirituel, qui nous plonge dans la confusion quand tout ne se mesure qu’à l’aune du marché.

Le poète aussi a droit au silence. Rimbaud en a usé.

Claude CAILLEAU l’a pratiqué pendant près de trente ans, sans jamais se justifier.

Il écrit des poèmes de 1956 à 1970. S’interrompt et reprend sa création poétique de 1999 à 2018. Et décide de s’arrêter là.

En 1971, il avait publié un roman chez Julliard « Stef et les goélands » qui reçut un prix de l’Académie Française.

Je découvre Claude Cailleau par les publications d’Encres Vives. Lui-même, d’ailleurs, dirige à partir de 2008, une revue littéraire « Les Cahiers de la rue Ventura ».

Enfant du Front Populaire (il est né en 1936), professeur de Lettres, il rencontre les personnalités littéraires marquantes des années cinquante soixante, tels Roger Martin du Gard, Henri Troyat, Julien Gracq, Hervé Bazin.

Ses premiers poèmes paraissent dans la revue « Les Cahiers des saisons » à côté de ceux de Jaccottet, de Supervielle, d’Henri Thomas, de Bernard Noël, d’André Dhôtel.

L’Enigme du poème ne cessera de le hanter.

Il ouvre « Les portes du poème... ». Le poème lui donne alors « un peu d’existence » et l’autorise à « apprivoiser la mort ».

Claude Cailleau vient de publier cette année aux Editions du Petit Pavé son « Anthologie poétique 1956-1970 et 1999-2018 »,

205 pages, 15 €.

Pour réaliser cette anthologie, Claude Cailleau a relégué douloureusement de nombreux poèmes pour que l’arbre apparaisse sous le feuillage. Un arbre solide, plein de majesté et de force.

Un arbre né d’expériences vécues, une poésie immédiate, concrète, qui nous parle spontanément. Une poésie qui nous engage, car elle nous fait découvrir ce que nous savions déjà sans le savoir.

Je pense à ces mots de Pessoa : « N’enseigne rien, car tu as tout à apprendre ».

Les poèmes de Cailleau ne nous enseignent rien - lui, le professeur qui a passé quarante ans de sa vie à enseigner - , ils font beaucoup mieux : ils nous renseignent sur nous-mêmes. Ce qui est l’accomplissement de tout poème véritable.

J’ai eu plaisir à lire au micro de Radio Occitanie, les poèmes que Claude Cailleau nous offrent dans cette belle anthologie. J’y reviendrai.

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12/10/2019

Le poème rend les choses vivantes et vraies

 

En préambule au 14ème Salon du Livre des Gourmets de Lettres de Toulouse, placé sous l’égide de l’Académie des jeux floraux, il est de tradition, la veille, d’organiser un colloque réunissant plusieurs conférenciers.

Cette année, l’Hôtel d’Assézat, dans sa majesté, a accueilli cinq orateurs : Michel Eckhard-Elial, Abdelmadjid Kaouah, Franc Bardou, Cristina Noacco et Andrea Genovese, qui se sont brillamment succédés pour fixer les contours sensibles d’un « Aperçu de la poésie des trois rives de la Méditerranée », sujet du colloque.

Michel Eckhard-Elial débuta ces passionnantes communications par une conférence sur la poésie en Israël, poésie de célébration.

Grand traducteur des poètes hébreux, ayant fondé à Tel-Aviv en 1988 la revue et les éditions Levant aujourd’hui installées à Montpellier, il s’est donné pour vocation de rassembler, dans la paix, les peuples des rives méditerranéennes autour de leurs poètes.

 

« La Méditerranée, écrit-il, depuis des millénaires, lève ses rives claires et tragiques pour fonder une communauté à venir. Dans cet espace aussi bien réel qu’imaginaire, de vives querelles, de tranchants débats mais aussi un long désir d’humanité, nourri par les livres, les rencontres, la passion ».

 

Ce dialogue ininterrompu va au-delà d’une simple utopie.

 

Recevant récemment Michel Eckhard-Elial venu parler à Radio Occitanie de sa dernière traduction d’un poète israélien, Miron C. Izakson, je citai d’emblée quelques propos de Guy Rouquet totalement adaptés à la démarche de ce poète et de son traducteur :

« Depuis Malherbe, nous savons que le poète n’est pas plus utile à l’Etat qu’un bon joueur de quilles mais, avec d’autres, nous savons aussi, et depuis longtemps, que la poésie est comme le levain dans la pâte, qu’elle est en mesure d’élever le cœur de l’homme et d’infléchir le destin de toute une nation ».

(L’Atelier Imaginaire - Le Castor Astral 2009, p 7 )

 

Infléchir le destin de toute une nation, est en filigrane, ce qui pourrait advenir des poèmes de Miron C. Izakson publiés sous le titre « Ajours ».

(éditions Levant, traduits de l’hébreu par Michel Eckhard-Elial avec des gravures de Denis Zimmermann, 25 €)

 

« Expérience d’observation, la poésie de Miron C. Izakson continue de sonder l’immédiatement-là de la réalité du monde. La tension entre le matériel et le spirituel, le mythe et l’aspiration, caractérise une métaphysique, inquiète de dévoiler et de recomposer les cartes de la lumière » conclut son traducteur dans la présentation de l’ouvrage.

 

L’écriture du poème est un prêche dans le désert. Et comme l’énonce Paul Celan, puisque « le poème pense à la rencontre », la parole jetée dans le silence, ramène la lumière.

 

Le mois dernier, je me suis longuement attardé devant les livres de José Bergamin exposés à la médiathèque de Hondarrabia, à côté d’Irun.

Bergamin est venu mourir en Euskadi dans l’éblouissante ville de San Sébastian.

Je me souviens qu’il disait que le langage liturgique, rituel de la foi, devenait vivant et vrai par la poésie.

 

Bergamin, tout comme Bernanos, avait un respect sans faille de l’individu. La pensée de Bergamin a précédé, sinon inspiré, celle de Matthieu Baumier poète, essayiste, auteur de « Voyage au bout des ruines libérales libertaires » (Pierre Guillaume de Roux éd. 17 €), convaincu que « la thèse des Lumières, selon laquelle la raison seule constituerait le critère du vrai, n’est autre qu’une abstraction ».

 

Les deux auteurs concordent sur la nécessité de retrouver le fondement de toute activité. « Il ya une réalité préalable, inscrite dans le temps - cette réalité est Tradition » confirme Matthieu Baumier.

 

La Tradition crée les rituels qui deviennent vivants et vrais par la poésie.

 

La parole de Miron C. Izakson est une parole qui puise au fondement de la Tradition.

 

La prouesse du poème est de la rapprocher de la trivialité des choses pour que celles-ci s’éclairent de cette Lumière qui les rendent vivantes et vraies :

 

Voici les choses

 

Voici les choses qui retournent à notre premier corps.

Main dans la main elles s’apprennent maintenant,

nous redevenons de tendres cellules

qui n’ont pas encore décidé quel organe servir.

La matière du corps rappelle ses éclats,

un parfum antérieur séduit

par le repas mijoté sur la table.

Pas de contusion dans les os

ni de conjuration autour du cœur.

Des territoires sont prêts à une nouvelle partition.

 

Les choses retournent à notre premier corps :

un cri profond,

le corps d’un homme dans celui d’une femme,

griffure et cascade de pleurs sur le front d’un enfant.

Un homme sur les épaules d’un autre homme pour franchir ensemble le feu.

 

Il est alors possible de réorienter les cellules,

pour embrasser la femme la plus proche

et s’endormir avec elle d’une manière

que le corps n’a jamais connue.

 

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28/09/2019

 

Julien Blaine et les galets aziliens

 

Un été chauffé à blanc. Et au retour des terres familières d’Euskadi, l’absence de Michel Baglin dans l’horloge arrêtée.

Envie de se couler dans le silence, d’enterrer tous les mots dans la fosse commune du malheur.

Reprendre pied. Dans la cité mondine souillée de moustiques-tigre qui ont le culte des chairs, qu’ils laissent toutes boursoufflées après leur festin.

Il faudra bien retrouver l’antre des studios de Radio Occitanie, pousser son vélo dans la côte raide de l’avenue de la Gloire, longer le cimetière où le fantôme de Francis Loubatières, avec son baluchon de marin, lance un « Macarel » aux amis de passage.

Redire les trésors qui nous cernent comme des dieux neufs.

Michel Baglin dans l’Eden des poètes. Eternel comme il se doit.

Je retrouve ses livres dans les bibliothèques du Pays Basque.

A Anglet, Ben Vautier, Robert Combas et Jean-Luc Parant exposent leur : « Terrain de « Je » » en garnements complices à la Villa Beatrix Enea et au Centre Georges Pompidou. L’exposition jouxte la médiathèque et j’y vais lire les poèmes de Baglin et de Metge. Eternels, vous dis-je, les poètes !

Jean-Luc Parant avait fait dévaler, voici quelques années, ses boules, dans la Salle du Temple de la grotte du Mas d’Azil, près de la bâtisse construite au début de la guerre 39-45 par Dewoitine.

Dans le grenier de ma mémoire, ce lieu fut un oasis où j’allais voir s’éteindre la torche du soleil au bout du tunnel creusé par l’Arize.

Julien Blaine a connu, lui aussi, le mystère d’une nuit passée dans l’utérus de la grotte. Dans le n° 8 des « Cahiers de la 5ème feuille », il nous livre cet aller retour de la lumière dans la grotte.

Julien Blaine, infatigable performeur, dit ses textes dans l’émission du jeudi 7 mars 2019.

Il est né en 1942, à Rognac, au bord de l’Étang de Berre, flaque de mer jadis bleu-azur, aujourd’hui marron glacé. Il vit à Ventabren et à Marseille et nomadise le plus possible.« Je suis un artiste italien comme Lucio Fontana et Piero Manzoni, dit-il, une personnalité internationale comme Russell Means ou Patrice Lumumba et un poète marseillais comme Arthur Rimbaud et Antonin Artaud. Je suis un poète aurignacien contemporain et un auteur grec ancien. Je suis deux fois calligraphes par les T’ang et par les Hijazi. Mon ascendance est Bamileke et Zuni, Manouche et maritime. Mais, en fait, par les Poitevin je suis de Ventabren, et par les Trouche de Mouriès. »

Julien Blaine a par ailleurs créé quelques maisons d’éditions (dont la NèPe), quelques revues (dont Doc(k)s), quelques festivals (dont ceux de Cogolin et de Tarascon), quelques lieux (dont le CIPM)…Dernières parutions : 5 faits d’actualités par un septuagénaire bien sonné (Les presses du réel, coll. Al Dante),Partitions ( Ed. Manuel),                   Dé buts de Roman (Ed. des Vanneaux), 2017 (Les presses du réel, coll. Al Dante), 1968/2018 (Ed. Galerie J.-F. Meyer) À paraître :Le livre (Les presses du réel, coll. Al Dante).…La vie & la phrase continuent...Pour en savoir plus :www.documentsdartistes.org/blaine

 

Le Mas d’Azil a donné son nom à une période de la Préhistoire : l’Azilien, caractérisé essentiellement par la forme des harpons et surtout par ses galets de rivière peints de signes ocres et noirs, dont la signification demeure énigmatique, sauf pour Julien Blaine.

 

Les poètes ouvrent la voie de la conscience, « la conscience comme conscience d’autre chose que soi » disait Sartre. Le poète pénètre la conscience par une inimitable volupté qui parvient à trouver un bonheur de conscience dans la lumière du dehors, comme celle qui inonde un temps le grotte du Mas d’Azil, quand elle accueille la sensation.

Ecoutons Julien Blaine sur les galets aziliens :

 

Alors, oui, les Aziliens ne sont plus des graveurs ou des peintres aurignaciens, même si sur quelques parois, quelques uns peignent et gravent encore. Ils ont leur support, transportables plus qu’une toile ou qu’une planche, ils ont leur support : le galet. Ils peignent sur leurs galets des signes d’une simplicité absolue, des points comme des empreintes digitales, des traits comme des empreintes du doigt entier mais avec ces deux seuls signes, ces deux seules empreintes ou traces, les variations sont innombrables.

Souvent ils peignent aussi les bords de leurs galets, ils encadrent leurs œuvres - en quelque - sorte. Ils ont créé la bordure cadre sur le galet lui-même : un borcadre !

[ ...]

Ce n’est pas que je considère leur travail à la lueur des œuvres des constructivistes, suprématistes ou des artistes japonais de Gutaï. Non, au contraire, c’est ce travail azilien qui a permis à ces artistes du XXe et XXIe siècles d’être, de faire.

15 000 ans ce n’est pas si long, il y a beaucoup moins de temps entre tel artiste azilien et Kasimir Malevitch qu’entre le peintre du Mas d’Azil et le graveur de Cosquer ou le peintre de Chauvet.

 

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28/09/2019

J’emporterai un peu de ce que j’aurai tenté

d’approcher sans savoir toujours ce que je cherchais

Les trois Michel. Cosem, Eckhard Elial, Baglin. Voilà quelques décennies que je souhaite les réunir, autour d’une table, d’un verre, d’une lecture de poèmes. Un demi siècle n’y aura pas suffi.

Le plus jeune a été le premier frappé.

Il y a cette phrase que l’on lit avec la seule force de l’incrédulité : Michel Baglin est décédé le lundi 8 juillet 2019 à 16 heures.

Et puis, il faut sortir du déni. Je n’ai jamais voulu admettre l’issue fatale de la maladie soudaine, brutale, violemment injuste, de Michel Baglin.

Inconcevable.

Inconsolable.

 

Il y avait les projets. D’éditions ; de rééditions.

 

Quand il m’apprit sa maladie, abordant lui-même sans détour la probabilité d’une fin, je ne pouvais surmonter ma terreur, qu’en le ramenant à la vie ordinaire dont il n’avait cessé de chanter la grandeur.

 

Et dans l’immédiat, la vie ordinaire pour un poète au sommet de son art, soucieux de prolonger la vie de ses œuvres, et pour un poète riche de projets, conscient de l’amour accompli qui l’unit à Jackie, son épouse, depuis cinquante ans, c’était de s’en ouvrir à ses lecteurs, à ses amis.

 

Alors, depuis sa maison en bord de Garonne à Seilh, il réalisa une émission de radio, par téléphone. Elle fut diffusée pour la première fois le jeudi 21 mars, puis reprise plusieurs fois en ce début d’été.

 

Michel Baglin est le poète de la plénitude du réel.

Accessible à tous. Universel.

 

« Le plus doué d’entre nous » reconnaissait Serge Pey, voici quarante ans.

 

Cette façon unique de s’approprier le réel, de le transcender sans jamais le défigurer est son génie propre. En cela, il se rapprochait de la formule de Fernando Pessoa qui expliquait : « Je suis un homme pour lequel le monde extérieur est une réalité intérieure ».

 

Le monde qu’il habitait, Michel le portait en lui-même.

 

Quant à la mort , il avait écrit dans « Déambulatoire » :

 

« La mort, disais-tu, est un cœur qui bat la nuit. Un homme qui n’a pas tout dit. Qui n’a pas achevé de comprendre son existence et de pousser son cri. Ni de tuer l’ennui. Celui-là même qui buvait ton wisky ».

 

Et dans « Un présent qui s’absente » un poème « Viatique » :

 

« J’emporterai du pays des vivants le viatique des ombres

qui s’allongent vers le soir [...]

J’emporterai un peu de ce que j’aurai tenté

d’approcher sans savoir toujours ce que je cherchais ».

 

On ne peut lire son dernier poème « Notre planète » sans frissons.

Des frissons d’amour, que bel épilogue pour un poète !

 

Notre planète

A Jackie

 

Tant de mêmes paysages peuplent nos regards !

Depuis plus d’un demi-siècle ensemble nous jouons

les balanciers sur la crête des jours traversés,

craignant pour l’autre, se tenant du bout des yeux,

nos pieds sur la corde raide

comme nos cœurs cherchant l’équilibre,

s’inventant les gestes simples de la confiance

trouvant l’appui à demi-mot.

Sous la poussière retombée des années,

nos vies ont composé une planète familière

une géographie de lieux conquis et de pays inventés

où nos deux enfants poussent leur chemin.

Cette terre nous est commune,

elle nous nourrit

tandis que notre mémoire frémit

au murmure des mêmes sources,

et l’on partage l’un et l’autre les sentiers d’alpage

qui nous conduisent encore par la pensée

sur l’épaule nue de la montagne,

les ravines et les passages d’éboulis

et l’éblouissement de la mer scintillant à nos pieds.

Depuis plus d’un demi-siècle l’amour

nous a mis en route ensemble tant de fois,

tant de fois nous a dessiné derrière l’horizon du quotidien

des gares de campagne, des terminus d’utopie,

un môle, un phare, un bout de terre, une île

et les petits enfants de l’avenir.

Des champs de lavande aussi pour baigner nos caresses,

des chambres de pénombre pour enrober l’été.

Nos corps se connaissent et s’épellent du bout des doigts.

Ils ont toujours crainte de se perdre

et se cherchent la nuit comme nos sourires devinés.

Ils ont toujours crainte de se perdre

pour s’être un peu perdus naguère

en des courants contraires

sans cesser de se connaître pourtant

ni de retrouver leurs formes dans le moule de nos mains.

Plus d’un demi-siècle d’amitié ont arrondi nos angles,

le miel de la complicité étale sa douce lumière

sur les blessures et les angoisses de nos âges.

Un printemps toujours soulève nos terres

de ses pousses neuves,

de sa verdeur de promesse.

Et le gros coton gris des ciels de novembre n’y peut rien.

Michel Baglin. Février 2019

Vous pouvez écouter la dernière émission de Michel Baglin en cliquant sur :

https://lespoetes.site/son/2019/2019-03-21%20Michel%20BAGLIN.wma

Que les autre sauteurs cités dans cette émission, Hamid Larbi, Pierre Colin, Michel Lac, Frédéric Ducom, veuillent bien m’excuser de ne les avoir pas mentionnés dans ce bref éditorial. Ils le seront prochainement.

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28/09/2019

Entrar en la queda

 

J’ai retrouvé Jacques Louvet. Nous étions ensemble en classe de quatrième au lycée Ingres de Montauban en 1962. Unis par la poésie. Mais lui, chantait : auteur-compositeur-interprète. Et il organisait chaque année un spectacle de fin de classes qui réunissait avec un succès fou tout Montauban au cinéma Le Paris.

Un grand monsieur ce Jacques !

Il était un des lauréats du Prix 2019 de la chanson poétique de l’Académie des Jeux Floraux. Comme mon amie poétesse et éditrice Brigitte Maillard quelques années auparavant.

Il m’avait envoyé ses albums à la radio mais je ne les ai jamais reçus.

Jean-Pierre Metge autrefois, m’apprenant qu’on lui avait volé, lors d’un salon des livres, mes publications, s’en réjouissait, estimant que ses voleurs avaient bon goût.

Je suis comme lui, certes j’aurais retrouvé plus tôt Jacques Louvet si les albums m’avaient été remis, mais ceux qui les ont conservés avaient bon goût.

« Le rêve s’insinue » est le titre du C.D. et « Les outre-frères » le titre de la chanson qui a emporté le Prix et que vous pouvez écouter dans l’émission diffusée pour la première fois le jeudi 20 juin 2019.

Belle voix suave et retenue. Des textes soignés mis en musique comme sa voix (sans accent occitan, Jacques est natif d’Algérie) dans un équilibre juste. Harmonieux. Une révolte maîtrisée, manière de mieux se faire entendre, c’est-à-dire écouter, comprendre.

« Le rêve s’insinue » est à commander par mail à l’auteur : jacques.louvet0@gmail.com

(12 €, port compris).

***

Françoise Metz, que je salue, a permis la publication d’un nouvel ouvrage de Thierry Metz par les éditions Pierre Mainard : « Le Grainetier suivi de Avec Kostas Axelos et les Problèmes de l’enjeu » pertinemment préfacé par Isabelle Lévesque (95 pages, 14 €).

 

C’est Jean Cussat-Blanc - je le revois avec son épouse dans leur douceur, leur gentillesse détonnant face à la cohorte sauvageonne des poètes un temps miraculeusement rassemblés par Michel Cosem aidé d’Yves Heurté à Escaladieu dans la splendide abbaye, pour cette épopée d’Escalasud, retracée de la main du scribe Jean-Pierre Metge, d’une écriture minutieuse sur de larges feuilles que le vent postal ensuite acheminait au domicile des poètes - qui avait publié le premier « Le Grainetier » dans sa revue Résurrection dans six numéros de 1979 à 1982.

Et Isabelle Lévesque met son talent au service de ces météores qui ont bouleversé la poésie (Diéterlé, Metz). Merci à Pierre Mainard d’avoir édité ces textes de Thierry Metz ainsi réunis et qui faisaient défaut.

Une émission sera consacrée de nouveau à Thierry Metz dans le dernier trimestre 2019, mais il était nécessaire de signaler dès à présent cette intéressante publication.

***

A connaître aussi, toujours aux éditions Pierre Mainard, les poèmes en prose de Christian Hibon : « Dix, les trophées suivi de Avant toute chose » 44 pages, 10 €.

Extrait :

Je ne renonce pas à la vie. Quelques amis comme une brume ardente entourent le poids de mon rêve. Je vois les poèmes tomber, des peintures trop proches de mon cœur et les silences aussi volubiles que l’œil du cyclone attablé.

Mes amis, mes chers amis, étendons le linge de notre nudité sur le fil du rasoir, histoire de couper court. Je vous aime mes amis blessés autant que je le suis par le secret de la vie.

 

Le ton est souvent mélancolique, un peu désabusé, avec cette dérision, ironie grinçante qui évite tout pathos. Une humanité à fleur de peau et conjuguée avec un art de la langue qui fait de ce livre un recueil emblématique d’une forme accueillante de la poésie aujourd’hui.

***

Et précisément, ce qui fait l’inégalable richesse de la poésie très contemporaine, c’est sa multiplicité de formes.

Le poète Jean-Michel Bongiraud, par ailleurs écrivain, essayiste et longtemps revuiste, nous régale de cette forme de poésie épique faite à merveille pour l’oralité, donc pour la radio, avec « Voyages Anarchistes », poèmes en trois voyages plus un « Ultime et infini voyage », avec un texte liminaire de Jean-Claude Tardif, éditions « A l’Index-Hors-série » 50 pages, 10 €, pouvant être commandé directement par courriel à : revue.alindex@free.fr

 

Le XXème siècle a été marqué avec bonheur par deux poètes libertaires Georges Brassens et Léo Ferré qui ont donné un rayonnement jamais égalé à la poésie. Certains autres auteurs-compositeurs-interprètes ont aussi efficacement contribué à une heureuse vulgarisation de la poésie (Brel, Ferrat, Caussimon etc.) sans être libertaires. Brel par exemple, se disait socialiste, proche du travaillisme anglais.

En ces temps présents où l’uniformité générale du libéralisme, né de l’irremplaçable loi du marché, s’apprête à tout dévorer, lire un poète anarchiste et épique rafraîchit l’atmosphère surchauffée de la pensée dominante.

Or, nous dit Jean-Claude Tardif dans son propos liminaire : « La littérature, et la poésie dans une moindre mesure, ont souvent été le reflet de la pensée dominante ou, au mieux, se sont faites l’écho d’une pensée politique structurée en réaction à ... donc toujours écrites dans des schèmes sociaux et politiques qui s’inscrivent par rapport à un pouvoir, des institutions - plus ou moins démocratiques - en place ».

 

Il faut suivre Jean-Michel Bongiraud, « Briseur d’idoles » dans son long poème initiatique poursuivi dans trois voyages, car « quand l’utopie rencontre la poésie la vie reprend ses droits / la fraternité n’est-elle pas la meilleure épouse de l’humanité ».

Extrait :

La poésie ne vient plus s’écrire entre les mains anarchistes

elle s’est égarée dans les antres libéraux et limbes monétaires

mais Constant M. ta Muse rouge ! reviendra chanter le temps

les astres ont un reflet trouble et les pelouses désséchées

des instruments de torture ont été rangés dans les musées

les cerveaux sont devenus vides et les jeux attirent les foules

et les femmes ne seront plus à vendre

procréation humiliante et esclavagiste

quand cessera cette course vers l’instrumentalisation

un rêve de femmes et d’hommes complémentaires

vers quel but doit-on tendre sinon celui de la fraternité

on deviendra des monstres télévisés des fantômes livresques

au loin une légère cavalcade arrivent des hommes en guerre

au bout de leur fusil ni fleur ni poème un étendard

ils cernent les cités et chantent l’anarchie retrouvée

****

Tout poète authentique ignore tout ce qui réduit l’individu à une identité de façade. Le poète aborde l’autre comme une terre étrangère à découvrir et le monde, non pour le dominer mais pour y lire son destin.

De ce regard ouvert, de cet éveil naissent les images fulgurantes du poème :

« L’eau est trouée de pluie

Comme des milliers

D’annulaires perdues »

 

Ainsi parle Simone Alié-Daram dans son dernier livre de « Poésie » (caractère mentionné en gros sur la couverture), belle publication illustrée des dessins du poète plasticien Claude Barrère, également l’invité de l’émission du jeudi 20 juin 2019,

 

Après une année 2016 riche de trois publications : « Syllabes » n° d’Encres Vives de janvier 2016, « Dialogues d’outre nuages » et « Désinvolte Eros » (Copy Media), elle nous livre « Le temps d’après » Copy Media, 64 pages, 12 € à commander chez l’auteure : daramalie@gmail.com

 

Tout a été accompli. Le deuil. Le présent, toujours insaisissable, est « le temps d’après ». Le regard est sans concession. Plus de fard. Une lucidité sévère et qui, paradoxalement, accroît la tension poétique. Des poèmes concis aux images justes, précises. La rigueur du médecin, qualité qui ne l’abandonnera jamais. Son regard se pose sur le monde qui désormais l’enserre, avec l’acuité du dernier diagnostic à trouver.

 

Mais de ce monde sombre dans lequel, dorénavant, elle se meut, surgit, par le miracle de la poésie, sinon une sérénité, du moins un « quiétisme », pas le quiétisme mystique de Sainte Thérèse d’Avila, mais celui de l’artiste qui sait interroger le monde, repousser parfois le présent pour laisser libre le retour du passé, heureux, glorieux.

« Je vis beaucoup dans le passé », nous dit-elle sans surprise. Mais cette artiste ne concède pas à habiter le monde autrement qu’en poète, même si ce n’est « pas facile d’être poète de sa vie ».

A lire ces poèmes de « Le temps d’après », brillants comme la tourmaline, diamant noir, on songe à Miguel de Unamuno qui conseillait de, sans cesser de marcher, s’en tenir au repos. « Salir del paso para entrar en la queda » précisait-il « sans sortir de l’éphémère, il faut entrer dans le durable ».

Simone Alié-Daram nous devance parce qu’elle est entrée « en la queda » (dans le durable).

Extrait :

L’ombre d’un feuillage

Ondule sous la coupole

Flash de tournesols

Cyprès hiératiques

Sur le ciel vert impavide

Tristesse en creux

J’ai l’âme tarie

Je n’ai rien de mon amour

Que le souvenir de la peine

Dans les racines des siècles passées

Et la splendeur des mots antiques

Un reflet de vent

 

- Laisse aller le temps

Et les yeux bleus des coccinelles

Il y a du vent.

 

Fixer l’éphémère dans le durable est aussi la posture de Claude Barrère, l’artiste dont les dessins végétaux aux traits méticuleux se joignent aux poèmes de Simone Alié-Daram. Les deux artistes sont réunis par une même volonté, non concertée, de figer l’instant qui passe dans l’éternité de la poésie pour Simone, et de fixer l’essence de la beauté (la grâce du végétal) dans un dessin immuable pour Claude.

***

Claude Barrère est venu accompagner Anne-Marie BERNAD poète, Prix Voronca en 1973.

Elle est descendue de Rodez où elle réside, dans les studios toulousains de Radio Occitania pour présenter sa dernière publication « L’Ancre des mots » éd. L’Harmattan, collection Poètes des cinq continents, 170 pages, 17,50 €.

 

Anne-Marie Bernad publie des poèmes depuis 1970. Venue à la poésie par Jean Digot qui rayonnait à Rodez, élue par Christian Da Silva qui fit paraître à Verticales 12 « Les mots tombés » son premier recueil. Sept suivront avant de reprendre la pesanteur des mots qui lui tombent dessus dans son dernier livre « L’Ancre des mots ».

Toutes ces années, j’ai lu Anne-Marie Bernad dans Multiples, Friches, Encres Vives.

L’Ancre des mots Gilles Lades en saisit l’esprit en quelques mots économes : « Laissons-nous entraîner par ces mémoires intérieures, fruits de la patience, de l’autre vie, de l’invisible et d’une dévotion à l’absolu. »

 

Les mots, écrit-elle sur la dédicace de mon exemplaire du livre, sont « ces voix secrètes qui nous donnent à vivre ».

Rien que ça ! Les mots, c’est la vie. C’est là tout son secret, qu’elle livre comme un secret de polichinelle. Car  Anne-Marie Bernad, familière du mot secret, est à l’évidence une femme accomplie. « L’Ancre des mots » la confirme dans sa plénitude.

Si une partie du livre a pour titre « Interrogations » on n’y lit aucun effroi. Les mots l’ont sauvée depuis que Jean Digot lui a révélé qu’elle avait un pouvoir sur eux. Les mots que rassemblent le poème la maintiennent au monde, comme l’ancre empêche le bateau de divaguer.

Et ce pouvoir qu’elle a sur les mots la leste d’un bien-être qui met en lisière les affres du doute, de l’inquiétude inhérente à la condition humaine. C’est elle qui décide de l’usage des mots :

« Ils parlent notre langue / [...] assis dans l’évidence / ils nous regardent ».

Sans eux, pas de vie : « l’implacable poème / fait naître la vie ».

La fatalité tragique, la mort, traversent ce livre. Mais ces impressions qui devraient être désespérées n’engendrent aucune résignation.

« Nous devons attacher ensemble / toutes ces impressions désespérées » écrivait Jim Morrisson dans « La nuit américaine ». C’est ce que fait Anne-Marie Bernad : « Ne pas se taire / devant le rêve déchiré / de ceux qui sont partis ».

 

On n’écrit pas L’Ancre des mots sans une vraie aptitude au bonheur. La clef, d’après Gilles Lades serait « une dévotion à l’absolu ».

Certes, mais aussi une grande capacité à l’amour, ce qui est peut-être la même chose :

Aimer

d’étraves en douceur

se nourrir enfin

de la blancheur première

mémoire inerte

force essentielle

de l’écorce

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17/06/2019

Levez-vous du tombeau

La poésie est un argument de vie

C’est Jean-Pierre Siméon, dont depuis longtemps les poèmes sont la meilleure part de la poésie française, qui évoque aussi la lucidité, rien de plus naturel pour l’auteur de « Les yeux ouverts – Propos sur le présent » (Le Passeur éd. 2018 p 117) :

« La lucidité qui assume le sens tragique de l’histoire des peuples n’interdit pas la pensée du bonheur, mais elle exige que cette pensée se refonde dans la prise en compte désillusionnée de la complexité du réel. L’erreur est toujours de simplifier et réduire l’aventure humaine à la fatalité du malheur est un mensonge aussi bien que l’optimisme béat. »

Celui qui, voici trente ans, affirmait déjà : « Qui aime ne ruse pas devant les heures », nous exhorte à une lucidité saine.

Lucide, c’est être capable de regarder le réel en face et de l’appréhender sans le déformer.

Nos sociétés marchandes ont inventé la démocratie qui favorise à la fois les échanges indispensables au négoce et l’information des citoyens. Mais Jean-Pierre Siméon nous mettait déjà en garde dans son premier essai « La poésie sauvera le monde » :

« Telle est la supercherie de nos démocraties : elles tiennent le citoyen informé comme jamais, mais dans une langue close qui, annihilant en elle la fonction imaginante, ne lui donne accès qu’à un réel sans profondeur, un aplat du réel, un mensonge. »

Cette surinformation précipite les peuples dans une nuit douceâtre où tout se vaut. Jean-Pierre Siméon sait par expérience que l’homme a la capacité de s’extraire de cette gangue qui l’asphyxie.

Mieux, l’homme, en sa qualité d’artiste qui lui est intrinsèque, sans pour autant prétendre à la reconnaissance sociale de cette définition d’artiste, a la force de transcender le tragique. Cette force lui est donnée par sa propre volonté qui n’est pas écrasée par la lucidité. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer.

L’issue du chemin n’est pas la finalité de la marche. C’est la marche seule qui importe. Etre au monde dans ce mouvement. Ne pas se résigner, ne pas se coucher, est la dignité de l’homme, c’est ce qui fait sa destinée, mais aussi son bien-être. Alors il faut :

« chanter sans promesse

comme le corps des amants

fait une flamme à minuit

telle est la lutte obligée »

 

Et Jean-Pierre Siméon nous exhorte à cette « lutte obligée ». Il n’existe pas d’autre choix pour être :

 

« plus libres

et plus sauvés de nous-mêmes

dans l’ouvert

que nous marchions dans la lumière déliée

des paysages

ou dans l’exil intérieur

des songes

outre-monde dans le monde ! »

 

Lucidité toujours : « Pas de mensonges/nous avons la mort dans nos pieds/quand nous marchons ». C’est pourquoi, puisque nous le pouvons encore, il nous ordonne : « Levez-vous du tombeau ». Et il cite Henry David Thoreau qu’a si bien lu Kenneth White et si bien traduit Thierry Gillyboeuf, dans « Portrait de moi-même » :

 

« Cet homme, quel qu’il soit,

dont la vie n’a pas le même âge

que son souffle

ne vit qu’une mort morale. »

 

Thoreau mourra de la tuberculose à 44 ans ; une vie intense de communion avec le monde, les animaux, les plantes, les roches, la nature qui l’a toujours tenu hors du tombeau. Il faut rester debout comme les arbres, même si nous sommes « moins vaillants qu’eux, hélas ».

 

Stephan Hessel nous demandait de nous indigner. Jean-Pierre Siméon nous ressuscite : « Levez-vous du tombeau ».

Sans combler notre finitude, la poésie la rend viable : « la poésie illimite le réel, elle rend justice à sa profondeur insolvable », nous convainc Jean-Pierre Siméon.

 

« Levez-vous du tombeau », Gallimard, 2019, 120 pages, 12,50 €, est le livre de poésie à prescrire avec force à nos contemporains engoncés dans un scepticisme mortifère. En tout cas, le livre de poésie qui confirme l’épanouissement d’un accomplissement spirituel loin de tout mysticisme.

 

Vous pouvez écouter Jean-Pierre Siméon s’exprimer sur son livre dans l’émission du jeudi 25 avril 2019 en cliquant sur : https://lespoetes.site/son/2019/les%20poetes%202019-04-25%20Jean-pierre%20SIMEON.wma

et aussi dans une émission précédente rediffusée le 16 mai 2019 https://lespoetes.site/son/2019/LES_POETES_2018-11-14%20-%20JeanPierreSimeon.wma.

 

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10/06/2019

La lucidité pour faire le bien

 

De retour à Toulouse, après une retraite d’une vingtaine de jours dans la sérénité de Bagnères de Luchon, vieille cité chère à mes amis Michel Cosem et Paul Arrighi, je retrouve sur ma table le livre de Paul Ruffié « Georges Artemoff – 1892-1965 », éditions Privat grand format 207 pages, 35,50 €, imprimé à Lavaur(81). Le lendemain, j’assiste dans le majestueux Hôtel d’Assézat, siège des Académies savantes de Toulouse, à une conférence de l’Académie des Jeux Floraux donnée par l’auteur du livre sur ce peintre qui finit ses jours dans la paisible ville de Revel.

Avec une agréable pédagogie, Paul Ruffié, par ailleurs conservateur-en-chef du patrimoine et responsable du musée de Lavaur, spécialiste, entre autres, d’Yves Brayer, nous a fait vivre, de toiles en toiles, de sculptures en sculptures et de ronde-bosse en ronde-bosse, la vie romanesque et tragique comme se doit d’ être une vie bousculée d’Histoire, d’un peintre russe et cosaque qui traverse une révolution et deux guerres mondiales. Michel Roquebert, qui l’a connu, aurait pu témoigner de la dignité fière et tourmentée de cet « homme des steppes ».

« Tout être tend à persévérer dans son être », affirmait Spinoza.

Les artistes authentiques le démontrent. Georges Artemoff est de ceux-là. Il persévèrera dans son art, subissant les influences, mais demeurant inclassable, comme les plus grands. Je me souviens de l’émotion de son exposition en 1975 au Centre Culturel de la rue Croix-Baragnon qui était, dès la deuxième moitié des riches années soixante, notre lieu de cocagne qui offrait arts plastiques, musique et bibliothèque. Et surtout les expositions ! C’est un grand malheur d’avoir sacrifié ce lieu et surtout de ne l’avoir pas remplacé par une salle d’exposition d’œuvres de qualité, ouverte gratuitement au public.

Artemoff a évolué dans son art sans toutefois douter de sa valeur, non par mégalomanie, mais par cette forme d’intelligence pure que procure la lucidité. Car Artemoff est un artiste lucide. Il ne rêve pas. Il voit. Il voit au-delà, dans ce pouvoir de prophétie propre à l’artiste. Et ses dernières visions le portent au sommet de son art dans une lucidité noire et somptueuse.***

La lucidité, mais cette fois-ci donnée non comme une vision, mais comme une nécessité dans un travail de recherche historique, est également un des traits essentiels de l’œuvre de l’historien Bartolomé Bennassar (1929-2019) dont je signale lors de l’émission du jeudi 6 juin 2019, avec émotion, la dernière publication :

« Pérégrinations ibériques – Esquisse d’égo-histoire » qui constitue le n°  11 des Essais de la Casa de Velasquez (Casa de Velasquez éd. 2018, 135 pages, 15 €).

Ce livre est le roman de sa vie.

Car toute vie bien remplie est un roman. Et ce prestigieux historien qui publia aussi des romans (dont un, fut porté à l’écran sous le titre « Le dernier saut » avec Maurice Ronet et Michel Bouquet), eut toujours à cœur de nous livrer ses œuvres, produits d’intenses recherches, dans une langue d’éveil suscitant l’attention et le plaisir comme un récit à intrigues.

Cette « esquisse d’égo-histoire », témoignage de toute sa vie, se lit aussi comme un documentaire sur le parcours d’un universitaire de haut vol de la fin des années quarante à nos jours.

Le génie de ce livre est d’avoir couvert la relation de cette trajectoire faite de succès éditoriaux glorieux, de la trame d’une vie où transparaît sa triviale texture : le quotidien et le lot inéluctable d’événements qui tissent d’ordinaire une vie faite de travail, d’enchantement, de voyages, de plaisir, de rencontres, d’amour, d’amitié, mais aussi de douleur.

La tragédie n’épargne aucune vie, même pas celle d’un historien, président d’Université, qui ne s’appartient plus, dévoré par l’incessant appel du travail. Son fils Jean, poète, met fin à ses jours à 19 ans. Ensuite, rien ne parviendra « à dominer le désarroi qu’avait produit la mort de Jean ». Bartolomé Bennassar ne pourra « éliminer ce remords, la quasi-certitude d’un défaut de lucidité au moment décisif ».

Cette lucidité là, n’existe pas. Elle atteste de l’incomplétude de l’être humain et nous assigne à notre rang : celui de l’être qui cherche, toujours sur le chemin.***

Sa quête de la voie à trouver pour faire son chemin, accomplir sa destinée, le poète Gérard Bocholier (qui dirige la revue ARPA), ne cesse de nous la faire partager au fur et à mesure de l’avancement de son œuvre poétique.

Ce spécialiste de Reverdy, ami de Jean Grosjean, de Jacques Réda et d’Anne Perrier, continue son expérience spirituelle, guidée par une lucidité éblouie.On ne peut que l’envier d’être habité d’une Présence qui l’occupe et qu’il nous révèle de livres en livres.

Il fait surgir le poème avec une langue maîtrisée, retenue dans une harmonie sereine qui apaise même l’inquiétude du retrait de la Présence, une langue claire et musicale, comme une source d’eau fraîche qui s’apprête à dévaler la montagne dans de modestes gargouillis de joie. C’est cette joie modeste et sûre qui nous irrigue et finit par nous remplir, comme le filet d’eau garnit le lac avec discrétion.

Gérard Bocholier complète son œuvre généreuse en nous offrant à la suite : « Depuis toujours le chant » (Arfuyen éd. 127 pages, 13 €) et « Psaumes de la foi vive » (Ad solem éditions 132 pages, 16 €) qui achève un triptyque poétique initié par « Psaumes du bel amour » et « Psaumes de l’espérance ».

La lucidité est toujours en éveil chez Bocholier et la Présence se confond avec l’invisible. Ne pas comprendre « les signes/qu’il a tracés », mais savoir les reconnaître dans leur énigme est la clef du chemin :

            On ne comprend pas les signes

            Qu’Il a tracés dans la poudre

            La source cherche une issue

            Le dédale aussi du cœur

 

            Un oiseau crie et s’efface

            Submergé par l’invisible

            Où se pressent tant de morts

            Juste derrière les murs

           

Cette eau de source, transparente, qui coule avec une douce musique dans les poèmes de Gérard Bocholier, c’est celle de la foi vive, vive comme l’eau. C’est tendre à cette transparence que s’essaie le poète, mais il appelle aussi à l’incendie de la Présence :

            C’est une petite flamme

            Si frêle   Pourtant voyez

            Elle peut éclairer l’âme

            Plus vif soleil que jamais

 

            Ô ma douce et longue flamme

            J’ai tant de nuit tu le sais

            Qui m’étouffe et qui m’alarme

            Viens vite tout incendier !

           

Nous aurons le plaisir cet automne de nous attarder sur cette œuvre si réconfortante.

 

Jean-Luc Pouliquen fut mon invité de l’émission diffusé pour la première fois, le 6 juin 2019.

Ce poète, de la génération des poètes nés dans les années 50, qui ont fait l’expérience des trente glorieuses et de la métamorphose du monde qui se poursuit en s’accélérant chaque jour, est un grand poète d’ouverture.

Venu à la poésie sur les traces des poètes de l’Ecole de Rochefort, ami de Jean Bouhier, d’Hélène Cadou, de Daniel Biga, de Serge Bec, de Bernard Manciet, etc., il construit sans tapage une œuvre poétique à hauteur d’homme comme ses aînés, ce que Cadou appelait les « surromantiques » qui ont rendu au quotidien la place noble qui permet de transcender « la vie ordinaire », pour reprendre l’expression de Georges Perros.

Cet amoureux de la poésie, établi à Hyères, par ailleurs critique littéraire, ne cesse d’œuvrer pour l’essor de la poésie. Autrefois éditeur (il a publié quelques poètes « historiques » de l’Ecole de Rochefort), il tient aujourd’hui un blog qui fait référence :

http://loiseaudefeudugarlaban.blogspot.com/

Eloigné de l’égotisme propre parfois aux artistes, dénué de toute mégalomanie qui frappe souvent les poètes,  curieux de comprendre le monde auquel il participe, il aiguise sa lucidité par la réflexion et l’échange avec d’autres artistes.

Dans cette recherche passionnée sur le fondement de la poésie, la place qu’occupe le poète dans la cité, l’avenir de l’art et de la poésie, il noue des liens profonds avec des artistes comme lui, désireux de promouvoir une culture de haut vol qui tendrait à faire reculer, sinon effacer, une pseudo-culture  véhiculée à grands fracas par les maîtres du marché aujourd’hui mondial.

L’intelligence chez Jean-Luc Pouliquen est de mener ce combat pacifique pour la poésie, avec les moyens contemporains utilisés généralement par ceux qui mènent la danse du marché. Il diffuse sur Internet par son blog et publie avec Amazon. Il élève ainsi ces medias au plus haut niveau de la culture.

J’ai eu le plaisir de l’écouter au cours de l’émission radiophonique, revendiquer sa démarche en faveur de la poésie et, partant, de la place de l’homme dans un monde qui lui échappe.

Je vous invite à l’écouter à votre tour, vous assurant du plaisir que vous aurez à la diffusion de poèmes lus ou chantés.

L’entretien s’est poursuivi sur trois publications :

1) Le n° 32 de VOCATIF ayant pour thème « Le poète dans la cité » (15 €, port compris, chèque au nom de Monique Marta à adresser à celle-ci, 14 rue du Colonel Driant, « Le Jalna A2 » - O6100 Nice).

2) Conversation transatlantique autour de l’art et de la poésie Beth Gersh-Nešiƈ – Jean-Luc Pouliquen, à commander par Amazon.

3) Faire vivre la poésie – Jean-Luc Pouliquen à commander par Amazon.

Beth Gersh-Nešiƈ est une historienne et critique d’art new-yorkaise avec laquelle Jean-Luc Pouliquen échange des réflexions sur l’art en Europe et aux USA à partir de l’œuvre d’André Salmon (1881 - 1969) considéré aux côtés de Reverdy, Max Jacob, Apollinaire, Pierre Albert-Birot ou Paul Dermée comme cubiste.

Comme Artemoff, il passa en Russie une partie de son enfance et de sa jeunesse. L’œuvre de Salmon est celle de la poésie tragique de l’aventure contemporaine. Il transpose les avatars de son époque, les techniques, les guerres sur le plan du merveilleux ! Il assimile l’innocence à l’action révolutionnaire :

« Les ombres de ce qui meurt composent sur les murs rougis

à blanc une ronde,

Une ronde de naissances,

Innocence du monde,

Innocence ! Innocence ! »

 

« Puissent les artistes et les poètes du XXIème siècle mettre à profit le nouveau contexte qui leur est offert pour faire le bien », conclut Jean-Luc Pouliquen dans sa conversation transatlantique avec son amie américaine.

Puisse-t-il être entendu !

 

 

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07/05/2019

 

Aider à trouver le chemin

Heureux d’avoir, dans le sommaire de l’émission du jeudi 24 janvier 2019, deux artistes : Cathy Garcia Canalès et Marc Tison, qui œuvrent avec la même passion, dans la générosité, pas celle qui fait le spectacle, celle, nous dit Cathy, qui vient de ce « virus de sagesse que rien ne peut arrêter afin que le principe d’équité devienne partout et en tout, une évidence » et elle cite ces vers d’un poème de Louis Calaferte : « ... Le monde est en nous tous, ou rien. [ ...] Si l’autre n’existe pas, vous n’existez pas non plus ».

« Nouveaux Délits » revue de poésie vive qu’anime Cathy Garcia Canalès, avec son n° 62 paru en janvier 2019, nous offre encore une fois, un bel objet (mise en page, illustrations), des auteurs à découvrir qui se révèlent d’un grand intérêt ; je n’ai pas résisté à lire à l’antenne le poème de Guillaume Simon « Lisbonne », cette ville qui, peut-être, résistera au gigantisme des tours vaniteuses et demeurera une ville à hauteur d’homme.

Vous pouvez vous abonner à la revue "Nouveaux délits" ( 28 €) dont le numéro est vendu au prix de 6 €, en adressant votre chèque à Association Nouveaux Délits, - Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie.

Cette préoccupation authentique de l’autre, cette curiosité bienveillante sur son prochain ou son lointain, Marc TISON l’a, chevillée au corps.

A l’antenne, il dit sa complicité et son admiration pour sa sœur d’armes en poésie, Cathy, lui qui a fait partie des sommaires de « Nouveaux Délits ».

 

Marc Tison, après « Des abribus pour l’exode » (éd.Le Citron Gare, 10 €) revient à Radio Occitania présenter son nouveau livre

« des nuits au mixer » (La Chienne Edith éd. collection Nonosse, 112 pages, 10 €).

 

La poésie de Marc Tison est une poésie de combat.

L’ennemi est l’ennemi de classe. Une poésie à la critique sociale sous-jacente. Le paradoxe de notre époque si pourvue en médias, s’insurge ce poète né dans le Nord de la France, entre les terrils et les usines, est que le dialogue a disparu. Or, la poésie est un objet de discussion humaine.

 

Celui qui a assisté aux ravages de la désindustrialisation sauvage - 10 000 emplois disparus en 4 ans dans sa région natale - a vu ses amis, ses voisins, ses semblables, « perdre leur dignité », car « quand une usine disparaît, on laisse les gens sans rien. En réalité, on les assassine en même temps », assène Marc Tison.

Une prise de conscience qui n’en finit pas de nourrir ses poèmes.

 

Marc Tison s’est installé en Occitanie, dans le Tarn. Auparavant, il a fait l’expérience de la vie, explorant bien des domaines - chanteur dans des groupes mais aussi chauffeur poids lourd - pour être toujours « engagé dans le monde » car il y a une résistance à la misanthropie ».

 

Il faut l’écouter dire, parfois hurler, ses poèmes en prise directe avec une représentation du monde qui est celle d’un poète. Cette contemplation du monde ne peut être passive chez cet artiste, elle suscite une émotion, prélude à une révolte qui s’accomplit dans la langue avec les mots familiers, parfois triviaux.

 

Les idées reçues.

Ça laisse d’horribles hématomes

Autour des yeux

Les côtes

Le bas ventre

 

Sur la population des oiseaux

La pureté de l’air que l’on respire

Sur les migrations forcées des gens en peine

Sur le partage des richesses

 

Et la fraternité populaire

 

 

Ça floute l’idée que l’on a de soi

Ça réduit le monde à sa défaite

 

Et l’espoir qui devient des colères

 

Pour la rupture gordienne

Molotov garde la symbolique intacte

 

C’est ainsi qu’il donne corps et consistance à son état de malaise, confusément ressenti à leur manière, par ses contemporains, qui peuvent alors mettre des mots sur leur mal être, mais aussi entrevoir une possible échappée.

 

Peu avant son suicide, Paul Celan avait reçu une lettre d’Ilana Shmueli qui lui disait :  « Accepte l’idée qu’il existe un chemin et accepte si possible aussi que je t’aide un peu à le trouver. »

 

C’est également cela, la vocation du poète : aider à trouver le chemin.

 

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26/04/2019

Michel ECKHARD ELIAL de la géopoétique à l’extase métaphysique

Dans le début des années 1990, je consacrais un numéro des « Carnets des Libellules » aux trois Michel : Baglin, Cosem, Eckhard.

Ces poètes étaient alors, chacun avec sa singularité, parmi ceux qui incarnaient le mieux les orientations lyriques de la poésie contemporaine.

L’amitié personnelle que je leur portais - et qui n’a cessé de croître au fil des années - m’incitait à les rapprocher dans un même sommaire, à défaut de rencontres physiques.

 

Michel Baglin rayonne dans cette poésie humaniste du quotidien, de la vie ordinaire chère à Perros, qui révèle la grandeur de l’homme en prise avec elle ; Michel Cosem saisit, avec une virtuosité peaufinée depuis cinquante ans, la beauté dans tous les lieux où il passe, dans toutes les situations dont il est le témoin actif ; Michel Eckhard qui a ajouté Elial à son nom comme une preuve de son développement spirituel, poursuit inlassablement son œuvre de poète militant avec sa revue et sa collection LEVANT nées en 1988 à Tel Aviv et rapatriées à Montpellier, qui ont pour vocation de promouvoir un dialogue pour la paix entre les trois rives de la Méditerranée.

Le 13 décembre 2018, Michel ECKHARD ELIAL me fit l’amitié de venir à Toulouse réaliser une émission à Radio Occitania.

Nous parlâmes d’abord de son travail de traducteur. C’est lui qui fait connaître en France ce fourmillement poétique d’Israël. De ces voix aux avant-postes de la poésie de notre siècle, il retint ce soir là, Shimon ADAF dont il a traduit de l’hébreu et préfacé pour les éditions Caractères « Le monologue d’Icare » (20 €), et Eliaz COHEN auteur de « Poèmes des jours terribles et des jours suivants » dont il a aussi traduit les poèmes de l’hébreu et présentés pour la collection Levant avec des peintures à l’huile de Denis Zimmermann (30 €).

Ces deux poètes sont nés en 1972. Ils ne sont pas les enfants venus d’ailleurs, mais les enfants du pays, ils ne sont pas Israéliens par volonté, mais par évidence.

Shimon ADAF auquel nous avions déjà consacré une émission, recompose dans son « Monologue d’Icare », nous dit Michel Eckhard Elial, « entre la terre brûlante et les flammes du ciel, une présence au monde, une nécessité d’exister et à conquérir, comme l’ange du Livre d’Isaïe, abattu à terre, de nouvelles aurores. Il inscrit le mythe de la chute, dans un rebondissement de l’histoire et une dynamique concrète de la reconquête du sol natal. [ ...] Le poète porteur de lumière réinvente la fabrique du ciel ».

Eliaz COHEN nourrit ses poèmes des événements dramatiques de l’Intifada. Sa poésie nous dit son traducteur « fait écho aux voix des poètes et des prophètes d’Israël : Yehuda Amichaï, Dalia Ravikovitch, mais aussi Isaïe, Osée... autant que la voix fraternelle du poète palestinien Mahmoud Darwish ».

Les « jours terribles » sont inspirés de la liturgie juive, jours de questionnement et de pénitence mais « dans la traversée de la nuit, la poésie sait débusquer la lumière qui ramène le jour ». Les « jours suivants », c’est le temps des prophètes.

C’est précisément cette réconciliation de l’ombre et de la lumière qui est le centre des poèmes de Michel ECKHARD ELIAL dans son dernier livre « L’arbre lumière » (Levant, illustration de Robert Lobet, 20 €).

La langue hébraïque, explique-t-il, forge les concepts.

L’homme dispose d’une tunique de lumière, c’est revêtu d’elle, qu’il combat avec l’ange.

« L’éternel est en cet élan vertical, le même qui relie l’homme à l’étoile » avait écrit Matiah Eckhard, le fils de l’auteur, avant de disparaître à 19 ans.

« A serrer l’enfant on apprend le geste

du ciel,

or l’aimé et l’enfant ne font qu’un »

répond en écho le père.

Avec « L’arbre lumière » Michel ECKHARD ELIAL atteint la perfection d’une poésie brulée de spiritualité.

Que dit le chemin

je suis d’où je viens

vers où tu m’appelles.

Il faut que l’arbre

me déracine aux quatre veines

des vents

pour rappeler

que mon visage se tisse du tien

 

lumière

mon chemin de mots s’enflamme

quand il se nomme autour de l’âme

au miroir du proche et du lointain

fleuri et traversé

mon amour est un arbre

qui pousse ses racines dans le ciel.

La poésie est donc le contrepoison du monde social, nous confirme encore un Michel, Houellebecq, qu’il réduit à « une machine à détruire l’amour » (Sérotonime, Flammarion 2019, p 173).

Michel Eckhard Elial hisse ses poèmes loin de l’agitation burlesque de la société littéraire, en une montée vertigineuse dans les cieux les plus purs de la fabrique de poèmes, aussi nécessaires que sublimes.

Si, comme nous l’avons vu, les poètes Israéliens sont en route vers une nouvelle intégration de l’homme au monde, Michel Eckhard Elial s’achemine, dans ce sillage, de la géopoétique à l’extase métaphysique.

 

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16/04/2019

Et si les poèmes bougeaient aussi la donne ?

[ ...]

on pourrait s’en aller

sans mal

 

ça fore dans la tête

cette idée de partir

 

ce ne sont pas les mots

qui bloquent

c’est bien avant dans le temps

même si des mots

aussi

 

nous disait Antoine EMAZ dans son anthologie « De peu » (Tarabuste éd. 2014, 18 €). Sans doute, avait-il pressenti qu’il allait bientôt quitter la partie quand il écrivait : « On a peut-être bougé la partie un peu avec les mots, pas la donne. »

 

Pour bouger la donne, il s’interrogeait : « Est-ce vraiment du temps qu’il faudrait, encore ? »

Quel constat quand le corps épuisé signale la fin prochaine ?

« Ce qui manquait manque » lâche-t-il avec ce génie de l’économie de mots qui fait de chaque poème une totalité. L’art du resserrement aujourd’hui est pratiqué par bien des poètes, mais fort peu savent le porter à ce niveau d’incandescence.

 

Antoine EMAZ a rejoint l’immortalité due aux poètes, le 3 mars 2019.

 

Quand, le 21 septembre 2001 Toulouse a été ébranlée par l’explosion d’AZF, il condensa son émotion dans le plus intense poème qu’on peut lire sur la tragédie toulousaine :

« ce soir on va au cinéma »

le jour à jour résiste au pire

il grignote

 

« mon CES cesse le 28 novembre »

 

présent sans épaisseur

et plein

 

« la vie continue »

 

on se dégage

l’œil passe par Toulouse

AZF

on s’éloigne

 

l’image n’est toujours pas comprise

simplement couverte

par d’autres

 

lent balai d’essuie-glace

 

asthme histoire

20 heures

 

(poème écrit le 24. 09 2001)

 

C’est ce poème qui est lu en hommage à Antoine EMAZ dans l’émission diffusée pour la première fois le 14 mars 2019.

 

Une émission consacrée au signalement de publications.

Les voix retenues, comme toute poésie authentique aujourd’hui, n’ont vocation qu’à « bouger la partie » et « changer la donne » par une prise de conscience hypertrophiée, celle du poème, qui est à la fois surprise, empathie et plaisir.

 

- Ainsi Jacques LOVICHI, le premier de la liste noire des poètes disparus, auquel nous avions immédiatement consacré une émission avec l’intervention de son ami Michel COSEM, lequel réédite « Au revoir et merci » (recueil que j’avais du reste choisi pour mon hommage radiophonique) et qui constitue le n° 485 d’Encres Vives

(6,10 € le n°, 34 € l’abonnement à 12 n°, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers).

Même regard lucide mais curieux qu’Antoine Emaz sur « la plongée / vertigineuse / plus chute qu’avancée / vers / l’improbable / demain. »

Il faut lire ce « Dernier regard / sur / les mots / fuyants jalons / de / l’itinéraire qui s’achève / avant que ne s’insinuent / entre l’œil / et la vie / les premières brumes du crépuscule. »

 

- Ainsi Jean-Michel BONGIRAUD « certainement pas un poète de canapé » nous assure Jean-Louis BERNARD, mais une « bouffée d’oxygène dans un monde de plus en plus en proie aux passions tristes ».

Sa poésie de résistance répond à l’appel solennel de Jean-Pierre SIMEON quand il lance sa dernière abjuration : « Levez-vous du tombeau » (Gallimard, coll. Blanche, 12,50 €).

Voici l’autoportrait de JM BONGIRAUD :

Je ne suis pas

facebooké

ni twetterisé

je ne suis ni

un objet de marchandise

ni un jouet

mon cerveau n’est pas à vendre

ma peau vaut plus

qu’un encart publicitaire

je ne suis pas poète

mais je tends vers la poésie

je ne suis pas guitariste

mais je tends vers la guitare

je suis un humain

et je tends vers plus d’humanité

 

dans son dernier recueil « Le coin du tableau » qui constitue le n° 487 d’Encres Vives. (6,10 € le n°, 34 € l’abonnement à 12 n°, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers).

***

- Un homme en colère et révolté, tendu comme un arc prêt à lancer sa flèche et animé comme J.M. Bongiraud par une dominante volonté d’humanité, c’est bien Alain LACOUCHIE qui revient sur la scène des publications de poèmes avec « Une pierre, sans personne » textes et encres qui constitue le n° 486 d’Encres Vives.  (6,10 € le n°, 34 € l’abonnement à 12 n°, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers).

A la fois plasticien, critique et poète cet « artiste humble et pluriel, homme révolté » qui pratique, depuis sa terre aimée du Limousin, une « poésie ouverte, poésie vivante, entre tragique et ferveur » selon les mots de Jean Joubert, nous donne à écouter ses cris les plus récents.

Ne vous trompez pas. Ses poèmes sont avant tout métaphysiques, ce qui n’a rien de surprenant, la révolte est une attitude métaphysique.

Le ton est noir et peut sembler désabusé, ce qui aussi n’a rien de surprenant chez un artiste d’expérience, il n’empêche, la mise en page dans son équilibre, l’illustration de couverture et le regard des personnages dessinés qui veillent sur les 37 poèmes, la brièveté de ces derniers, reçus parfois comme des uppercuts, l’intense humanité qu’ils dégagent, font de la lecture de ce recueil, un moment fort de plaisir.

Comme elle est efficace la subversion de la poésie qui enracine ses graines au plus profond de notre conscience !

 

L’infini n’est pas systématique.

Dans les trous noirs, à longueur de temps,

le feu jouit d’ivresses aux grandes orgues.

Gronde la guerre des espaces

quand je suis un rien d’éphémère,

mon cri dans l’univers.

Si j’existe, pour quoi faire ?

 

- Une émission sera bientôt consacrée à Anne-Marie BERNAD qui a publié dernièrement « L’Ancre des mots » à L’Harmattan, 17,50 €.

C’est encore « les énigmes et les évidences de la condition humaine » qui sont à l’œuvre dans ce livre, comme le souligne Gilles Lades.

 

nul ne saura

si l’intensité d’une parole

se perd en soi dans le miroir de l’autre

attend la source

                        pour exister   

 

- La condition humaine, Jacques CANUT ne cesse de l’interroger. Lui aussi procède par le poème. Comment mieux procéder pour celui qui a accumulé au cours de nombreuses décennies, tant d’histoires qui peuplent sa conscience :

 

Se laisser submerger par la troublante

lumière d’instants, de faits, de

silhouettes d’êtres disparus.

 

Des pics d’émotions, des gouffres

d’illusions (perdues) accompagnent

les voies, les voix de la mémoire.

 

Il publie « Résurgences » avec une étincelante couverture de Claudine Goux dans sa collection « Pour solde de tous contes », et comme la condition humaine est partagée avec la condition animale, il fait paraître également « Catissimo » avec des photographies de Lydie Arnaud, récit émouvant de la vie de ses chats qui ont jalonné toutes ces années où ils firent grandir le bonheur d’exister.

(Les 2 volumes 10 € chacun sont à commander chez l’auteur, 19, allées Lagarrasic, 32000 Auch)

***

Je vous parlerai bientôt d’une émission diffusée pour la première fois le 28 mars 2019 que vous pouvez donc déjà écouter, consacrée au livre de

 Silvaine ARABO « Au fil du Labyrinthe suivi de Marines Résiliences » éd. Rafael de Surtis, 15 €.

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur : (https://lespoetes.site/son/2019/LES_POETES_2019-03-28%20Silvaine%20ARABO.wma )

***

Alors oui, j’ose dire que la poésie est vivace, que le poème est polymorphe et rend compte de la complexité de notre monde et de l’âme humaine.

Souhaitons simplement qu’elle ne soit pas absorbée par les règles réduites de la loi du marché, seule loi universelle de notre époque.

La radio convient à la poésie puisqu’elle privilégie la voix et exclut par bonheur l’image formatée. Elle permet à la conscience de s’en tenir à la parole et de forger sa propre image.

Le poème exige la collaboration du lecteur. Il ne subit pas le défilé des images qui saturent les écrans, il crée les images révélées de sa conscience.

Mais la radio aussi s’est perdue dans la multiplicité infinie des émissions.

Voici ce qu’en disait Jacques LACARRIERE dans « Ne lâchons pas la proie du soleil pour l’ombre des écrans » réédité dans une version augmentée en poche par les éditions Le Passeur, 8,90 € :

Dans ce pouvoir d’évoquer, convoquer, révoquer tour à tour les mille voix du monde ont résidé longtemps l’attrait et le mystère de la radio. Mais ils ont fini eux-mêmes par s’émousser au point qu’aujourd’hui ces voix, ces musiques, ces cris, ces appels, ces rires, ces soupirs radiophoniques font partie de nos sons et même de nos bruits quotidiens. La fée sonore est devenue un fond sonore.

 

Faisons en sorte que la poésie se détache toujours  de ce fond sonore.

 

 

 

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26/03/2019

Poésie toute !

(Toutes les poésies et en avant toute !)

Depuis trente ans au moins, la politique cultive l’art de rendre impossible ce qui est indispensable. La poésie est indispensable à la survie de l’humanité. Elle sauvera le monde, nous crie, goguenard, Jean-Pierre Siméon.

Aucune politique ne pourra jamais la détruire ni la rendre impossible. Et elle continue à bien se porter après Auschwitz et malgré, ou grâce à, l’indifférence des media de masse.

« Toute création émerge, éclatante, d’une espèce de nuit qui la précédait » écrivait R. Misrahi.

Les poètes délivrent la sur-réalité du monde, des ténèbres qui l’obscurcissent. Ils retirent de sa gangue d’ombre cette réalité enfouie qui apparaît aux artistes.

« Pour ce qu’on a à dire, il n’y a pas d’alternative, nous dit le poète autrichien Ernst Jandl, mais pour ce qui est de la manière de le dire, il existe une multitude infinie de possibilités. »

C’est cette inépuisable multitude de manières de dire que nous faisons connaître, semaine après semaine, année après année, sans aucun risque d’épuisement, aux auditeurs de l’émission « les poètes » de Radio Occitanie.

L’émission diffusée pour la première fois le jeudi 21 février 2019, rend hommage au travail des éditrices Danièle Faugeras et Pascale Janot qui dirigent la collection Po&Psy des éditions toulousaines érès, avec un poète autrichien Ernst Jandl (1925 - 2000), chef de file de la poésie concrète de son pays, un poète libanais Rabih el-Atat, né en 1977, qui écrit en arabe des tercets très brefs, inspirés du haïku, et Amir Or, poète israélien né en 1956 qui écrit aussi des poèmes brefs d’une vigoureuse intensité spirituelle.

Si ces trois poètes se retrouvent dans cette collection Po&Psy, c’est, bien entendu, qu’ils s’insèrent dans le parti-pris de cette édition, celui des poèmes brefs.

Ainsi, ils rendent compte de la multiplicité de la sur-réalité du monde tout en se rejoignant dans une économie de la parole.

La souffrance du monde se lit dans toutes ces fulgurances poétiques : « ma maison est habitée / tantôt par des étrangers / tantôt par mon enfance » constate le libanais ; quant à la vieille coutume , « personne après tout / ne l’a voulu / chacun après tout / l’a fait / ça sonne comme un mensonge / et ça l’est en fait » dénonce l’autrichien ; et l’israélien, au lyrisme éclatant, est submergé par l’anéantissement qu’inflige la mort : « Les pleureuses en perte de patience / ont fait éclater une sublime plainte : / même le plus libre de tout / n’est plus libre de l’être. »

Amir Or et son traducteur le poète Michel Eckhard-Elial poursuivent cette volonté de voir les poètes œuvrer pour la paix.

Amir Or, en étant coordinateur israélien de « Poets for Peace », Michel Eckhard-Elial avec sa revue et ses éditions Levant qui ont pour vocation de rassembler dans une fraternité heureuse les peuples des trois rives de la Méditerranée.

Fraternels, tous ces trois poètes le sont, Rabih el-Atat dans une déontologie humaniste, par surcroît médecin-chirurgien comme Lorand Gaspar et Ernst Jandl en prenant pleine possession des normes et du langage de la société dont il fait partie et qui le constitue.

Cette humanité vive ressort de ces trois ouvrages, objets de l’émission du 21 février 2019 :

1 ) Rabih el-ATAT Humeurs vagabondes

poèmes traduits de l’arabe (Liban) par Antoine Jockey, dessins d’Odile Fix, 12 €.

2 ) Amir OR Entre ici et là

poèmes traduits de l’hébreu par Michel Eckard Elial. Édition bilingue. Dessins de Sylvie Deparis 12.00 € -

3 ) Ernst JANDL Façon de parler

Traduit de l’allemand par Inge KRESSER

Illustré par Ena LINDENBAUR 12 €

 

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01/03/2019

Je grimpe

A l’annonce de la disparition du poète Jacques LOVICHI, je réalisais le 29 novembre 2018, avec son viel ami Michel COSEM, une émission hommage autour de son recueil paru à Encres Vives au titre prémonitoire : « Au revoir et merci ». Le compte-rendu de l’émission est à faire et j’en reparlerai.

L’émission du 27 décembre 2018 revient en préambule sur l’œuvre de ce poète avec son livre « Mangrove » qui m’avait tant marqué en 1982. Un souffle poétique abondant et puissant qui incarnait la vitalité conquérante de Jacques Lovichi, alors dans sa plénitude physique et dans une incessante quête créative :

Il s’agit de tout reprendre.

De considérer le premier jet comme une simple base de départ.

Les brouillons sont toujours le lieu d’un conflit qui se résout sans grande difficulté au moment de la mise au net.

Devant moi, à nouveau, un paquet de feuilles blanches.

Comment répartirai-je le texte ?

Où vais-je coller mes citations, disposer mes mots éclatés, mes graphismes d’accompagnement ?

C’est un long travail qui commence.

Mais je sais que j’en sortirai victorieux, que la page vierge m’oppose ses dernières résistances.

Maintenant, les mots sont tous passés de mon côté avec charmes et mirages.

Ce sont eux qui m’aideront à gagner la partie.

L’enjeu, c’est un poème somptueux, ruisselant de clartés éblouissantes.

L’enjeu, c’est une nouvelle approche, jamais tentée, de la langue.

 

L’enjeu, c’est moi.

En ces temps où la mémoire collective - et particulièrement bien sur, celle de la Région Occitanie qui englobe la Catalogne française - s’attarde, comme il se doit, sur les souffrances et l’immense courage des exilés espagnols fuyant l’horreur du franquisme, je vous invite à lire Manuel Chaves Nogales, ce journaliste sévillan, mort en 1944 à 47 ans dans son exil londonien.

Les éditions Quai Voltaire publient de lui « L’Andalousie rouge et « la blanche Colombe » & autres reportages ».

Il faut connaître l’état de l’Espagne de 1931 à 1936 pour mieux mesurer le choc que fut cette guerre fratricide qui vit l’écrasement des forces légales républicaines, annonçant le cataclysme dans lequel le monde allait s’engouffrer.

Qui mieux que le peuple andalou pouvait révéler les contradictions de la Seconde République et les siennes quand il essaie de concilier l’ardeur révolutionnaire et l’atavique dévotion.

 

Les reportages de Manuel Chaves Nogales écrits en réalité comme des nouvelles tellement le style est soigné, sont d’une authentique profondeur, à l’image du peuple andalou et de ses poètes.

 

Jean-Michel TARTAYRE, l’invité de l’émission, publie un nouveau recueil à Encres Vives « Face Nord », collection Encres Blanches, 6,10 €, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

 

« Face Nord est la pente vers laquelle ma recherche s’oriente, confie Jean-Michel Tartayre. C’est ce qui est dur et en même temps c’est une vraie réalité. Le mental doit s’adapter à cette réalité.

La poésie est une prise de contact avec le réel, permanente.

C’est une adhésion à la pierre, à ce qu’elle représente. Du Bouchet, c’est l’écriture lapidaire. Le support c’est la pierre. C’est comme avec le haïku, les samouraïs écrivaient avec un sabre sur la pierre.

Les romains, les grecs, les égyptiens écrivaient sur la pierre. C’était à la hache.

Je ne peux dissocier le support du signe.

« Face Nord » c’est aussi ma fascination pour la montagne. Le roc demande à être perçu. C’est la verticalité, c’est l’effort. Un dépassement physique et spirituel.

Patrick Edlinger, alpiniste exceptionnel, disait simplement : « je grimpe ».

Ces deux mots suffisent. Ils résument une vie d’homme.

C’est pareil pour le poète, il faut qu’il grimpe !

Le poète n’est pas celui qui invente ou démontre mais fait devenir, disait Saint-Exupéry.

Je lie la poésie à la mathématique. La mathématique, c’est l’esprit et le corps, c’est la seule réalité.

La mathématique, c’est la perfection, comme la poésie !

C’est la recherche de l’accomplissement de soi, la plénitude. »

A la mémoire de Patrick Edlinger

1

Toucher, agripper des mains et des pieds,

Par la pensée - la face nord, le regard

Droit devant toujours

 

Et donnant à son corps

La fluidité adéquate telle

L’eau du torrent sur la pierre - à contre-courant.

 

L’homme réalisant l’ascension

Eclaire par sa sagesse.

Incroyablement serein, il arrivera

 

Au sommet - atteignant ainsi le plénitude

Du roc auquel il est lié - intrinsèquement.

« Je grimpe ».

 

« Face Nord » vise le sommet. La poétesse Rose Ausländer (1901 - 1988), à laquelle Sabine Aussenac, poétesse aussi et une des bloggeuses du journal « Le Monde » nous a, ici à Toulouse, initiés, écrivait dans « Je compte les étoiles de mes mots » :

Du sommet

je vois

la vallée de mon désir

qui aspire à de nouveaux mots

capables de créer Dieu.

 

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16/02/2019

La poésie a un parfum de résurrection

« Dans cet espace d’asphyxie, nous ne respirons que dans les bulles d’air que nous avons créées » constatait Miriam Silesu dans son manuscrit « Cinéraire », publié en partie par les éditions Lettres Vives en 2002, trois après la disparition, à vingt ans, de cette fulgurante artiste qui nous a légués les somptueux éclairs qui ont rayé sa nuit.

Matiah Eckhard, autre artiste qui traversa la vie en météore de feu, que le destin indéchiffrable a stoppé dans les prémisses d’un génie qui s’exprimait aussi bien dans la création musicale que dans la création poétique, avait expérimenté cette vérité première que nous n’existons que par ce que nous créons :

Rumeurs de la Ville

En ses entrailles la ville nous écorche

Aliments dans l’estomac infernal.

Elle nous décroche

De l’amour, de l’Idéal.

Assassine ! Anthropophage !

Abrutissement, il n’y a plus de mages !

La fuite des idées aux rythmes des machines.

La journée nourrie par du fabriqué en Chine.

Arrêtons-nous. Stop. Pensons. Créons.

(extrait de « Lointains chants sacrés d’où je suis né » Euromedia 2014, p 17)

Jean-Pierre Siméon dans un long entretien, objet de l’émission diffusée pour la première fois le jeudi 18 décembre 2018, confirme cette résurrection que procure la parole poétique : « Contrairement à l’idée reçue, c’est à travers de la poésie qu’on a la meilleure approche de la réalité, c’est-à-dire de la réalité humaine, les visages autour de nous, la rencontre des peuples mais aussi la réalité concrète du paysage, du cosmos. »

Les poètes aujourd’hui n’ont jamais aussi bien illustré cette évidence, si contraire à l’idée reçue, que « le poète est celui qui ne rêve pas ».

Les rêves du poète sont des prophéties qui nous font découvrir un autre visage de la réalité et ce qui pourrait être et même devrait être la réalité.

« Seuls les vivants créent le monde » certifiait Stefan Zweig au cours de la guerre 1914 -1918, et il revendiquait d’être un artiste défaitiste :

« Nous sommes des défaitistes : c’est-à-dire que la politique n’est pas pour nous la première, mais la dernière des priorités, que la souffrance des hommes a plus d’importance que l’essor commercial des nations et que les froids monuments de la gloire. »

Jean-Pierre Siméon, une des premières voix de la poésie française, s’inscrit dans ce sentiment qui, loin d’être une défaite de la pensée est la recherche d’un point d’appui qui peut porter l’espérance.

Et la poésie fonde cette espérance, c’est pourquoi « elle sauvera le monde ». Il cite Jean-Claude Pirotte qui, au moment de mourir disait :

« La poésie a un parfum de résurrection. »

Miriam Silesu et Matiah Eckhard l’avaient devancé dans cette conclusion.

 

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23/01/2019

Le livre plus fort que l’idole

Cathy Garcia Canalès nous livre, ce mois de janvier 2019, le numéro 62 de sa revue de poésie vive « Nouveaux Délits » (le n° 6 €, abonnement 28 € chèque à l’ordre de Association Nouveaux Délits, à adresser à Létou 46330 Saint Cirq-Lapopie).

Cette militante de la poésie, du respect de la Nature et de l’amour de la vie, inséparable chez elle, de l’amour de l’humanité, nous offre ses vœux de bonne année sous le sceau de ce principe qui, espère-t-elle, deviendra une évidence, selon lequel « le monde est nous tous ou rien », vers tiré d’un poème de Louis Calaferte qui nous met en garde : « Si l’autre n’existe pas, vous n’existez pas non plus ».

« Lire ou relire Louis Calaferte, c’est une vaccination contre la morosité, le renoncement, la banalisation des jours et des sentiments » avait écrit en son temps, Pierre Drachline.

Mais, avait observé Katherine Pancol, « quand tu es dans l’ambition, tu n’as pas le temps de regarder. C’est une perte de temps ».

Heureusement, les artistes nous amènent à poser notre regard au-delà de notre ambition. Et parmi ceux-là, au premier plan, les poètes, les écrivains.

Certains poètes, certains écrivains, ont voulu forcer un peu plus notre regard et se sont faits éditeurs. Voyez ce qu’ont apporté à la diffusion de la poésie les Guy Levis Mano, les Pierre Seghers, les Bruno Durocher et d’autres, tradition perpétuée de plus fort de nos jours où la quasi-totalité des éditeurs de poésie sont eux-mêmes poètes.

Voyez le succès de production d’un Bruno Doucey, la qualité des éditions Levant de Michel Eckhar Elial, de Po&Psy de Danièle Faugeras, d’une Nicole Gdalia aux éditions Caractères, de Bruno Msika à Cardère, et tant d’autres.

A cinquante sept ans, l’écrivain Daniel COHEN, saturé d’épreuves que la vie lui infligeait, dans un bus parisien, décide de créer une nouvelle maison d’éditions : Orizons.

Car, dans une société de grande vulnérabilité comme la nôtre, tout est possible, même si le risque est partout. Et les éditions Orizons sortent plusieurs dizaines de livres chaque année.

Daniel Cohen, écrivain, qui n’a jamais guéri lui non plus, de son enfance, a sacrifié à l’impérieuse nécessité de raconter l’aventure de sa vie toute guidée par un amour violent de la littérature.

De quatre à dix ans, il lut avec avidité le dictionnaire Larousse et la Bible en hébreu.

Né à Colomb-Béchar, c’est à Marseille qu’il gagne une patrie qu’on lui avait niée en Algérie. Il découvre , ébloui, à dix ans, les « Mémoires » du Général De Gaulle, très grand écrivain mais aussi grand cynique. Comme Jules César.

Puis, ce seront Proust, Gide, Claudel.

La littérature va le forger au fer rouge.

Daniel Cohen est venu parler de ses trois derniers livres :

Le Trésor familier des rythmes ;

Le Miroir et ses portes. Proust, Gide, Claudel ;

et L’Argent, sa corde et l’écrivain (éd. Orizons)

au micro de l’émission « les poètes » de Radio Occitania, accompagné d’une de ses auteures, son homonyme Monique-Lise Cohen.

Et comme un éditeur est fatalement un homme qui manie l’argent, son regard sur le rapport à l’argent chez les éditeurs, chez les auteurs, donne lieu à un petit livre écrit avec malice et plaisir.

L’argent ne fait entrevoir aucune liberté, affirme-t-il, c’est seulement la corde au cou qui nous rattache au puits.

Dans son livre, il décrit comment les écrivains se sont perdus dans ce « bâtard » (traduction littérale du terme péjoratif hébreu).

Dans les sociétés capitalistes, évoluées mais fortement inégalitaires, une part grandissante de la population ressent ce saisissement ténébreux de ce que Freud a nommé : « le dégoût de la civilisation » qui laisse libre cours aux instincts les plus primitifs.

Pourtant, voici plus de deux décennies que Leszeck Kolakowski, philosophe polonais, préconisait au citoyen d’être à la fois : «  socialiste, conservateur, libéral », persuadé que « ces trois qualificatifs représentent des options qui désormais ne s’excluent pas ».

Alors, espérons fort, avec Daniel Cohen, avec Monique-Lise Cohen, que le livre demeure toujours plus fort que l’idole.

 

Voir émission du 10 /01/ 2019

 

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03/01/2019

 

 La poésie est le travail-langage de la fraternité humaine 

 

Svante Svahnström poète à la fois suédois et français, qui apprend l’occitan, a le projet de réunir les forces créatrices de la poésie présentes à Toulouse et dans la région.

L’Ostal (la Maison de l’Occitanie) lui ouvre ses salles pour accueillir les poètes en cours ou en devenir. Sa dernière publication :

« Navigateur au sommet du vide », L’Harmattan, 100 pages, 12 €, regroupe « un pain de poèmes cuits en français et en suédois avec des épices de 164 langues » parlées dans notre planète et une longue postface où il nous explique ce qu’est « écrire en universification ».

Avant de réaliser une émission avec ce chaleureux poète venu du Nord, j’ai tenu à signaler cette singulière et très intéressante démarche poétique.

***

Deux Mainteneurs de l’Académie des jeux floraux de Toulouse sont au centre de l’émission du jeudi 20 décembre 2018 :

 

1 ) Jacques ARLET

Il est l’auteur de biographies et d’ouvrages historiques qui enrichissent depuis près de quatre décennies notre patrimoine littéraire et historique. Mais ce professeur de médecine à l’insatiable culture, passionné de Toulouse, est aussi l’auteur d’un livre de contes et aujourd’hui de deux romans. Après « Le secret d’Horace Saint-Clair », il publie aux mêmes éditions L’Harmattan :

« Le siècle de Jean et Marie », 220 pages, 20,50 €.

Jean et Marie, dans ce récit d'aventures autour du monde et de l'histoire, s'attachent à raconter à leurs petits enfants les événements qui ont bouleversé leurs vie : la rencontre de leur amie Sophie, descendante de Louis XVII, les heures graves de la Seconde Guerre mondiale, les prémices de l'après guerre puis, à travers les yeux des enfants ainés, le début des trente Glorieuses, la Guerre d'Algérie, le Concile Vatican II. Les protagonistes s'enfoncent dans les bouleversements sociétaux de cette époque et débattent enfin des grands enjeux qui les construisent.

 

Ce deuxième roman, confirme s’il en était besoin, qu’à 98 ans, Jacques Arlet poursuit une œuvre romanesque authentique. Car « Le siècle de Jean et Marie » c’est un coup de maître !

Ce roman, en effet, est une grande réussite. C’est dans ce livre qu’il se livre enfin !

On y retrouve le médecin acharné de travail, d’une totale humanité, épris de culture, de poésie, d’histoire, de peinture, de musique.

L’homme intime apparaît dans ce roman qui est aussi une drôle de biographie.

C’est dans ce livre que l’émotion de la lecture est la plus forte.

Par les descriptions, par exemple le ravissement de la découverte du tableau de Vermeer « La fille au turban » à La Haye.

Jean et Marie ont le bonheur de parfaitement s’accorder. Ils sont unis par la vertu chrétienne : « l’amour ça se gagne » dit Marie.

L’historien est toujours là dans ce roman : le destin de Louis XVII s’invite dans ces pages avec l’histoire de Naundorff et sa rocambolesque aventure.

Si la morale n’est jamais prise en défaut, ce n’est pas par pudibonderie ni excès de dévotion, mais par intelligence et respect infini de l’autre. Séduit par Sophie, une « casque d’or » rencontrée lors de la traversée vers l’Amérique, par ailleurs arrière-arrière petite fille de Louis XVII, devenue l’amie du couple, Jean aura « une vague tentation de bigamie ».

Le médecin est toujours là aussi.

Nous apprenons quelles étaient les conditions d’études médicales en 1940. Epoque où n’existaient ni la réanimation, ni la transfusion.

Et c’est de la grande littérature !

Et celui qui a échappé à la guerre par la chance du calendrier, se retrouve dans Les Chantiers de Jeunesse.

Puis ce sont tous les temps forts du siècle qui sont convoqués par le récit, jamais lassant, toujours en haleine de ce grand roman !

Le siècle se dessine avec ses contours contrastés. C’est une épopée tragique : retour des camps, Hiroshima, les procès bolchéviques, la guerre d’Algérie...et la Pologne et Chopin qui accompagne l’auteur, lui, qui a succédé à Xavier Darrasse à la présidence d’une association en faveur des orgues.

 

Dans ce roman est identifiable un style qui est sa signature, ce mélange de vérité historique qu’il recherche et ce qu’il appelle fantaisie, qui n’est rien d’autre que le génie de son imagination littéraire.

Jacques Arlet fut le lauréat cette année 2018 du Prix Dominique Baudis qui lui a été décerné lors du salon des Gourmets des Lettres à l’Hôtel d’Assézat.

***

 

2 ) Jean-Pierre LASSALE

A l’Académie des jeux floraux, c’est le plus ancien dans la fonction de Mainteneur, élu en 1983. Professeur émérite de l’Université Jean Jaurès de Toulouse, il s’illustre depuis des décennies lui-aussi dans la publication de biographies (Alfred de Vigny pour la dernière) et de livres de poèmes surréalistes.

Le temps passant, et les éditions s’épuisant, il a rédigé une anthologie personnelle des divers recueils, textes rassemblés sous le titre

« Le Grand Patagon et autres poèmes », une très belle édition avec des dessins de Christian d’Orgeix et une préface de Mikaël Lugan, aux éditions Le Grand Tamanoir, 180 pages, 15 €.

 

Inlassablement, Jean-Pierre Lassalle nous éveille à la poésie surréaliste. Car le Surréalisme n’a pas été qu’une période littéraire commençant au lendemain de la première guerre mondiale et s’épuisant aux débuts de la seconde.

Le Surréalisme s’est poursuivi en 1945 et est toujours vivace.

Il faut écouter Jean-Pierre Lassalle, pédagogue chevronné par ailleurs, nous expliquer que l’hermétisme n’est pas un obscurantisme mais participe à la beauté de la création artistique.

Louis Aragon, acteur historique, un temps, du Surréalisme, le résume en une phrase : « La poésie est ce qui n’exige pas d’être compris et qui exige la révolte de l’oreille. »

 

Les poèmes de Jean-Pierre Lassalle, divers dans leurs formes, ce qui est habituel dans une anthologie qui remonte le cours des ans, s’imprègnent des éléments du monde sensible : les fleurs, les animaux et les femmes.

Et par le travail de la langue, la recherche des mots, souvent rares qu’il délivre de leur exil, il fait naître cette intense émotion que l’on appelle poésie et dont la vocation est de nous surprendre. C’est par cet étonnement que l’on parvient à deviner la surréalité du monde. Cette surréalité est la vérité poétique du monde qu’elle rend plus fraternel.

C’est le sens des propos de ce poète tchouvache Gennadi Aïguï, cités par Jean-Pierre Siméon dans « La poésie sauvera le monde » :

« La poésie est le travail-langage de la fraternité humaine ».

 

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2018

 

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03/12/2018

La parole du poète va dans toutes les directions.

A lire tant de poètes, je suis devenu cet orpailleur, heureux de ses pépites mais qui espère, sans laisser deviner son attente, la prise soudaine d’une pépite géante, dont l’éclat le transfigurerait.

Cette plénitude m’a souvent été donnée dans la sidération d’une communion avec le poème.

Ainsi, Franck Venaille.

Dans « Ça » paru en 2009 au Mercure de France, il disait son désarroi face à sa passion dévorante de la poésie :

« J’ai pratiqué la guerre au langage sur ce bateau et dans des chaloupes où nous ramions aux moignons cadencés. Les mots, pourtant, n’ont jamais été mes ennemis, d’où vient alors cette incompréhension entre nous ? La poésie ! Ah ! Ne me parlez pas de cette passion qui me traverse les poumons ne me parlez pas d’elle. »

Lyonel TROUILLOT, poète haïtien, est animé de la même passion et il figure dans le compte de ces grosses pépites qui vous surprennent au fond du tamis.

Enfin, Le temps des cerises, publie une petite anthologie de ses poèmes : « C’est avec mains qu’on fait chansons » (10 €).

Ces poèmes, me semble-t-il, illustrent parfaitement ce qu’avait écrit Sartre dans « Saint-Genet, comédien et martyr » : que les puissants assignaient à leurs victimes des rôles dont ils les empêchaient de sortir, et que le pouvoir préfère avoir affaire à des rôles, immuables, qu’à des personnes, toujours désobéissantes.

C’est ce que l’on comprend quand Lyonel Trouillot s’adresse au personnel des ONG. Dans leur rôle, il leur demande de partir, mais en tant qu’êtres humains, ils peuvent revenir en amis.

Emprisonner le peuple dans des rôles est l’éternelle habileté de nos puissants. Que le peuple se présente en tant que personnes, uniques, irréductibles à un rôle, leur est inaudible.

Les poètes, cet autisme des puissants, l’ont toujours dénoncé. Dont Lyonel Trouillot !

Marie-José Christien nous offre un puissant numéro 24 (où je retrouve mon ami Salah Al Hamdani) de sa revue Spered Gouez L’esprit sauvage : Sens dessus dessous, 16 € à commander chez elle, 7,allée Nathalie-Lemel, 29000 Quimper).

Ces revues, auxquelles nos bibliothèques devraient s’abonner, déploient un panorama enthousiasmant de la poésie telle qu’elle se lit aujourd’hui.

Marie-Josée Christien, dans une page d’une clarté impressionnante, explique le choix du thème « Sens dessus dessous » reprenant la conception de la « sensure » de Bernard Noël : « La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau ». Par ces temps de « fausse parole » décrits déjà par Armand Robin, il faut faire retour aux sens pour « retrouver du sens à notre existence ».

Redonner du sens à notre existence, la poétesse syrienne Maram al-Masri y excelle dans « Cerise rouge sur carrelage blanc » éd. Bruno Doucey, 15 €.

Ce livre sera le sujet d’une prochaine émission.

 

Par ces temps de « fausse parole », où le sens fait défaut, le temps lui-même semble être en pénurie. La durée de nos vies trop courtes nous accable de frustrations et de remords.

Je devais réaliser une émission sur Franco avec Bartolomé Bennassar. J’ai privilégié les poètes de passage au détriment de l’illustre historien ancré à Toulouse. Mais lui aussi était de passage...

Tout comme Jacques Lovichi dont Jean-Luc Pouliquen m’apprit la disparition.

Hommage lui est rendu avec la participation de son vieil ami Michel Cosem dans l’émission du jeudi 29 novembre dont je vous parlerai plus tard, après vous avoir parlé d’une autre grosse pépite : Jean-Pierre Siméon, mon invité du jeudi 15 novembre.

Et il faudra parler aussi avec Jean-Luc Pouliquen d’un sujet qui m’est cher : « Le poète dans la cité » thème de Vocatif n° 32 (12 € + 3 € de frais de port, à commander 14, rue du Colonel Driant « Le Jalna » A2 06100 Nice).

 

Merveilleuse multiplicité de la parole du poète !

« Car la parole du poète va dans toutes les directions » nous avait prévenu dans ce début de siècle Philippe Sollers.

Comme celle du peuple.

 

 

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21/11/2018

 

Le poème, un monde qui se fait voir

Les trois poètes, sujets de l’émission du jeudi 8 novembre 2018, s’inscrivent dans une poésie de la spiritualité, en tout cas dans une création échappée d’une intériorité en éveil. Des poèmes à « usage interne » aurait dit Cadou.

Rien de vraiment mystique cependant chez ces deux femmes et cet homme poètes, sujets de l’émission.

Ce regard sur le monde, porté de l’intérieur de soi, ne s’évade pas du monde sensible, au contraire, il le magnifie et le transcende.

Pour se hisser à une telle hauteur de vue, le poète s’est dépouillé de tous les oripeaux qui masquent la vraie vie que construit le poème.

 

Parvenir à cet état de conscience, qui prend l’exacte mesure de la tragédie de la condition humaine et même du désastre dont l’homme est capable, pour finalement s’acheminer, avec la sérénité inquiète propre au poète, vers la lumière, exige une force spirituelle.

 

Souvenons-nous d’Une saison en enfer de Rimbaud : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul ».

 

Si la vision de Régine Ha-Minh-Tu qui publie

« Mon jardin botanique » qui constitue le 481ème Encres Vives (6,10 € le volume, et possibilité d’abonnement à la revue 34 € pour 12 volumes, à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers) n’atteint pas encore la justice, elle naît « à l’infini / dans l’intuition des choses » et les images que recueillent le poème, fruit de cette intuition, « rayonnent / et (l’)attachent à la vie ».

Elle comprend alors la finalité de son être : « ce que je suis depuis toujours / est ma force / apprendre à la peupler de mon intimité ».

Son jardin botanique est précisément le lieu de son intimité, jardin intérieur et non secret, il est celui de la parole, des mots et « à partir des mots coule un lieu unique / qui me compose ».

Ce recueil, empreint déjà d’une lourde expérience de la vie, est celui de la maturité où nostalgie et mélancolie vont de pair avec la beauté du monde : « fulgurances qui me poignardent / elles contiennent toute la beauté et tout le désespoir ».

 

Ainsi dans cette course vers la lumière « au-delà d’un exil » « (sa)voix se posera un jour » et « un jour / (elle) habitera ses rêves » « dans la nuit apaisée ».

 

Régine Ha-Minh-Tu, avec une simplicité de langue qui est souvent l’apanage des plus grands poètes, nous dit sans emphase mais dans un ton de séduisante conviction, qu’elle porte en elle, les poèmes qui sont l’aveu d’une espérance.

***

Thierry-Pierre Clément, poète belge, qui publie aux éditions Ad Solem collection Poésie, « Approche de l’aube » préface de Jean-Pierre Lemaire, 120 pages, 19 €, revendique, lui, cette espérance, titre de son poème : « unique rose restée / seule contre la mort / lumière vive du jardin ».

 

Le jardin, est le théâtre, comme chez Régine Ha-Minh-Tu, de méditation et la rose est métaphore avec Ronsard, de la vie fragile mais renouvelée. Cette rose, il la tend à son ami, le poète belge disparu Gaspard Hons : « laisse-la devenir toi / et toi / deviens la rose ».

Poète de célébration, Thierry-Pierre Clément, prend à témoin, Alexandre Hollan poète entré lui aussi dans l’éternité, de sa traque de la lumière, dans le monde qui lui-même respire « au fil des courants / de lumière ».

Ce sont le questionnement, la lucidité de son ignorance « œil minuscule impénétrable / du ciel ou de l’enfer on ne sait pas », mais surtout l’attrait du « Mystère » qui l’incitent à traverser le miroir pour se perdre « sans fin dans l’abîme / comme s’il y avait à voir / un autre côté du monde ».

 

Le poème est le seul instrument qui vaille dans cet abandon consenti à la lumière. Quand il tend les bras au Ciel c’est l’éternité qu’il enlace.

L’éternité, la lumière, l’absolu. Thierry-Pierre Clément ne peut panser les plaies du paradis perdu et partant, de tout « ce qui est perdu [...] à quoi l’on n’arrête pas / de dire adieu ». Il demande aux mots, il faut trouver lesquels, le chemin à suivre vers la lumière, cette « lumière infinie » dont il « ne voit que l’infime », puisqu’elle est au-delà de l’indicible, au-delà de l’invisible.

Pour accéder à cette lumière, gage du bonheur, l’absolu bonheur de la sérénité, il faut s’en remettre « à l’écoute » comme l’on s’en remet à justice dans la pleine confiance, un fois « jetés nos sacs idiots / plein de questions et de doutes ».

 

De cette écoute, qui est celle du poème, naîtra un « feu qui ne nous consume pas » et un son « tocsin solitaire » « appel [...] qui nous rejoint [...] qui nous relie ».

C’est ainsi que « se lève l’aube sans fin / de la lumière dévoilée ».

 

Le lecteur est lui aussi traversé par la lumière, au moins par celle des poèmes.

La poésie est un mystère de la raison et, comme le Buisson ardent, auquel Jean-Pierre Lemaire fait référence dans sa précieuse préface, elle nous éclaire et nous réchauffe sans se consumer.

***

Le Buisson ardent c’est Claude Vigée, de sa belle voix douce, qui m’en a révélé toute la signification, bien connue par ailleurs du regretté Henri Meschonnic qui nous laisse dans « Combien de noms » (L’improviste éd. 1999, p 24) ces trois vers :

 

vivants

nous sommes tout ce qui reste

des morts

 

qui illustrent à la perfection la volonté créatrice de Janine Modlinger dans son dernier livre de poèmes : « Traversée » Poésie

aux éditions Ad Solem, 90 pages, 17 €.

 

« J’écris ce recueil, dit-elle, pour [...] rendre témoignage de ces vies effacées, inconnues, qui pourraient tomber dans l’obscur et l’anonymat, mes grands-parents, qui ont fui, au début du vingtième siècle, la fureur antisémite de la Russie pour se réfugier à Genève, ma mère disparue jeune alors qu’enfin sa vie s’ensoleillait ».

 

Le poème donne à ce récit une grandeur éblouissante.

Le poème donne la parole à ceux qui en ont été dépossédés.

Le poème cristallise le lieu.

« Un poème est colère ou mélancolie, et l’on n’écrit que pour nouer une détresse à l’autre » avait expliqué Jean-Pierre Siméon dans « Lettre à la femme aimée au sujet de la mort ».

 

Janine Modlinger noue sa détresse à celle de sa mère, à celle de ses grands-parents. Ces grands-parents partis pour l’exil « sans rien emporter sinon la langue qu’on porte en soi », « sans rien emporter sinon sa jeunesse », si, en emportant un seul objet « un grand samovar argenté » qui « Toute leur vie [...] irradiait dans l’appartement de Genève », lieu de l’exil.

 

Janine Modlinger, orpheline à six ans et demi, par la grâce du poème, redonne vie à sa mère, Bertha, qui était déjà pour ses propres parents, « le signe de la vie retrouvée ».

 

« Qui pourrait dire ce qu’est la femme lorsqu’elle s’accomplit ? » interroge l’auteure et ses poèmes répondent.

Elle a « traversé le vivant », ce grand mystère dont « le poème serait le seul à en rendre compte ? ».

Et « traverser le vivant » c’est aller à la rencontre du malheur, car « Implacable, est le destin ».

Mais Janine Modlinger, submergée par les souvenirs et la vie reconstituée de sa mère, est cependant en route vers Florence. La beauté de l’Italie, la gare de Milan « frémissante de vie », le visage du premier amour et celui de sa mère « disparue dans sa beauté plénière » remisent le malheur. Elle marche alors « vers le chant de l’origine » dans la plénitude de la lumière. Cette lumière dont elle se souvient qu’elle irradiait Jérusalem. Et à Florence « tout est miracle ».

 

Et puis toute vie est poème, « poème de la vie qui vous traverse ». Vient ainsi le moment où elle ne peut que « s’arrimer / à la source / de la joie ».

***

 

Régine Ha-Minh-Tu, Thierry-Pierre Clément et Janine Modlinger portent au plus profond de leur être une espérance. Cette espérance se dégage lentement du poème pour jaillir au final dans la lumière du monde.

Et « le poème fait voir le monde parce qu’il est lui-même un monde qui se fait voir » a justement écrit Jacques Garelli.

 

La lecture de tous ces poèmes est accompagnée de la musique originale d’Aleix Gaus, compositeur catalan qui nous a généreusement ouvert sa musique et dont nous reparlerons.

 

 

 

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12/11/2018

Le souffle primordial

La poésie de l’émission « les poètes » ne vise que la poésie du poème, car comme l’écrivait avec humour Georges Pompidou dans son « Anthologie de la poésie française » : « si la poésie peut se rencontrer partout, il n’est pas défendu pour autant de la chercher de préférence chez les poètes ».

C’est cette préférence qui est le fondement même de notre action poétique radiophonique.

Avant de faire écouter la voix sublime de celle dont l’action poétique passe par le chant et par la langue occitane, ce sont trois poètes à lire dans leurs œuvres qui sont cités :

1 ) Régine HA-MINH-TU vient de faire paraître :

Mon jardin botanique

Coll. "Encres Vives" n° 481.

16 p., 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

C’est avec plaisir que l’on découvre un nouveau titre chez cette poétesse dont nous avons toujours rendu compte de son travail de création.

« Mon jardin botanique » fera l’objet de l’émission de la semaine suivante.

 

Extrait :

 

intériorité sans abri

sans cesse renouvelée

 

fugaces

un regard, une odeur

dans un jour bleu qui point

 

immobile

je m'imprègne des paysages

qui font éclater mes veines

 

images multiples bordées d'étreinte

 

église

muret

perrons et jardins qui attendent

 

les isolateurs émaillés posés comme des flotteurs

 

mémoires en filigranes

***

2 ) Michel Cosem recense quelques unes des notes de lecture ou articles de fond qui lui sont consacrés par divers auteurs et les réunit en une publication qui constitue le n° 480 d’Encres Vives sous le titre :

« Michel Cosem Œuvres récentes » 6,10 € à commander à Encres Vives, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

De Jacmot à Gaëlle Josse en passant par Gilles Lades ou Jacqueline Saint-Jean, entre autres, tous reconnaissent en Michel Cosem une voix majeure de la poésie du XXème et XXIème siècle, au style immédiatement identifiable, devenu déjà « classique » dans le ton de la poésie contemporaine, et un romancier prolixe dont l’œuvre prosaïque prolonge de façon naturelle son abondante création poétique.

Dans une société où il faut apparaître de façon permanente et ostentatoire, sa discrétion est une richesse supplémentaire. Michel Cosem habite réellement le monde en poète.

Lire « Œuvres récentes » c’est mieux connaître le poète de « Aile, la messagère » son dernier livre de poèmes (Unicités éd.) qui nous fait voyager dans les lieux où surgit sans crier gare ou subrepticement, la poésie qui invente le monde.

***

La collection « Lieu » précisément, qu’a créée Michel Cosem dans les éditions Encres Vives s’enrichit d’un 367ème volume avec

3 ) Eric Chassefière qui publie là « Le parfum du monde Poèmes de Java », 6,10 € à commander à Encres Vives, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

 

Ce poète astrophysicien venu de Nîmes et Montpellier et qui vit à Orsay dans la banlieue de Paris, nous apprend ce que sont les marionnettes traditionnelles javanaises en cuir de buffle. Les photographies de lui et de Catherine Bruneau sont bien rendues dans cette publication où les vers courts se font les messagers du poète voyageur dont le regard déborde dans un monde sonore et chatoyant qui porte en lui sa propre spiritualité. Et cette spiritualité née du lieu et du regard s’enfonce encore dans le silence :

 

Les mots se sont tus

le jour s’est tu

pierres et oiseaux se sont tus

la ville s’est tue

les visages se sont tus

la lumière qui les éclaire

aussi s’est tue

même la nuit

même les rêves se sont tus

toi tu t’es tue

et moi aussi pour écouter ton silence

mais ce n’était pas le silence

pas l’écoute

il faut écouter très loin

dans l’infini

un cœur bat

***

« Je ne veux pas que l’on mette mes poèmes en musique », intimait Henri Heurtebise quand Martine Caplanne chantait les poèmes de ses amis, Michel Baglin, Jean-Pierre Metge et autres. Débat sempiternel que celui de l’alliance du poème et de la musique.

La poésie moderne s’est séparée de la musique. Elle est sa propre musique. Mais les poèmes du « Roman inachevé » d’Aragon n’auraient jamais été un succès populaire, s’ils n’avaient été mis en musique par les génies de la chanson française du XXème siècle.

Toulouse, capitale européenne de la poésie aux XIIIème et XIVème siècle, avec l’Académie des jeux floraux (1323), doit son excellence aux sept troubadours du «Gai saber ». Leurs poèmes étaient en langue d’Oc et étaient chantés.

Pour faire revivre cette complicité de la musique et des vers, sous l’impulsion du regretté Mainteneur André Bec, la vieille Académie a renoué avec ses origines en créant un prix de la chanson poétique. En 2015, en toute logique, ce fut Muriel Batbie Castell qui remporta ce prix. Cette artiste a la double qualité d’être virtuose en langue d’Oc et en musique. Cette année, elle a rejoint l’Académie qui lui a remis ses lettres de Maîtrise le 10 octobre. Cette jeune Maîtresse-ès-jeux raconte son aventure artistique dans l’émission « les poètes » du jeudi 1er novembre 2018. Elle révèle comment la langue d’Oc a « traversé le mépris » pour restaurer une culture de portée universelle, née du particularisme humaniste de la terre occitane, qui faisait dire à Gaston Puel : « La terre est la réponse sans question ».

Muriel nous ravit de sa belle voix de soprano, avec orchestre ou a cappella, en occitan, en italien et même en français, car elle a mis en musique des poèmes d’Esther Granek, poétesse israélienne d’origine belge, à laquelle nous avions consacré deux émissions et qui nous a récemment quittés. Muriel reviendra nous présenter son prochain CD qui est un hommage au « pardon », présenté à Montségur par l’évêque de Pamiers, aux martyrs de l’épopée cathare. Si, comme le prétend Pascal Bruckner, « on pardonne pour penser à autre chose », certainement, ceux qui ont connu le bûcher voici huit siècles, ont envie de penser à autre chose.

Qu’importe ! Tout cela, par l’art de Muriel Batbie Castell, nous ramène à la tradition, qu’elle magnifie. Le poète portugais Herberto Helder disait que le poète pensait à la tradition ; le poète « se dit tout bas : les siècles me nourrissent, je vis noyé dans l’histoire des autres hommes. Et son âme est traversée du souffle primordial ».

 

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03/11/2018

Il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous.

 

Cathy Garcia Canalès nous livre encore un excellent numéro 61 de sa revue de poésie vive « Nouveaux Délits » 6 € le n°, abonnement 28 € chèque à Association Nouveaux Délits Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie.

Présentation économe, sobre et impeccable. Illustrations en accord. Toujours des découvertes séduisantes. Les revuistes sont généralement avalés par les auteurs qu’ils publient. La gratitude est rare chez les poètes.

Cathy dans son éditorial, que vous pourrez lire dans le compte-rendu de l’émission du jeudi 18 octobre 2018, présente ses excuses ou presque, d’apparaître au sommaire, pour qu’on n’oublie pas qu’elle-même publie un livre de poèmes qu’elle sait « important » dans sa démarche créatrice :

« Aujourd’hui est habitable » (cardère éd. 12 €) dont nous avons déjà parlé dans l’émission « les poètes » et qui est œuvre de maturité.

 

Dans cet éditorial, sa générosité sans calcul, reprend le dessus et elle dit tout le bien qu’elle pense de la bonne maison Cardère qui publie son livre. Il faut savoir que l’éditeur Bruno Msika écrit lui aussi de la poésie et aime les poètes. Il a, du reste, publié entre autres, Serge Bec, poète provençal entré dans l’histoire de la poésie contemporaine occitane.

 

Cette émission du 18 octobre est bien particulière car elle fait avant tout référence à un événement toulousain. Il est dans l’ordre des choses que Radio Occitania s’en fasse fortement l’écho, mais cet événement déborde le cadre de notre métropole Toulouse. Il touche, en effet, une forme de liberté culturelle : celle de la créativité théâtrale.

 

Toulouse s’enorgueillit de ses femmes et de ses hommes de théâtre qui ont fait sa gloire. Les Daniel Sorano, Maurice Sarrazin, Françoise Meyruels, René Gouzenne sont entrés aujourd’hui dans la légende de la ville. Et leurs descendants sont nombreux et aux avant-postes de la création. Daniéle Catala, autre figure historique du théâtre à Toulouse, qui, aux côtés de René Gouzenne a initié l’aventure de la Cave Poésie, poursuit son travail de création et de pédagogie. Francis Azéma, Miguel Hernandez, Anne Cameron, Anne Rebeschini et bien d’autres s’emploient à ce que le théâtre à Toulouse rayonne d’un dynamisme qui fait le bonheur du public toulousain. Et le Conservatoire de la Ville de Toulouse assure une brillante relève.

 

Cette situation florissante, nous développent les deux invitées, à la suite du chanteur poète comédien Jean-Claude Ettori, Josette Echenne et Monique Marty, est née de la farouche volonté et du génie créatif de celles et de ceux qui ont consacré leur vie au théâtre. Et il aurait été scandaleux de ne pas transmettre leur exemple aux générations futures.

 

En baptisant le jardin devant le théâtre Jules Julien

Monique Demay et Luc Montech, en dévoilant la plaque, Jean-Luc Moudenc, Maire de Toulouse, les fait entrer dans la légende et dans l’Histoire.

 

 

 

 

Jean-Luc Moudenc, 

Maire de Toulouse

dévoile la plaque du jardin

 Monique Demay Luc Montech

à droite Joëlle Montech fille de Luc

 professeur de théâtre à Athènes

 

 

 

 

Luc Montech disait que le théâtre était « l’expression la plus authentique de chacun » et à propos de l’acteur que « les corps humain, cette sculpture qui se meut dans la lumière, est la mesure du temps et de l’espace que le jeu conquiert en naissant... le décor, l’accessoire, le rythme, le costume n’existent pas avant le jeu et ne persiste pas après ; tous émanent de l’acteur comme une sécrétion mystérieuse du corps. »

 

Sappho, dans la Grèce antique, fut la première à avoir cette lucidité joyeuse :

« Il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous. »

 

Nous nous souviendrons de Monique Demay et de Luc Montech.

 

 

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19/10/2018

Sans cet élan que serait le monde ?

L’émission du jeudi 4 octobre 2018 invitait les auditeurs à se rendre à un des rarissimes Salon du Livre organisé à Toulouse les 6 et 7 octobre, celui des Gourmets de Lettres, sous l’égide de l’Académie des jeux floraux de Toulouse.

La noble académie, en prélude à ce salon, le 5 octobre, donnait à écouter six conférences d’une demi-heure chacune, sur Chateaubriand.

Ces morceaux de bravoure érudite, rivalisant d’intelligence et d’esprit, offerts dans l’élégant décor de l’Hôtel d’Assézat aux toulousains, perpétuent une tradition littéraire généreuse. Leurs traces seront bientôt conservées dans une future édition.

 

Au cours du Salon, quelques auteurs furent couronnés de prix, selon la nature (scientifique, romanesque, historique, philosophique, poétique) de leurs ouvrages.

Le premier Prix de Poésie a été attribué à un poète auquel j’avais très récemment consacré un moment d’émission : Pierre Ech-Ardour pour son livre de poèmes bilingue, français et occitan, « Lagune » éblouissant regard sur l’étang de Thau (IEO éd.).

Ce même Pierre Ech-Ardour a publié aux éditions Levant de Montpellier, « L’Arbre des Lettres » avec deux peintures de notre ami le poète Saïd Sayagh. Ce livre dans cette présentation raffinée, proche du livre d’artiste qu’affectionne le directeur des éditions, Michel Eckhard Elial, est un abécédaire des lettres hébraïques. C’est une poésie d’une haute spiritualité, à même, nous dit son éditeur, de « retrouver dense et intense la parole poétique, tissée dans un vocable immuable, qui est le cœur du monde ».

Ainsi, ce poète d’origine séfarade, qui vit à Sète, nourrit sa fructueuse création poétique de deux traditions emblématiques des deux rives de la Méditerranée. En poésie, comme en toutes chose, l’homme est multiple.

 

Si la mer est en filigrane dans l’œuvre de Pierre Ech-Ardour, elle est dévorante dans le dernier recueil de Jean-Michel Tartayre « Neptune » publié dans la collection Encres Blanches d’Encres Vives (6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers).

La mer, qui mettait « ainsi qu’une femme » à genoux Rimbaud, poème qu’il cite en exergue, est dans la multiplicité des éléments qui la façonnent, repos et mouvement et la principale composante de notre monde, avec l’air et la terre.

Dans ces poèmes, le ton de la célébration, adopté depuis peu dans les derniers recueils de ce poète, est toujours de mise et il ne peut en être autrement devant l’éblouissement de cette immensité de la mer. Mais la volonté surmonte ce saisissement « la volonté comme condition nécessaire - / de voir et d’entendre » [...]

tient la hache du soleil ». Et la mer aussi est une hache, « musicale » cette fois. La volonté est le leitmotiv de ces poèmes. Elle « adhère » à la fois au réel, celui du littoral et à la fluidité de l’instant. Elle s’incarne tout naturellement dans Neptune avec « La justice de son trident, - / la célérité de son attelage, - chevaux et dauphin » et son « regard intraitable » qui s’ouvre à l’horizon. Citant Giordano Bruno « C’est donc vers l’air que je déploie mes ailes confiantes », il affirme ne « jamais transiger sur l’ordre des choses ». Et c’est certainement cela la vocation du poète, nous ancrer au réel, être partie liée avec la perfection du cosmos, « sa loi d’attraction ».

 

La plupart du temps, les poètes naissent dans les revues.

Les livres de poésie ne représentent plus un véritable marché comme ils ont pu l’être au XIX° siècle. Alors, le militantisme poétique s’engouffre dans la publication de revues. Les poètes retenus sont assurés du public au moins des abonnés. Mais les revues sont nombreuses, beaucoup éphémères et il faut le regard soutenu de la vigie, celui de Georges Cathalo, pour guetter leur sillage et parfois leur naufrage.

Beaucoup de poètes sont indissociables de la revue et souvent des éditions qu’ils animent. Ceci depuis longtemps. Guy Levis-Mano était plus connu comme éditeur que comme poète. Bruno Durocher était assimilé à Caractères, Pierre Boujut à La Tour de Feu, Michel François Lavaur à Traces, Pierre Béarn à La Passerelle, Jean Malrieuà Sud, Henri Heurtebise à Multiple etc.

Le revuiste « fait don de sa personne », comme disait un vieux maréchal, à la poésie. Et, contrairement au vieux maréchal, son abnégation nourrit les autres. Cette générosité est toujours nécessaire chez les revuistes, quelle que soit aujourd’hui, la forme de la revue. Car la numérisation du monde, a entraîné le déploiement des revues informatiques : Texture, Recours au poème, Belvédère etc.

 

Derrière chaque revue s’abrite un poète, Marie-José Christien pour Spered Gouez, Silvaine Arabo pour Saraswati, Cathy Garcia Canelès pour Nouveaux Délits, Florence Trocmé pour Poezibao, Jean-Pierre Thuillat pour Friches, Michel Cosem pour Encres Vives, Francis Chenot Pour L’Arbre à paroles, Daniel Martinez pour Diérèse, Michel Baglin pour Texture, Michel Eckhard Elial pour Levant et des dizaines d’autres que je pourrais citer dont Jacques Morin pour « Décharge » qui en est à son 179° numéro.

 

L’émission « les poètes » du jeudi 4 octobre 2018 est consacrée à :

Jacques MORIN.

De 1973 à 1981 il a codirigé les revues « Le Crayon Noir » et « Le Désespoir précisément » avant de fonder en 1981 la fameuse revue Décharge.

Revuiste, c’est un mode de vie. « J’essaie de vivre en poésie. L’exercice de la revue est devenu comme un soulignement de mon existence ».

Au micro de Rdio Occitania, il s’attarde sur ce genre de vie et nous sentons bien que c’est un vrai plein temps, la direction de Décharge, revue trimestrielle de poésie (abonnement 28 € à l’ordre des Palefreniers du rêve, 4, rue de la Boucherie - 89240 Egleny).

 

Au moins, après toutes ces années et 179 numéros, peut-il être heureux du succès de ce travail lancinant qui revient sur le métier tous les trois mois et peut-il mesurer le long chemin déroulé par la chaîne de tous les poètes qui se sont succédés au fil des parutions.

Cette intense activité n’a pas vraiment ralenti le poète Jacques Morin dans sa propre création. Il nous gratifie déjà d’une œuvre abondante que je vous laisse découvrir dans le compte-rendu de l’émission.

Il faut l’écouter lire de larges extraits de deux de ses livres : « Le bord du paysage » La Renarde rouge éd. et « L’éternité et des poussières » éd. Henry.

Quand je l’interroge sur son adhésion aux propos de Thomas Mann dans « La mort à Venise » : « Le poète n’est pas capable de durable élévation, il n’est capable que d’effusions », il répond sans hésiter que non, le poète est capable des deux.

Mais si Jacmo - c’est son nom dans Décharge - est comblé par son activité éditoriale, il partage l’avis de Jacques Dupin : « La poésie ne comble pas, mais au contraire approfondit toujours le manque et le tourment qui la suscite ».

En effet, Jacques Morin s’attache avant tout au sens, au fond, ayant compris que « la versification n’est qu’une apparence de la poésie, que la forme si harmonieuse soit-elle, était trompeuse ». Au poète de « trouver la forme qui devrait convenir ».

 

Pour mieux appréhender l’étendue du travail de revuiste de Jacmo, Christian Degoutte a réuni un choix de chroniques, critiques, éditos, articles divers dans une publication chez Rhubarbe, Jacques Morin : « J’écris » (12 €).

 

Avec tout cela, Jacques Morin, comme tout poète, poursuit l’édification de son identité tant il est vrai que « c’est par son œuvre seule que l’homme devient le créateur de son identité », comme nous en convainquit déjà Adonis, à l’orée du XXI° siècle (Vers un sens à venir, 1999).

 

Enfin, en quelques mots, le débat sur « Y-a-t-il une poésie féminine ? » tenu le dimanche 7 octobre 2018 dans le Salon rouge de l’Académie des jeux floraux de l’Hôtel d’Assézat à Toulouse, a démontré sans surprise, la puissante activité créatrice des femmes poètes. Mais peut-être faut-il s’en tenir à poétesses car si nous employons volontiers l’expression femme poète, nous ne disons jamais l’homme poète.

 

Il est loin le temps où les femmes prenaient des noms d’hommes pour s’assurer plus de crédibilité. Les femmes écrivent de la poésie, de la très bonne poésie. Tenez, dans les noms des poètes apparaissant en première de couverture du n° 179 de Décharge, sont citées cinq femmes pour quatre hommes !

Et n’allez plus croire que les femmes composent surtout des poèmes d’amour, thème imposé du reste par le Cherche Midi éditeur à Françoise Chandernagor pour une anthologie sur la poésie féminine. L’écrivaine en convient : « Tous les thèmes que les hommes ont traités dans leurs poèmes, les femmes les ont traités aussi. Elles en ont même traité un de plus : la maternité ».

Malgré tout, elles restent très minoritaires dans les postes de pouvoir : revuistes, éditrices, directrices de lieux culturels valorisant la poésie etc.

La misogynie inconsciente sévit toujours et le cliché du fameux « plafond de verre » reste une réalité persistante. Mais ceci est une autre histoire...

 

Il n’empêche. A y bien regarder, la volonté des femmes qui affrontent toujours les mêmes obstacles est celle de Sisyphe, celle de ce poème de notre regretté ami Progreso MARIN :

SIEMPRE

 

Toujours

Comme les vagues montantes

A l’assaut

Alors qu’elles savent

Le reflux.

Sans cet élan

Que serait le monde ?

 

(extrait de « Ecluse suivi de Buée » N&B éd.)

 

 

 

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12/10/2018

Un homme en nous tombe à chaque instant

« C’est l’art qui sauvera ces cochons d’hommes » avait écrit en son temps Georges Duhamel. Jean-Pierre Siméon, dans un très convaincant essai assure lui, que « La poésie sauvera le monde »

(Le Passeur éditeur, 87 pages, 15 €).

Il affirme que « seule la poésie vécue, et vécue avec l’autre, est insurrectionnelle ». La poésie est ferveur et il cite Paul Celan qui la recevait comme une joie :

« Je comprends la joie devant chaque nouveau mot conquis, rempli du sens qu’on a soi-même senti, et qui accourt prêter sa force à celui qui s’est tourné vers lui - je comprends cela en ce temps où l’on voit partout croître l’aliénation de soi-même et la culture de masse. »

Ce qu’il vient d’admettre, c’est que la lucidité, et même le refus d’un monde asservi par l’écrasante loi du marché, n’éteignent pas l’espérance du poète. Et Jean-Pierre Siméon nous invite à trouver les voies « d’une insurrection de la conscience » pour nous sauver d’un monde asphyxié par sa défaite spirituelle et ses conformismes qui interdisent toute remise en cause de notre système social et économique.

Le poète est donc celui-là qui par son seul pouvoir sur la parole, fera échouer un ordre vécu comme une inhumanité.

Jean-Pierre Siméon récidive. Il est de ceux qui regardent le monde en face. En poète bien-sûr. Et en poète, il prophétise.

Nous courrons à notre perte si nous n’avons pas ce sursaut de conscience dont il parlait dans « La poésie sauvera le monde ».

Il publie cette année « Les yeux ouverts - Propos sur le temps présent » Le Passeur éd. 240 pages, 18 €, objet de l’émission du jeudi 27 septembre 2018.

Tous les sujets préoccupants de notre société sont abordés par le poète. Il nous rappelle ce qu’il nous avait déjà dit : écrire est un devoir d’insurrection. Devoir absolu de notre société de divertissement où meurent les consciences, où « nous n’avons de cesse de dramatiser l’insignifiant et de banaliser, d’escamoter les drames qui chaque jour nouent le destin du monde ».

Félix Castan nous enseignait qu’il fallait toujours « écrire contre », jamais « comme ». Jean-Pierre Siméon nous dit qu’il ne faut pas penser comme, mais contre. Penser comme tout le monde, c’est ce à quoi nous convient tous les acteurs, médiatiques, politiques, économiques, culturels. Tous unis dans ce même resserrement du marché qui doit faire de nous les enfants gâtés d’une société ignorante de son aveuglement.

Je crois, comme le poète Siméon, à la vertu du service public et d’autant plus dans une société où le libéralisme dans sa fringale insatiable, ne voit, dans tous les domaines, que des marchés à conquérir. « La mort programmée du service public serait l’ultime défaite de cet humanisme qui si vieux soit-il est le seul garant d’un avenir qui ne soit pas tout entier gouverné par la loi du plus riche » nous met en garde le poète.

Quant à la poésie, il est temps d’éradiquer un tenace malentendu : « La poésie n’est pas l’évasion du réel, une rêverie douce et protectrice qui nous épargnerait les tourments du quotidien. Elle est au contraire cette parole franche et audacieuse qui tente de saisir la complexité de l’existence et le sens improbable du monde ». La chose est dite !

La langue appartient au peuple et le peuple est poète. Il invente des mots avec son génie. Des mots comme « chafouin » de chat et de fouin, masculin révélé de fouine. Et les chafouins sont certainement ceux qui nous gouvernent, car le chafouin est synonyme de fuyant, déloyal, insinuant, dissimulé, fourbe, hypocrite, caché, faux, coquin...

Ce livre est un antidote à la paralysie d’une société convaincue de son impuissance à changer le cours des choses. Sans cela « Un homme en nous tombe à chaque instant ».

Et ce génie de la poésie qui habite depuis si longtemps Jean-Pierre Siméon, j’ai tenu à le faire résonner par la lecture des poèmes d’un livre ancien (1990), mais totalement intemporel : « Les douze louanges » Cheyne éd. 75 pages.

Un homme en nous tombe à chaque instant comme une à une tombent les peaux du jour dans la lenteur du crépuscule,

jusqu’à cette obscurité douce, adossée au vide, et qui n’est pas l’extase, qui n’en a plus la force défaillante,

cette obscurité où l’on couche comme un peuple las de son exil.

Un monde imprécis, alliance de l’ombre et du soupir dans le feuillage, un monde menacé dans les complots du rêve. Et le soleil embusqué dans les fontaines.

Et le geste qui rejoint la santé du fruit.

Nous sommes, respirant le jour, infiniment plus proches de la mort qu‘un rosier dans la nuit.

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27/09/2018

Les poètes de cent ans

Kenneth White revendique un « monde ouvert » à son cheminement poétique, ouvert à l’alêtheia, le « non-oubli », ce qui ne disparait jamais.

Maurice Bourg qui a fêté ses 100 ans le 28 mai 2018 a bâti toute sa vie sur ce « monde ouvert », et son œuvre poétique fonde un univers, qui, du fait de la réussite de sa création, est appelé à ne jamais disparaître.

Je recevais avec enthousiasme sa revue La SAPE. Comme Jean Rousselot qui me parlait de lui, c’était un banlieusard de Paris. Mais, professeur d’Histoire et de Lettres, il demeurait dans sa ville, Montgeron dans l’Essonne, qu’il aimait et qui le lui a toujours bien rendu. Et qui continue.

Elle lui consacre sa quatrième de couverture du magazine municipal, pour ses 100 ans, en termes justes. Et j’ai eu plaisir à lire ce texte élogieux à l’antenne dans l’émission du jeudi 20 septembre 2018, texte qui figure in extenso dans le compte-rendu de l’émission.

Et puis, ce poète qui a si généreusement répandu la poésie de ses amis poètes de 1975 à 2002, a une exceptionnelle vitalité. Il construit une œuvre sur la durée.

Nous lui consacrerons une émission.

 

Dans le n° 179 de Décharge, François De Cornière nous confie : « De temps en temps j’aime me faire / une émission de radio / à moi tout seul » et ensuite il « rend l’antenne / pour ne pas trop en dire de [sa] vie ».

Les 163 pages de lecture de cette revue emblématique, nous confirment, s’il en était besoin, l’existence discrète du prodigieux trésor de la poésie contemporaine.

Le n° 8 €, abonnement 28 €, chèque à l’ordre des Palefreniers du rêve, 4, rue de la Boucherie 89240 Egleny.

 

Tout poète est Icare quand ses ailes de géant ne l’empêchent pas de voler.

Le poète israélien Shimon Adaf publie aux éditions Caractères :

« Le monologue d’Icare » en édition bilingue, poèmes traduits de l’hébreu par Michel Eckhard Elial (20 €).

Dans sa lumineuse préface, Michel Eckhard Elial conclut :

« C’est ainsi qu’au bout du « Monologue d’Icare » Shimon Adaf trouve « l’issue du dédale » de ses poèmes. Le mythe déconstruit s’ouvre sur une tentative de Genèse personnelle et familiale (Poèmes des Jours, Autobiographie) pour fonder, une nouvelle mythologie, incarnée dans le présent de l’expérience hébraïque et israélienne : lieu de métissage et d’invention, à l’image de Sdérot la ville natale, dont la voix tout orientale est le présent même de l’avenir. Le poète porteur de lumière réinvente la fabrique du ciel. »

 

Ce poète né en 1972 à Sdérot, qui joue de la guitare acoustique dans un groupe de rock, enseigne la littérature à l’université Ben Gourion du Néguev, université où enseigna avant lui, son traducteur, Michel Eckhard Elial.

Si le poète s’élève dans le ciel des idées et de la transcendance, il emporte dans son vol la saisissante condition humaine, éternellement pathétique :

 

Mort d’un voisin

 

Cet homme était au centre

d’un silence hivernal.

Tous les mots perdaient leur sens

quand ils remontaient de l’abîme béant

de sa petite taille.

 

Et je ne demandais pas pourquoi

l’étonnement brillait et disparaissait

derrière ses lunettes épaisses.

Et comment était-il devenu marginal au fil des ans

dans l’arrière-salle où il a vécu

avec le silence froid

des murs de béton et de tôle.

 

Les jeunes du quartier lâchaient les chiens

sur son passage.

 

Les éditions La Barque publient, pour la première fois en français, « Amulette » de Carl Rakosi dans une traduction de l’américain de Philippe Blanchon en compagnie d’Olivier Gallon, suivi d’un entretien avec Carl Rakosi, 205 pages, 25 €.

 

C’est une œuvre majeure de la poésie américaine qui a bien tardé à franchir l’Atlantique et qui mériterait de connaître un succès d’édition à l’instar des poètes de la Beat Generation qui ont connu la gloire commerciale.

L’œuvre de Carl Rakosi va bien au-delà de la littérature dite objectiviste. Elle est l’aboutissement d’un vécu infiniment prégnant et d’une culture originale de ce poète né à Berlin en 1903 de parents juifs hongrois, exilé à sept ans aux USA où il prend, dans les années terribles de la crise de 1929, le nom de Callman Rawley.

 

A de très rares exceptions près, - rarement, mais parfois, réussies - il n’existe pas aujourd’hui de professionnels de la poésie.

Maurice Bourg, Shimon Adaf sont par ailleurs enseignants. Carl Rakosi, en panne d’avenir au mauvais moment de la crise financière, est devenu, par nécessité, somme toute heureuse puisqu’il a excellé dans ce métier de circonstances, travailleur social.

Voilà plus de cinquante ans, que je répète, à qui veut bien m’écouter : écrire n’est rien, être en situation d’écrire, là, réside la difficulté.

Peut-être, les professeurs de Lettres, peuvent-ils mener de front leur carrière d’enseignants et une œuvre poétique. Les principaux acteurs de la poésie contemporaine sont des professeurs, la plupart des universitaires. Leur création artistique est parfois le prolongement de leur travail universitaire, toujours un mieux pour leur aura. Mais le travailleur social, piégé dans les affres de misères multiples, est submergé par son devoir professionnel et ne dispose pas de ce recul, ce silence de soi, propice à la création.

 

Carl Rakosi, métamorphosé en américain ordinaire en prenant le nom de Callman Rawley, qui lui garantit de ne pas être l’objet d’antisémitisme, n’est plus, dès 1941, en situation d’écrire.

Mais toute cette longue période, il accumule une expérience humaine exceptionnelle.

En 1965, il reprend pied dans le monde incertain de l’édition de poésie. Il fait paraître « Amulet » (Amulette) en 1967 et retrouve son nom de Carl Rakosi. Il va, ayant repris son identité et son souffle d’artiste, enchaîner les publications jusqu’en 1999. Il meurt à 100 ans en 2004.

 

Carl Rakosi est un poète du lieu, des USA, de la société américaine qu’il saisit dans sa verve rapide. Sa langue est à l’image du peuple américain, de son rêve et de ses désillusions, de sa brutalité rugueuse pour l’homme de nuances qui déchiffre un monde sensible en mutation.

Il sait aussi, sans rien perdre du génie de sa langue, dénoncer les travers de ce peuple auquel il a consacré la meilleure part de sa vie.

 

Il est heureux que Carl Rakosi, à l’image de Maurice Bourg, ait vécu centenaire et qu’il ait eu le temps de nous transmettre une œuvre qui fait figure aujourd’hui de vrai testament américain.

 

Pour que ce témoignage rayonne sur l’humanité, il lui faut maintenant prendre le circuit de la diffusion, c’est-à-dire le circuit de l’argent. Car l’argent, dans toutes les civilisations, est la puissance unique.

Adam Smith, qui a eu sa période toulousaine, disait que viendrait le temps où les livres seraient vendus sur le marché comme des chaussettes.

Ce temps est advenu. Le Centre National du Livre a permis l’édition d’Amulette de Carl Rakosi en le favorisant face à l’impitoyable loi du marché, loi multiple et unique de notre époque.

 

Alors, lisons Carl Rakosi !

 

Au citoyen non politisé

 

Tu choisis tes mots trop prudemment.

As-tu peur d’être appelé un agitateur ?

 

Chaque homme a droit à sa colère.

C’est garanti par la Constitution.

Chaque homme a aussi le droit

d’avoir sa propre opinion et sa propre mort,

sa propre malveillance et sa propre infamie.

Mais tu passes trop de temps à pincer les fesses.

 

(extrait de « Amulette »)

 

 

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17/09/2018

La poésie est au point de jonction de l’espace et du temps.

Au cours de l’émission « les poètes » diffusée le jeudi 13 septembre, j’invitais les auditeurs à se rendre au nouveau concert d’Eric Fraj à la Maison de l’Occitanie à Toulouse.

Ce troubadour contemporain rédige des poèmes ciselés comme des bijoux d’une élégance toute de simplicité, les met en musique dans une atmosphère qui vous enveloppe aussitôt et vous laisse étourdi dans le silence qui suit.

Le samedi 15 septembre il doit chanter en catalan à l’occasion de la Diada organisée par le Casal Catala.

Mais ce troubadour a un répertoire en occitan, en catalan, en espagnol et en français ! L’artiste, par ailleurs agrégé d’espagnol et de philosophie, fait passer dans ses textes la quintessence de la poésie espagnole ou occitane qu’il vivifie. Il chante par exemple Lorca en occitan, sur des traductions de Rouquette.

Et dans ses poèmes rythmés, transparaît toute une philosophie humaniste. Aucun manichéisme chez ce militant de la fraternité humaine, mais l’intégration de ses contradictions inhérentes à l’homme, dans une unité toujours sous-jacente. Du grand art !

Vous pouvez l’écouter dans trois titres dans l’émission du 13 septembre 2018.

***

Le 15 septembre 2018, à Carcassonne, a eu lieu à la Maison Joë Bousquet, 53, rue de Verdun, une lecture par Coraly Zahouro de la Comédie Française, de textes de Simone Weil, ayant pour thème « Simone Weil, L’Expérience de la nécessité ».

Simone Weil a saisi d’emblée la pensée occitane et le génie de Joë Bousquet. Peu de génies dans ce siècle ont eu ce don écrasant de lucidité.

Le Centre Joë Bousquet et son temps, poursuit le 22 septembre ses brillantes animations autour de Benjamin Fondane, de Léon Chestov avec notamment la poète et philosophe Anne Mounic, et autour de Joë Bousquet.

***

A Saint-Cirq Lapopie, cet été, les éditions Gallimard avaient installé une exposition assez savoureuse sur les rapports poètes éditeur, dans ce qui fut la maison d’été d’André Breton. Sur les milliers e visiteurs du « village préféré des français » selon l’expression guimauve des médias, aucun n’avait pénétré dans la maison d’exposition, que nous trouvâmes déserte.

J’avais apporté un livre pour Cathy Garcia Canalès, artiste installée sur la commune, à Létou, mais fatigués par la densité de la foule, je renonçais à trouver Létou.

Cathy Garcia Canalès, plasticienne, photographe, critique, poète, revuiste (« Nouveaux Délits »), vient de publier chez Cardère « aujourd’hui est habitable » avec trois photographies d’elle-même, 40 pages, 12 €.

C’est une écriture où le souffle emprunte une certaine forme sinon de violence, du moins de force. Avec virilité, la poète affirme sa renaissance et sa féminité heureuse.

 

pour renaître au monde

nous ferons serment de foudre

dans un orgasme de tonnerre

nous quitterons l’enfer blafard

les ornières et la caverne obstruée

le disloqué qui vacille

au fond des brouettes

 

Nous reviendrons sur « aujourd’hui est habitable » qui marque une étape nouvelle dans la maturité de la puissance de l’écriture de Cathy Garcia Canalès.

 

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Jean-Michel Bongiraud avec un roman « René Blain ou la poétique du vélo Poème politique enthousiaste et sérieux » éd. Atramenta, 161 pages, 14 €, réveille nos consciences dans notre société engourdie par le poids des platitudes.

Ce roman, plein d’humour, aussi inclassable que son auteur, nous réjouit par son humanisme libertaire bienveillant.

Une émission sera prochainement consacrée à Jean-Michel Bongiraud.

 

***

 

Pierre Ech-Ardour, poète de Sète, déjà publié par les éditions Levant de Montpellier, a eu l’excellente idée de faire traduire en occitan son livre de poèmes « Lagune Archipel de Thau » par Joan-Frederic Brun avec des encres d’une finesse éblouissante d’Alain Campos et un avant-prpos de Georges Drano (I.E.O. éditeur, non paginé, 10 €).

 

Espérons que cette démarche, faire traduire en langue d’Oc ses poèmes, fera école. Nous sommes trop peu nombreux à avoir cette audace nécessaire. Généralement, c’est le lieu qui situe les poèmes, ici, l’archipel de Thau, qui est le déclencheur de ce besoin de faire résonner le poème dans la langue d’une tradition à nourrir.

Ce livre dans son bilinguisme, affirme son caractère occitan qui s’exprime dans la français aussi. Une belle réussite.

 

Pierre Ech-Ardour fait du lieu, le pilier central de son écriture. La poésie est au point de jonction de l’espace et du temps. Mais ne nous y trompons pas, comme prévient Georges Drano « il ne s’agit pas de faire la promotion d’un site [ ...] mais de nous éclairer sur les rapports intimes que le poète entretient avec un paysage de rencontre reconnu comme lieu d’échange entre la lumière extérieure qu’il produit et la clarté intérieure qu’il révèle. C’est en se confrontant à cette dualité que le poète se singularise. »

C’est pourtant cette double singularité du lieu et de la langue, qui donne au poème son universalité.

 

Du ponton au chenal où

s’offre l’étang des élévations

en l’émeraude d’une vasque

où poudroient les embruns

coiffée du frais Magistrau*

je cueille grisée la vague hardie

De l’en-haut par le commencement

à l’en bas du monde pétrissent

firmament et eau de

l’éclairement les sources

 

Partout revient et part

le vol-exode des plumages d’air

de la toile des profondeurs

aux obscurités du silence-cri

par reflux des venteux assauts

prédomine la fleur de sel

En ce désert des apparences

j’inspire le vent des dualités

libre souffle immanent révélé

en d’infinies pleines lueurs

 

* Magistrau : Vent de terre, soufflant du Nord-Ouest.

***

L’archipel de Thau, lieu vivant méditerranéen est emblématique de « cet étrange pays de nulle part que l’on appelle Occitanie - en donnant à ce nom son sens d’espace de la langue d’Oc de l’Atlantique à la plaine du Pô, nonobstant sa récente affectation géographique à une partie seulement de cet espace entre Rhône et Toulouse » selon l’exacte formule de Michel Roquebert dans sa dernière publication (qui a bien occupé aussi mon été) : « Figures du catharisme » Perrin éd., 480 pages, 25 €, et dont nous parlerons aussi bientôt.

 

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :

 

http://les-poetes.fr/son/2018/20180913%20eric%20fraj.wma

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10/09/2018

Les poètes sont des guetteurs d’étincelles

Michel Eckhard Elial, poète, directeur de la revue et des éditions Levant, traducteur, est revenu le jeudi 6 septembre 2018 nous reparler de sa récente traduction de

« Même pour des milliers d’années » de la poète israélienne Dahlia Ravikovitch (éd. Bruno Doucey, postace de Sabine Huynh, 115 pages, 14,50 €).

En préambule, nous avions écouté la voix de Franck Venaille (1936 - 2018), lisant un extrait de « La descente de l’Escaut ».

Dans ce poème, tel un signal, apparaît la silhouette mythique de la sentinelle. Ce symbole, cher à Antoine de Saint-Exupéry, s’intègre à l’univers créatif de Dahlia Ravikovitch (1936 - 2005).

Le poète est le guetteur qui veille l’arrivée du jour au bout de la nuit.

C’est son travail de sentinelle qui fait émerger la lumière. Le poète est dans l’urgence de la lumière, nous signifie Dahlia Ravikovitch et Jérusalem est la lumière.

 

Serge Pey, lors d’une émission « les poètes »

(voir http://les-poetes.fr/emmission/2015.html ), avait insisté sur la nécessité de consentir à une création sacrificielle pour faire naître le poète : « Je suis un poète du rituel. Lorsqu’il y a sacrifice du langage il y a poésie. Le sacrifice du langage peut se résumer à un vers. Mais c’est une mise à mort. La Bible nous en parle, les grandes religions nous en parlent, toutes les traditions initiatiques nous en parlent. »

 

« Tout poème commence par un sacrifice. Et, d’abord, par celui de l’auteur, du moi.

Ecrire, c’est se préparer à mourir comme personne privée, gravir les marches de la pyramide sacrificielle du poème afin que, sur le sang répandu, puisse renaître le monde » écrit d’ailleurs Jacques Ancet dans sa préface au sublime livre de José Angel Valente : « au dieu sans nom » (éd. José Corti).

 

C’est bien cette volonté sacrificielle qui mobilisa toute sa vie Dahlia Ravikovitch.

« [ ...] la poète a dédié sa vie à creuser le trou de la douleur de façon obsessive et tragique, et à exposer les traumas, dans des poèmes qui les transcendent en les mariant à des traumatismes nationaux et universels » confirme Sabine Huynh dans sa postface.

 

Ces traumatismes nationaux devenus universels ont pour lieu Israël. Et, nous dit Michel Eckhard Elial, il y a des lieux lunaires en Israël.

 

Or, un des noms de Dieu, dans la tradition hébraïque, est le lieu. Un lieu que le poète peut faire vivre. C’est la manière dont le poète se saisit du lieu qui le fait passer de l’ombre à la lumière. Jérusalem est alors un lieu qui rassemble, en demeure de l’avenir.

 

Le lieu, un des noms de Dieu.

Le titre en espagnol du livre de José Valente est bien « Al dios del lugar ». Littéralement « Au dieu du lieu ».

« Et ce lieu, qu’est-il d’autre d’abord sinon celui du poème, ce « lieu du chant » [...] lieu d’attente de la parole. Lieu qui, finalement, est un non lieu : celui du présent, où toujours tout peut commencer » conclut Jacques Ancet.

 

Conclusion attestée par toute l’œuvre de Dahlia Ravikovitch dont les poèmes, selon l’expression de Michel Eckhard Elial, sont des « étincelles jaillies des ténèbres ».

 

Et les poètes sont des guetteurs d’étincelles.

 

A la mémoire d’Antoine de Saint-Exupéry

 

Au milieu de la nuit

un terrible clair de lune m’a rappelé

la mort en mil neuf cent quarante-trois

d’Antoine de Saint-Exupéry.

 

Vingt et un an après

des bouts de papier tournoient dans le vent,

vingt et un ans déjà

que la mer est toujours bleue au printemps,

et que ses os sont devenus du sable.

Vingt et un ans,

son avion a plongé dans la Méditerranée

entre les bourrasques du printemps.

 

Ce n’est plus le même monde,

de l’herbe et du vent,

du vent et du sable.

C’est le reflet d’un monde

qui existe sans

Saint-Exupéry.

 

La vie n’est pas éternelle,

pour personne.

Mais s’il avait survécu

à ce jour

de mars mil neuf cent quarante-trois,

il serait avec nous,

un grain de lumière,

une rose sous la brise,

un rire dans les nuages.

 

(extrait de « Même pour des milliers d’années »)

***

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur : 180906 Michel ECKHARD–ELIAL.wma  

 

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06/09/2018

 

Universel à donner le vertige

Le 16 août 2018, j’adressais un courriel d’accompagnement aux sommaires des émissions radio, que Michel Eckhard Elial a qualifié « d’éditorial », terme que j’ai adopté, puisque dorénavant ces « éditoriaux » destinés à l’origine à mes amis et relations, seront aussi en ligne sur le site les-poetes.fr .

Le 16 août, l’éditorial évoquait la grande figure de Franck Venaille.

Franck Venaille ne me répondit pas, mais c’était le mois d’août, le mois anesthésié, dans nos mœurs ordinaires et je ne m’en inquiétais pas.

Franck Venaille décéda le 23 août.

Qu’est-ce qui m’avait décidé à choisir dans l’étuve de cet été, parmi mes nombreux retards de compte-rendu et signalements des émissions, Franck Venaille ? J’avais le projet de réaliser une émission avec lui par téléphone. C’était un préalable.

Franck Venaille incarnait le poète d’aujourd’hui : un homme fondu dans la foule.

Cet intellectuel écrivait avec le génie d’un dompteur de langue qui ne se laissait pas embarquer par sa sensibilité d’écorché.

J’ai du mal à admettre que cette production, qui nous était familière, se soit arrêtée. J’ai vécu ce mois d’août, habité par les poèmes de Franck Venaille.

Prémonition, me dit Isabelle, mon épouse.

Peut-être, mais je ne compte plus les projets avortés avec les auteurs de poésie disparus sans crier gare avant leur réalisation.

La vie est une course de vitesse et pour beaucoup elle est perdue d’avance. Les occasions manquées nous ôtent le sommeil.

Alors je ne veux pas manquer de vous parler de Jacques Canut que tous les poètes, ici, connaissent. Cet ancien professeur de Lettres et d’Histoire, né en 1930, a publié 180 recueils de poésie, certains en langue espagnole (castillan) édités en Espagne (Pamplona et Palencia) et en Argentine (Buenos Aires).

Cet été, il nous livre deux nouveaux titres : « Alcancia - Tirelire » bilingue, français espagnol paru aux éditions Calamo.

Sans aucun doute, ces poèmes, courts, comme toujours chez Canut, ont été écrits en espagnol et traduits ensuite par leur auteur en français.

La langue est précise, efficace, fluide comme un ruisseau joyeux.

C’est un régal dans les deux langues, même si le castillan sonne mieux.

L’univers de Jacques Canut : la force des souvenirs, des lieux, de la beauté et de tout ce qui enfante le plaisir des sens et de l’âme, mais aussi les longues amitiés, l’amour des chats, l’amour des femmes et leur inévitable peine, l’amour débordant de la vie.

Tous ces thèmes se retrouvent dans « Claires-voies » édité par l’auteur dans sa collection « pour solde de tous contes ». Et toujours, chez Jacques Canut l’apologie de la poésie :

Matins

si délicieusement paisibles.

Léger,

je n’avais d’yeux que pour

ailes

ELLE,

la Poésie.

Lumières en fleurs.

La poésie, sa plus vieille et plus fidèle maîtresse qui l’empêche de « décliner entre vieillesse, solitude, émois, amertume... » et le conduit à parler d’Elle devant les élèves d’un collège de Gennevilliers.

Belle leçon que nous donne ce jeune homme de 87 ans qui ne renonce pas au travail de création, qui peut être un plaisir bien sûr, mais qui est surtout l’affirmation de la vie.

A commander chez l’auteur (7 € chaque volume) : Jacques Canut 19, allées Lagarrasic 32000 Auch.

***

L’image de l’Aile évoquée par Canut, est aussi choisie par un autre poète, infatigable, Michel Cosem qui publie aux éditions unicité, collection Imagination Critique : « Aile, la messagère », 145 pages, 15 €.

Ce poète chevronné nous réjouit de ses pérégrinations en Occitanie, en Bretagne, en France, en Espagne et dans le monde. Le lieu devient l’essence du poème.

Cette notion, devenue fondamentale aujourd’hui, a été l’objet d’un débat à Toulouse que j’avais animé à l’Hôtel d’Assézat, siège de l’Académie des jeux floraux, en 2017. Il me faudra revenir sur le sujet.

En attendant, lisons Michel Cosem qui, après Yves Bonnefoy, écrit : « On peut dire que le lieu est devenu la poésie elle-même où se mêlent la réalité et l’imaginaire, l’humanité et la culture ».

Avec les poèmes de « Aile, la messagère » nous voyageons non seulement dans l’espace, en retrouvant avec bonheur des lieux connus, mais surtout nous avançons dans la langue, c’est-à-dire dans l’idée, dans la sensation, dans le sentiment, dans l’Histoire. C’est tout cela, « en même temps » - pour parodier un des mauvais clichés de notre époque - , qui fait la puissance d’évocation des poèmes de Michel Cosem :

L’Autan se promène dans les collines, tourne au fond des ravines, effeuille le vieux chênes, lèche le bord du sillon et remue les pins cérémonieux. Il attend sous les arcades de brique et bondit tel un jeune chien et comme une tendre biche, il a la rousseur du printemps, un sourire pour charmer et des griffes pour faire mal. Il porte des odeurs d’eaux vives, d’écorces taillées, il a parfois le jacassement des bécasses, le vol souple de l’épervier. Comment renier son amour ? Et si l’on n’y prête pas attention, il est trop tard.

(Pays toulousain, Haute-Garonne)

***

Les éditions Bruno Doucey ont fait paraître un livre attendu depuis longtemps : « Même pour des milliers d’années »

de Dahlia Ravikovitch, traduit de l’hébreu par Michel Eckhard Elial avec une postface de Sabine Huynh, 115 pages, 14,50 €.

Le traducteur, par ailleurs poète et directeur des éditions Levant, s’explique longuement à l’antenne de Radio Occitania sur l’importance que revêt cette femme poète née en 1936 à Ramat Gan, près de Tel-Aviv, orpheline à six ans de son père, tué par un conducteur ivre, devenue au fil d’une dizaine de livres de poèmes, une des grandes voix de la poésie israélienne. Sa condition de femme la place en tête, dans son pays, de ce que les critiques nomment encore la poésie féminine.

Heureusement, nous sommes nombreux à savoir que les femmes occupent une place prépondérante dans le monde littéraire en général et dans la poésie en particulier, et qu’il n’y a plus lieu de séparer la poésie féminine de la poésie masculine.

La poésie n’a pas besoin d’un qualificatif de genre, qu’elle soit écrite par un homme ou par une femme.

Dahlia Ravikovitch laisse à sa mort en 2005, une poésie populaire lue par un grand public.

La poésie, elle l’a servie toute sa vie. On peut même dire qu’elle a été toute sa vie. Indissociable de tous les événements de sa vie.

Cette présence de la poésie, dans tout acte de sa vie, a façonné le destin de celle qui s’incarnait dans la poésie au point qu’ « elle pensait qu’elle l’avait éloignée des gens », nous révèle Sabine Huynh dans sa préface.

Dans ses poèmes, les lieux, la vie, dans sa quotidienneté comme dans sa spiritualité, nous saisissent : des sensations tout à la fois familières, insolites, exotiques, apaisantes, tragiques.

Une grande voix à connaître, à écouter.

Michel Eckhard Elial revient la semaine prochaine nous en reparler.

***

Une autre femme, grand poète, est publiée par les éditions Po&Psy collection in extenso : Hanne Bramness « Le poids de la lumière » poèmes 1983 - 2017, 884 pages, 25 €, eaux fortes de Florence Barbéris, édition bilingue norvégien français, traduction d’une autre femme poète Anne-Marie Soulier.

C’est une anthologie des ouvrages de l’auteure.

Hanne Bamness est une grande voix de la poésie norvégienne, reconnue et honorée par de nombreux prix prestigieux dans les pays nordiques.

La lumière dans les pays nordiques revêt une importance singulière. Elle imprègne toutes les sensations chez cette poète qui parcourt des lieux lointains comme Buenos Aires. Même dans la trivialité d’une visite inopportune, la lumière nous interroge :

Une visite

Elle, ici ? Dans le corridor je commence à douter

Fallait-il que je tombe sur elle dans la rue

d’une ville étrangère, je fais semblant d’être ravie

l’honnêteté n’a jamais été mon fort

Mais bon c’est fait je l’ai invitée à entrer, comme pour

mettre une limite à ma folie j’avoue que j’habite ici

mais pas pour très longtemps

Je t’en prie, dis-je en lui servant un verre de vin

Que faire d’autre ?

Tout à coup elle est à genoux devant moi, une lumière blanche

coule en une large bande le long de son dos depuis

ses épaules détournées, se rassemble dans ses semelles sous ses fesses

La lumière vient-elle de sa nuque chauffée par le soleil ?

Ou est-ce mon regard qui voudrait la gommer ?

***

Dahlia Ravikovitch et Hanne Bramness ont forgé leurs poèmes à partir de lieux et de modes de vie bien différents.

La poésie les relie et les fond dans une même humanité.

J’ai eu plaisir à lire l’une et l’autre en continu, la voix de la poète disparue se poursuivant chez la norvégienne. Leurs différences les rassemblent.

L’humanité est l’humanité de tous.

Rien de plus banal au fond, que ce constat qui abolit les frontières en faisant l’apologie des lieux.

Toute femme est universelle. Tout poète est universel.

Universel à donner le vertige, disait Jean Paulhan.

Vous trouverez le compte-rendu de l’émission sur notre site.

Vous pouvez écouter l’émission en cliquant sur :

..\son\2018\300818 Dahlia Ravikovitck.wma

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Gaston Puel me parlait toujours d'elle. 

Monique Saint-Julia, à laquelle il a voué une si longue amitié, partageait avec lui ce regard jamais lassé sur l'émerveillement du monde familier.

Ils aimaient les arbres, les champs, les oiseaux au lever du jour, les chats.

La vie, dans ce qu'elle a de plus humble, leur dictait leurs plus purs poèmes.

 

Ce ravissement, Monique Saint-Julia, l'offrait à celui à qui elle le devait, pour lui avoir offert ce qui pouvait l'approcher au plus près de la sérénité : son mari Bernard.

 

Bernard, figure tutélaire des deux derniers livres de Monique : "Je vous écris" et "Un jour de plus à aimer" (éditions L'Aire).

 

Michel Baglin avait signé la préface de "Je vous écris". Dans "Un jour de plus à aimer", Monique Saint-Julia se souvient d'une journée de grand bonheur à Valcebollière à marcher "sur le sentier empierré" avec précisément, Jacqueline et Michel Baglin.

 

Bernard était un chêne. Il nous recevait à Revel, avec l'aisance du grand chef cuisinier. A notre dernière visite, Isabelle, mon épouse, lui montra quelques rudiments sur l'ordinateur.

Quelques jours plus tard, sans crier gare, le chêne majestueux s'abattait.

 

"Longtemps et loin. C'est ainsi que l'on dit éternité en japonais (eien). Pas seulement du temps. De l'espace aussi" nous apprend Ito Naga , poète astrophysicien (non japonais) dans "Les petits vertiges" (Cheyne éd. 2017, p 67).

 

Or, la poésie est ce miracle qui immobilise le temps et le délivre de l'espace, comme l'affirmait Ramuz. 

La poésie autorise Monique Saint-Julia à disposer éternellement d' "Un jour de plus à aimer".

 

Je vous invite à écouter Monique Saint-Julia parler de ce livre en cliquant sur :

..\son\2018\LES_POETES_2018-01-18monique saint julia.wma

 

Vous trouverez en pièce jointe le compte-rendu de l'émission tel qu'il figurera sur notre site, aussitôt que notre ami technicien et webmestre Claude Bretin, sera rentré de son périple en Europe du Nord.

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous.

 

 

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TOUT POÈTE EST UN PONT

Les vies de jeunes toulousains ont été fauchées dans l’incandescence de l’été, leur véhicule chutant vertigineusement dans l’effondrement du viaduc de Gènes.

La sidération de l’écroulement des ponts.

En 1954, alors à l’école à Narbonne, je me souviens de la stupéfaction après la chute du pont de Coursan, bel ouvrage qui enjambait l’Aude. Un fils avait péri dans l’écroulement du pont construit par son père.

Plus tard, dans les années soixante, je traversais le pont suspendu de Saint-Pierre à Toulouse, avec une appréhension inavouée. Il fut démoli et reconstruit fin 1986.

Dans « Un livre ne dit jamais tout », écrit en marge du remarquable roman « Achille Viadieu, d’ombre et de courage » (Privat éd. 19 €), son auteur, mon ami l’écrivain poète Claude Faber, évoque cette démolition : « Je me souviens du jour où ils ont dynamité les vieux piliers. Je me trouvais sur la rive droite, à deux pas de la place Saint-Pierre. J’ai le souvenir de ne pas avoir aimé cette scène. Je ne comprenais pas. Pour moi, c’était comme abattre un arbre. Je pensais qu’un pont était indestructible, inébranlable, intouchable, éternel. Et, à cette époque, je ne savais pas encore qu’un parent d’Achille Viadieu avait participé à sa construction... Depuis ce jour de 1986, je me suis toujours dit qu’il fallait autant respecter les ponts que les mains tendues. »

Les ponts sont des mains tendues, ils sont des passeurs et les poètes sont des passeurs. Un poète est un pont qui relie tous les hommes.

Dans l’émission diffusée pour la première fois le 15 février 2018, en préambule à la lecture des poèmes de Marianne Moore, j’évoquais quelques figures de ces ponts qui nous basculent sur les berges de la vraie vie  :

1 - Serge Pey, dont l’actualité en février 2018, était la parution de « Flamenco. Les souliers de la Joselito » non paginé, 22 € co-édité par Les Fondeurs de Briques et Le Dernier Télégramme.

Il s’agit d’une anthologie de tous les recueils, rythmée par le flamenco qui, nous dit le poète toulousain, «  a traversé ma vie comme un fleuve en crue. »

« Le duende, écrit-il dans sa postface, c’est donner à voir en un même instant tous les angles du monde en arrêtant le monde pour l’aimer. »

 

2 - Michel Cosem pour « Les mots de la lune ronde » aux éditions L’Harmattan, 100 pages, 13 €, avec un avant-propos de Jacqueline Saint-Jean.

C’est une nouvelle livraison de ce poète qui vit lui aussi près de Toulouse, jamais lassé par l’analyse des lieux, traversés comme autant de témoins qui rendent compte de la beauté ordinaire dont le poème est le miroir qui reflète l’image plus juste du monde.

 

3 - Simone Alié-Daram qui avait fait paraître « Dialogues d’outre nuages » (Copymédia 12 €, à commander par courriel à : daramalie@free.fr).

Une inévitable gravité s’attache à ces poèmes, ceux du deuil, du sentiment tragique de la vie d’Unamuno. Le deuil, décliné en trois périodes : « Tôt - Tard - Toujours » ; et à chaque période, une tonalité de poèmes.

Et le pont ici est perdu :

 

Oiseau noir sur bouée jaune

Eaux boueuses

Pont perdu

Vent couché

Gris pastel sans orangé

Le clap guttural de l’eau frappe la brique

Une paix vermoulue et sereine

Englue l’air que structurent

Seuls les cris des mouettes

Agrafant

Les nuages comme autant de rubans.

 

Une émission le 20 juillet 2017 avait déjà été consacrée à Simone Alié-Daram pour ce recueil, émission que vous pouvez écouter sur 2017\170720.wma

et lire le compte-rendu en cliquant sur : http://les-poetes.fr/emmission/2017.html

 

4 - Anne Mounic « Tout l’à-propos de ces merveilles » accompagné de dessins et gravures de l’auteure, 463e Encres Vives 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges 31770 Colomiers.

C’est Claude Vigée, voici déjà longtemps, qui m’a fait lire Anne Mounic. Elle est aujourd’hui la référence pour ce qui a trait à l’œuvre de Claude Vigée. Dans ce recueil, publié par Michel Cosem, se retrouve l’attachement de cette artiste poète, au dessin et à la gravure.

Poèmes subtils, d’une philosophie dans laquelle la lucidité ne défait pas cette aptitude à l’émerveillement, mais simple, patient, intime.

Elle sait traduire la « continuité du lieu dans l’être », force première du poème.

 

5 - Léon Bralda « La voix levée » aux éditions Alcyone, 65 pages, 17 €.

En exergue, ces deux vers d’Alain Freixe : « Tu peux lever les yeux / le ciel te ressemble ».

Un très beau tirage, qui fait de ce recueil un livre d’artiste grâce à la reproduction de huit gravures de Lionel Balard.

Le poète régurgite l’enfance universelle qui immole les lieux qui l’ont façonné comme le « Moulin de Cordier » et cette terre sèche des vignes du côté de Béziers.

Une écriture précise, imagée à souhait, qui crée une atmosphère nostalgique, au ton égal tout le long du livre, apanage d’un authentique style.

 

***

L’authentique justement, c’est ce que recherchait celle qui incarna la modernité dans la poésie américaine : Marianne Moore (1887 - 1972) , personnage principal de l’émission du 15 février 2018.

La France est assez avare de traductions. Il fallut attendre le travail de Thierry Gillybœuf pour que paraisse chez José Corti : « Poésie complète. Licornes et sabliers » 406 pages, 24 €.

Pour Marianne Moore, rappelle son traducteur, la poésie se doit de créer « une place pour l’authentique », qui ne peut se trouver que dans le monde et non dans l’individu.

 

Et comme tout poète est un pont, Thierry Gillybœuf est amené à écrire que le poème chez Marianne Moore, qui « menace à tout moment de s’effondrer, au contraire, affiche une miraculeuse solidité, à la manière de l’improbable pont suspendu de Brooklyn ».

Après Marianne Moore, répétons :

 

Béni soit l’homme qui « prend le risque d’une décision » - se

pose la question : « Cela résoudrait-il le problème ?

Est-ce bien tel que je le vois ? Est-ce dans l’intérêt de tous ? »

Hélas. Les compagnons d’Ulysse sont à présent des politiques -

vivant sans rien se refuser jusqu’à ce que le sens moral soit noyé,

ayant perdu tout pouvoir de comparaison,

pensant que la liberté émancipe, « des esclaves qui se sont

eux-mêmes enchaînés ».

 

 

Vous pouvez écouter cette émission en cliquant sur :

http://les-poetes.fr/son/2018/LES_POETES_2018-02-15%20-%20marianne%20moore.wma .

 

Vous trouverez en pièce jointe le compte-rendu de l’émission tel qu’il figure sur notre site.

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,

 

 

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En 1966, grâce aux publications de Pierre-Jean Oswald, je découvris

Franck VENAILLE avec « Papiers d’identité ».

C’était ça la poésie contemporaine.

Une écriture faite pour l’oralité, aucune emphase mais une tension dramatique, une langue curée à l’os qui recréait un vécu à fleur de peau. Quelques mots suffisaient à ce poète éloigné de toute ornementation, pour faire vivre une atmosphère lourde de sens, sans que rien ne soit expliqué, comme dans la prose d’Hemingway.

Peu d’auteurs pouvaient écrire cela. Lui, y est parvenu avec une régularité toujours en cours.

En ce sens, c’est un des phénomènes les plus remarquables de la poésie contemporaine.

 

Au centre de ce long travail : l’homme, l’étrangeté de sa condition, les paradoxes de ses comportements, la blessure particulière reçue comme une blessure originelle.

 

Tous les hommes sont de grands blessés, surtout ceux qui ont fait la guerre.

La guerre, Franck Venaille l’a connue en Algérie. Presque trois années à vivre cette guerre qui ne disait pas son nom. Il ne publiera pourtant « La guerre d’Algérie » aux éditions de Minuit qu’en 1978. Elle aura, entretemps, imprégné tous ses livres précédents. Des références subliminales parfois, mais toujours comme une nécessité.

La guerre. Elle revient, trente cinq ans plus tard avec « La bataille des éperons d’or » (12,90 €) et ensuite avec « Requiem de guerre » (11 €), les deux livres au Mercure de France.

 

Guerre absurde, toujours, faite par ceux qui ne la veulent pas, alors que ceux qui l’ont voulu, ne la font pas. Les puissants s’affrontent par substitution. Rien n’a changé. Les puissants finissent rarement dans la fosse où ils envoient les leurs.

« Le pouvoir dès qu’il s’exerce corrompt et se corrompt » affirme Maurice Blanchard. La vie apparaît alors comme une abjection : « la naissance est une guillotine » écrit Blanchard. Et Franck Venaille se désole dans « La bataille des éperons d’or » :

 

C’est laid la vie.

C’est mal.

[...]

« Monde ô monde que

vous ai-je fait ?

Qu’ai-je dit

qui vous ait blessé ? »

 

La réponse se fait

attendre la réponse

Mal et encore mal

la vie d’un homme

se fait attendre.

 

Le tour de force dans la poésie de Franck Venaille, est qu’à aucun moment, ne s’installe de décrochage avec la vie.

Aussi redoutable que cela soit, tous, nous nous reconnaissons dans les poèmes de Venaille.

En paraphrasant l’assertion abrupte de Rimbaud, nous pourrions dire : « beaucoup de poètes, peu d’auteurs. »

Franck Venaille est un auteur de poésie.

 

Certainement, il obéit à l’intuition de Gaston Puel quand ce dernier écrit : « Au mieux on ne s’exprime qu’avec son être abandonné, le plus secret, l’exclu. Rejeté d’un âtre essentiel, il témoigne de l’absence qui l’a nourri. »

 

Pour expliquer l’engouement, et il ne faut pas le sous-estimer, le plaisir, que nous vaut la lecture des poèmes, même noirs, de Franck Venaille, Gaston Puel, dans son « Journal d’un livreur » ( L’Arrière-Pays éd.) l’avait déjà défini : « A la matière brute (le vécu remémoré) le livreur ajoute une plus-value : son écriture. Cette matière quelconque, commune à tous, se valorise par le style. Sur celui-ci le livreur sera jugé. »

 

Je vous invite à écouter ce style saisissant de Franck Venaille en cliquant sur deux émissions :

- celle du 19 octobre 2017 :

http://les-poetes.fr/son/2017/171019.wma

- celle du 11 janvier 2018 :

http://les-poetes.fr/son/2018/LES_POETES_2018-01-11%20michel%20venaille.wma

 

Les comptes-rendus, qui englobent les annonces de parutions faites en préambule, seront mis en ligne au retour de notre ami, ingénieur du son, photographe et webmestre, Claude Bretin.

 

Amitiés à ceux qui se reconnaîtront,

fraternité à tous,

 

 

 


 

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