LES SIGNES : LIGNE DE RUPTURE Dans le parcours de qui écrit, des bornes se dressent de manière naturelle : croix d'un pèlerinage, ou flèches du temps. Les signes relèvent de ce phénomène de marquage. Après rien n'est plus pareil et avant de les avoir écrit tout était différent. Ils dessinent une ligne de rupture au cours de cinq recueils, qui va séparer l'écorce de l'écriture en deux continents distincts. L'homme, à des périodes de sa vie, se retourne et réalise : à tout jamais il ne reviendra sur l'autre bord, il ne peut aller qu’en face vers des territoires inconnus, ignorés de lui-même et des autres avant de parvenir à les exprimer par des mots. Est-ce un jeu, le jeu de la vie le plus vrai, le plus cruel aussi par son caractère irréversible. De ses limites non extensibles, ce qui déborde en soi va rejaillir au dehors par un trop plein aménagé dans le corps du poète : d'abord une nappe, série de descriptions des éléments du parcours régulier, sorte de métronome, puis la nappe passe le bord, se déverse dans l'imaginaire, qui à son tour envahi, débordera vers l'errance, le voyage au sens large et vague. Le poète et l'homme sont dépassés, leur moi disparaît sous le flot du cours de la vie, emporté par sa force qui charrie les morceaux de son habitacle, lequel n'a pas pu résister sous les yeux de son esprit impassible à distance. A la façon d'un événement naturel les signes engendrent une mutation dans la façon d'appréhender la vie. Ils jouent un rôle assez perturbateur pour inviter le poète à partir de façon déterminante vers la quête intérieure, sorte d' « embarquement pour l'être » dont l'aventure tient de la « folie » au sens humain le plus noble du terme. Le poète ne s'y aventure pas sans en prévenir les risques et préalablement parfaire le matériel écrit qui va lui tenir lieu de trimaran. Le langage suit le mouvement, escorte l'homme et à la fois le devance pour structurer ses pas sur les sables mouvants de l'intériorité. Le poète est à la fois en train d'écrire et de s'incarner en tant que homme navigateur sur l'océan de son cerveau inoccupé. Il croit qu'un littoral va se profiler pour arrêter devant ses yeux l'horizon reculant toujours, mais d'abord il se perd en ses étendues où tout alentour n'est qu'un espace lisse, sans prise, à l'infini. Ce n'est que perdu à lui même que son corps poétique va trouver les gestes salvateurs, se mettre à nager. Il va en se mobilisant ébranler certains éléments du langage. L'un permettra à l'autre d'exister, et l'esprit, à distance de l'homme, va constater qu'il se transforme. Alors l'esprit lui-même se prépare pour l'accueillir en sa mutation. L'homme s'est égaré, mais le langage lui a fait finalement signe et il a continué en son absence fictive à lui donner chair pour que l'esprit le distingue, le reconnaisse en l'immensité où il a osée se risquer pour être un autre. Peut-être l'écriture ne bougera-t-elle pas? Le paysage restera-t-il identique, jumeaux du quotidien? Mais le poète aura subi du dedans une métamorphose spirituelle. Il aura goûté de ce fruit invisible qui n'existe pas matériellement pour le prouver. Et, grâce à cet impossible, il continue, parallèlement à ce qu'il écrit et par ce qu'il écrit, cette quête détachée et à la fois rattachée à l'écriture, quête qui ne peut avoir lieu sans elle, et qui pourtant s'en éloigne parfois jusqu'à les rendre étranger l'un pour l'autre, deux étrangers en état de dépendance. Margo Ohayon