L'éditorial de Christian Saint-Paul

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2023

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Christian Bobin poète pour l’éternité


 

Pour l’émission du 25 octobre 2022, après avoir signalé les événements majeurs autour de la littérature et de la poésie dans notre Occitanie, c’est-à-dire à ce moment-là le colloque « Les mondes de José Cabanis » de l’Académie des jeux floraux de Toulouse et la création de Laurence Pagès au Centre Joë Bousquet de Carcassonne et enfin la parution du dernier livre de poèmes de James Sacré dans la collection Poche/Poésie des éditions du Castor Astral Une rencontre continuée « Mais comment s’y prendre à cause des épines ? », 202 pages, 9 €, livre d’une grande puissance qui fera l’objet d’une émission à part entière début 2023, et avant d’aborder l’univers envoûtant de notre plus grand poète français : Christian Bobin, dont je ne pouvais ou voulais imaginer qu’il allait bientôt quitter ce monde qu’il savait louer mieux que quiconque, j’ai fait appel aux citations * d’une grande figure de notre poésie : Joël Vernet, proche de l’éthique poétique de Bobin, mais lui, plus grand voyageur sur les chemins terrestres.

Ce qu’il dit de sa posture de création poétique pourrait s’appliquer à notre poète disparu du Creusot :

« J’écris car la parole orale m’abandonne. C’est par l’écriture que je parviens à retranscrire cette beauté qui me traverse chaque jour, qui me fait baisser parfois les yeux. »

« Le poème rassemble l’essentiel, l’éclair. C’est l’art qui me convient le mieux. Il demande du courage, de l’obstination, de l’abandon. »

« J’ai écrit pour voir mieux, voir plus loin, bien peser ce que sont la joie et la fraternité. »

« J’écris pour vivre mieux, pas tout seul dans mon coin, terré comme une bête traquée, mais à l’unisson, même si les autres, je ne suis pas obligé de les croiser constamment . »

* : puisées dans la revue Rumeurs n° 8 d’Octobre 2020

 

Joël Vernet donne la main au maître Christian Bobin pour ne pas être écrasé par les facéties délétères du monde mais au contraire pour triompher singulièrement de la mort et emporter l’inépuisable beauté du monde à portée de notre regard pour peu qu’il soit fraternel.

Mais l’angélisme n’est pas de mise chez les poètes, et cette volonté fraternelle ne masque pas les dangers d’un monde qui, au fond, sera toujours à reconstruire spirituellement pour le rendre habitable en poète.

C’est cette force spirituelle, époustouflante chez Bobin, magnifique chez Vernet, qui fait la grandeur de la poésie.

« Le monde est un couperet, une trop grande sensibilité y signe votre arrêt de mort » lit-on dans :

« Eclat du solitaire » de Christian Bobin paru aux éditions Fata Morgana en 2022, 45 pages, 11 €.

« Un matin sur le rebord de la fenêtre, il y a eu dans cette chambre, d'un côté le dessin d'un visage, de l'autre un bouquet de pivoines. Ils sont entrés en lutte. Ce livre est la chronique de leur guerre."

Ce bref recueil se construit à partir d’un autoportrait de Gilles Dattas. Ce dessin recèle en soi, toute l’humanité, celle d’un gardien du musée du Louvre, artiste véritable et inconnu qui fige toute une vie de combats triviaux et laborieux dans son propre visage sans concession, piégé dans le miroir des toilettes du Louvre dans la nuit vide du musée.

Et le génie de Christian Bobin est de restituer par le poème, par cette pure parole de l’esprit, toute sa grandeur à cet homme qui représente tous les hommes.

« Le vrai est humain, impossible à incarcérer dans un chiffre » poursuivra-t-il dans son autre recueil de l’année 2022, un pur chef-d’œuvre, qui apparaît aujourd’hui comme son chant du cygne :

« Le muguet rouge » aux éditions Gallimard, 80 pages, 12,50 €.

Un administrateur culturel, pour mettre certainement en valeur la poésie de performance qu’il est censé promouvoir, raillait avec un manichéisme affligeant « les poètes de bibliothèque ». Mais ce sont les poètes de bibliothèque comme Christian Bobin qui ont fait et feront avancer l’humanité dans son aventure spirituelle !

Dans « Le muguet rouge » le poète retrouve la figure de son père mort en 1999. Il lui fait injonction d’aller au-devant de sa famille jusqu’alors inconnue qui a inventé le muguet rouge. L’onirisme du poème n’est que le faire-valoir du regard prophétique du poète. Et ce livre sublime est maintenant un testament dont l’humanité, en se révisant, devra exécuter. Lautréamont avait raison : la poésie a une utilité pratique.

En premier lieu Christian Bobin nous met en garde contre la sacrosainte modernité. Il tempère le : il faut absolument être moderne du très jeune Rimbaud par cette assertion : « La modernité est le crime parfait - même le mort ne s’aperçoit pas qu’il est mort. »

Moi qui vais démuni de Smartphone, je ne me suis plus vécu comme un laissé-pour-compte en lisant : « La fausse présence dans leur poche, sur leur table, c’est leur pain, leur bible, leur père, leur mère, une toute petite pierre tombale vitrée sur laquelle ils se penchent jour et nuit pour tutoyer des ombres pendant que leur vie se décolore. »

A ma grande jubilation, Bobin fait l’apologie du livre : « Mes mains sont ce lutrin fait pour accueillir les ailes battantes d’un livre. »

Cet amoureux des arbres s’est retiré de lui-même pour laisser venir à lui l’écriture. « Et voici qu’elle me le rend au centuple » s’émerveille-t-il.

Même s’il n’accorde aucune confiance aux hommes de pouvoir : « Les hommes de pouvoir ont des têtes de lion en pierre. De leur bouche, aucune eau ne coule. Ces fontaines sont mortes », même si « Chacun est le génie de sa propre ruine », il ne faut jamais s’abandonner au nihilisme : « Que jamais le nihilisme ne vienne prendre son impôt sur le bord de mes lèvres. »

Toute la poésie de Christian Bobin est une éthique de vie et la dramatique finitude humaine « nous crée un devoir envers ceux qui nous ont précédés ».

Jamais un poète en si peu de pages nous aura légué un tel constat de lucidité, cette vraie arme de la poésie qui ne touche que par les salves de la parole. Cette lucidité est celle de la prophétie poétique qui échappe totalement à ceux qui s’arrogent le droit de nous gouverner. Ceux-là sont bien dans le monde de l’illusion : « Opinions et discours sont des fientes chaudes sur la paille électronique. »

La parole poétique est un raccourci lumineux vers la réalité. Elle condense tout le travail d’Hannah Arendt sur la banalité du mal en deux phrases : « Hitler n’était personne. Il était juste la totalité des gens qui le suivaient. »

Aujourd’hui qui suit Poutine et les autres ?

Et puisque « la vie n’est qu’un bivouac »il ne restait à notre plus grand poète français qu’habiter le seul monde possible pour ce grand agoraphobe, celui du poème : « Je n’ai jamais rien su faire dans le monde que m’asseoir sur les marches d’un poème et mendier. »

« Le muguet rouge » : un livre qui a déjà sa place dans l’histoire éblouissante de la poésie française.

 

 

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