L'éditorial de Christian Saint-Paul

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2021

 

 

 

 

 

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Les éditions LEVANT qui font partie de notre riche patrimoine d’Occitanie avec leur siège à Montpellier, ont fait paraître à la sortie de notre premier confinement un bel ouvrage, une anthologie de

« Poèmes choisis par Pascale Goëta :

Seule, aux confins

- Journal poétique en temps de confinement »

95 pages, en librairie ou directement à : editions.levant@gmail.com .

Cette période est-elle celle de la solitude ?

La lecture de poèmes, plus dense encore que toute lecture littéraire n’abolit-elle pas ipso-facto le sentiment douloureux d’une solitude vécue comme une déréliction ?

Cette sensation de solitude qui nous égare dans les affres de l’esseulement n’est-elle pas démultipliée dans l’étouffement de la multitude ?

J’appelle solitude la foule.

Cette solitude là, le poète souvent la connaît.

Sidoine Apollinaire déjà pouvait la définir : « J’appelle solitude maximale une foule, si grande qu’elle soit, d’hommes étrangers à l’art littéraire ».

C’est pour braver cette solitude maximale que les éditions Levant et Pascale Goëta nous proposent cette anthologie, pour, selon les mots mêmes de l’éditeur, le poète Michel Eckhard-Elial : « Ré-enchanter le monde par la poésie et la pensée ».

Ecoutons-le :

Jusqu’à toucher le monde

 

L’étrange situation qui nous a pris dans sa

nasse en ce sinistre mois de mars 2020 a plongé

le monde dans un silence inédit et mortifère.

Prisonniers en nos murs, il a aboli le tissu même

de la proximité physique au monde, l’ordonnation

réciproque entre lui et les choses : les confins de

l’existence devenus si minces et sibyllins se sont

rétrécis jusqu’à devenir de nouvelles frontières

périlleuses et opaques, de timides enveloppes

d’une lumière raréfiée et celée, quasi-clandestine.

Quelle est la signification profonde de cette

dramatique survenue et ses conséquences : au

sortir de la pandémie, un monde nouveau est-il en

train de naître ? Un recommencement inchoatif

suggéré peut-être pour retrouver l’universelle

patrie de l’âme et de l’Altérité. Dans la courbe

des jours, l’imagination seule et l’espoir semblent

capables de suggérer ou de capter les échos d’un

renouveau, de balbutier, derechef, des appels sur

la beauté du monde. Ré-enchanter le monde par

la poésie et la pensée.

La poésie, parole première, accompagne ce

voyage, comme le soleil ne cesse de surplomber

la fuite des jours. Pendant les 55 jours de

confinement, Pascale Goëta a choisi et lu des

poèmes pour ce qui s’est révélé vite notre

essentielle survie. Ces soleils ont éclairé les jours

et élargi les solitudes, retrouvant une possible et

solidaire habitation.

Les Editions Levant ont jugé de l’urgence

de publier, avec la participation de plasticiens,

cette trace collective, dont l’objet et le message

s’inscrivent au cœur même de notre utopie

levantine. Poètes de la Méditerranée réelle et de

la Méditerranée imaginaire, porteurs de lumière,

pour remettre le cap sur l’espérance. Ainsi se

donne à nous le devoir de continuer à rêver.

Jusqu’à toucher le monde.

 

Michel Eckhard Elial

Janvier 2021

****

Extraits de « Seule, aux confins » :

Pour parler du monde

la terre a des mots plus larges

que les équinoxes et les cristaux

du souffle

combien de vents

déboussolent la mer

que nous cherchions

d’autres ports ou

le sommet de l’arbre

viendrait-il à être ici en silence

ce qu’on appelle un destin

sans l’évanescence d’une brise

ou le rose firmament

si rien d’autre et toujours

n’est en face de toi

un visage

comme un dévoilement de la terre

sous les eaux rassemblées

de ta lumière

 

Michel Eckhard Elial

***

45 - ٤٥ - XLV - μεʹ - המ - ۴۵

 

Subtiles, déchues, intimes, insufflées, rage et fougue

inaliénables fouettent d’embruns ta nuque. De la

mer des intrigants nuages à l’imprévisible havre

des anonymats, depuis de sombres abysses jusqu’à

la beauté soignée, du moindre reflet inavouable

à la fraîche voix brisant l’emprisonnement,

répare prédite et impromptue ta parole l’augure

pour annihiler silences. Bascule le jour, sature

l’air. Discrédite la nuit. Résonne de l’imaginaire

envoûtement le clapotis vulnérable prévalant les

failles. S’entrecroisent les regards en l’implacable

réticence, s’échappe l’audace par-delà les peurs,

se fondent les invisibles en l’infinité d’impasses.

Initiatique parcours aux horizons inextricables,

composent en filigrane d’un ressac impétueux,

dormantes les eaux. Sur la ligne de Vie, spacieuse

tu domines intérieure la mer.

 

Pierre Ech-Ardour

****

Même pour des milliers d’années

 

Je ne peux refaire le monde

et ça n’a guère de sens.

Un jour et puis un autre jour, une autre nuit

n’apportent rien.

Au printemps fleuriront pois de senteur, roses et

fleurs de margousier,

Toutes à leur taille et dans leurs couleurs.

Aucun véritable renouveau même tous les dix ans.

Qui veut respirer des parfums de rose

les cueille au fil du vent.

Qui veut planter un arbre

plante un figuier,

pour le bien des générations futures.

Demandez-moi si j’ai jamais vu la beauté,

je répondrai que je l’ai vue, mais pas

aux bons endroits.

Prenez l’exemple de cascades

si je les ai vues, que dire sinon

que d’immenses chutes d’eau ne sont pas

une vision agréable.

Les choses vraiment belles ne se trouvent pas

dehors

mais souvent à l’intérieur d’une pièce,

quand les portes sont fermées et les volets tirés.

La vérité c’est que les belles choses

ne sont ni des fleuves ni des montagnes ou des

rivages.

Je les connais trop pour me tromper,

et penser à d’autres choses.

Ce qui est laissé après la peine c’est la curiosité

de voir ce qui survient,

et de voir quel est le terme

de toute beauté.

Je sais : je ne dois pas planter de figuier.

On peut penser autrement,

attendre le printemps, des roses et des glaïeuls.

Mais la course du temps rend les hommes durs

comme des ongles,

gris comme des rochers

et têtus comme des pierres.

C’est peut-être une vision séduisante :

devenir un bloc de sel,

avec une force minérale.

Les yeux vides rivés à une usine de potasse et

de phosphate

même pour des milliers d’années.

 

Dahlia Ravikovitch

****

Le monde est en feu, je l’aime

 

En feu la laisse du chien qui m’a conduit aveugle

dans un amour ancien,

en feu le chacal qui hurle dans une chambre de

soldate face à une porte fermée à clé,

la queue de cheval derrière une nuque

hollandaise,

les lèvres où s’étale un lipstick canadien,

en feu le glaïeul qui a griffé la tête

d’une poétesse de Kiryat Ono,

en feu les vers de celle qui a toujours écrit

sur les roues du camion qui a fini par l’écraser,

en feu le sol qui garde les traces

de ma première danse,

en feu la lune

et ses dunes de sable,

la tempête,

la mer dont les vagues se mettent à genoux

devant l’allumette

qui met le feu aux poudres.

 

Ronny Someck

****

Sous la couronne du temps

le printemps se défeuille nos vies se vivent

et s’essoufflent aux confins obscurs

pourtant dans le jardin le cœur de l’arbre porte

le nom de l’aimée

la pierre la main de l’étincelle

blancheur du désert glacé dans le sang de la ville

que l’air respiré sous la peau de l’inaccompli

rayon de lune

je serai où tu seras un bourgeon détaché du vide

par amour de la lumière nous continuerons de

fleurir

pour réparer le nom du monde

 

Michel Eckhard Elial

****

Ce silence

 

Ce silence fait du chant des oiseaux le matin

Ce silence, recueilli sous la brise par les branches

du palmier

Ce silence où l’on entend la goutte d’eau du

robinet

Ce silence avant l’allumage de la radio et de la

voiture

Ce silence où se fige la lumière au-dessus des

montagnes du pays

Ce silence d’avant les mots qui séparent la langue

du vide

Avant d’apprendre ce qui se désagrège et part

Éloignant la voix des enfants du lit maternel et du

rire serein du présent

Ce silence du matin beau et calme

Comme une guerre qui guette au-delà des feuilles

de palmiers par-delà l’automne

Pendant que l’on compte les premiers morts

comme s’ils étaient nécessaires ou faisaient partie

de ce silence

Pendant qu’on prépare les repas et calculons ce

qui vient

Je rassemble la lumière de la cime des arbres

Pour qu’elle arrête le bruit de la faille sans remède

Qui se greffe au silence d’une chambre vidée

De tout.

Le silence tremble

Comme un corps qui saigne

de l’intérieur.

 

Hava Pinhas-Cohen

****

Printemps d’Israël, au temps du Corona

 

C’est pourtant bien le printemps ici en

Terre Sainte

l’odeur enivrante des champs

les bouleaux qui blanchissent au nord du pays

les ruisseaux du Liban et les fleurs de moutardes

qui piquent aux narines

Allongeons-nous ensemble

pour un juste repos

Mais au cœur c’est l’automne

Les coteaux s’égayent dans le rouge et le jaune

même les oiseaux volent les yeux clos

(pour ne pas avoir mal)

on s’en sortira, beuglent les troupeaux

tout le pays crie à l’amour

Mais au cœur un vent mauvais et l’automne

Amandiers en amour comme des fiancées sur les

collines de Jérusalem

et les merles noirs rappelant le rire des enfants

quand il éclatait en plein air

comme le cristal d’une cloche

le ruissellement de l’eau

Mais au cœur l’ombre noire se faufile, pareille

à l’automne

Dans les vergers d’Etzion, tout empli de l’espoir

des fleurs du cerisier

au bout des branches de figuier surgissent

de petites mains suppliantes qui prient

l’air, le ciel et la lumière

Mais au cœur les feuilles mortes d’automne

On a vu des bourgeons dans le pays, le temps du

rossignol est arrivé

et le roucoulement trompeur du pigeon

comment sortirons-nous le matin aux champs et

aux vignes

au cœur de l’automne

 

Eliaz Cohen

****

Suite Grise

 

voilà

ce n’est pas plus compliqué

de vivre ou pas

c’est au bord

il reste un ciel

on reste las

mais comme au calme

en attente parmi les mots

tièdes

ils se tiennent

tranquilles

 

Antoine Emaz

****

il n’y a pas de silence dans les mots – on peut juste

descendre jusqu’au murmure souffle chuintement

même le mot silence siffle déjà trop – même le

blanc bruit de tous les mots dessous comme une

pâte qui lève et libère parfois des bulles d’air

d’avant-langue – même bouche fermée en fin de

journée après toutes les paroles inutiles quand la

nuit vient comme un mur devant il reste encore

en fond d’oreille une sorte de crissement faible

un son continu et informe que l’on n’entend qu’à

peine et sur lequel se détache le bourdonnement

d’un frigo le bruit intermittent du radiateur ou la

fin du cycle séchage d’un lave-vaisselle – le silence

n’existe pas

sinon comme un mirage un horizon vide posé

derrière les pages sous la musique les langues

les cris et les soupirs du vivant ou la respiration

calme d’un dormeur – on rêve une sorte de fin ou

de mort sans expérience possible avant la vraie

donc silence imaginaire illusoire du rien – à tout

prendre on préfère la résonance ténue obstinée

de vivre ne serait-ce que le bruit du cœur plutôt

que d’être ainsi démesurément seul sur un quai de

gare après le dernier train ou dans une chambre

d’hôpital à attendre on ne sait quoi qui ne viendra

pas et tenir dans ce vide avec le temps qui goutte

à goutte muet comme un vieux robinet jusqu’à

l’aube

 

Antoine Emaz

****

À présent que les eaux furieuses

cognent contre les digues,

et les blanches cigognes qui reviennent,

au milieu du firmament,

se transforment en troupes d‘avions à réaction,

nous sentirons à nouveau la vigueur de nos

côtes,

et l’air vif réchauffer nos poumons.

Urgente l’audace d’aimer devant la plaine qui

s’ouvre,

quand le danger s’arque-boute sur nos têtes,

combien l’amour est nécessaire

pour remplir tous les vases vides

et les montres qui ne comptent plus le temps.

Combien faut-il de respiration,

une trombe de respiration,

pour chanter un petit chant de printemps.

 

Yehuda Amichaï

****

Je veux une trêve de cinq minutes pour un café

Mahmoud Darwish

 

Sur la terrasse de ma mémoire

les villes s’entassent

et la mer s’absente

Reste l’arôme du café moulu

qui accompagne le matin

dans le reflet d’un fragment embaumé de miroir

Puis retentit la fermeture

des portes de la nuit

les villes se pelotonnent dans l’obscurité

et une mère me guette

par la fente entre les frontières

Faudra-t-il le frémissement d’un songe

pour que mon appel me conduise jusqu’à elle ?

Un signe suffira alors et je chuterai

tel une étoile égarée

dans le jardin de son attente

 

Salah Al Hamdani

****

À la recherche de l’énergie vitale intérieure

 

Avec quelle audace pourrions-nous décrire

la pureté d’un ciel azur méditerranéen à la veille du

zénith ?

En effet, l’air frais et ce ciel

si uni dans sa manière d’être bleu

que le monde semble être cristallisé

comme dans un quartz de glace

qui ne brûlerait pas.

Cette lumière ne ment pas

mais elle enchante par sa douceur.

Comme perdu dans un vaste Océan,

l’homme profite de cette visibilité pour y découvrir

des nouvelles terres aux bords des rivages

de nouveaux astres en lisière d’atmosphère.

 

Matiah Eckhard

****

D’une voix sans corps

 

La voix se voile et se dévoile

Quand elle s’absente du corps

Tu n’es plus dedans ni devant

L’horizon des aubes muettes

Tombé par erreur en sautant la marche

Dans le trou noir de la lumière où

La pointe acérée des choses s’émousse

Dans le vert sommeil du souffle

Secouant la poussière qui t’habite depuis

Toujours où tu rampes obstinément

En levant ton ombre jusqu’à la lumière

Pour scruter l’ultime sphère de l’écho

Je ne saurai jamais si j’ai parlé ou entendu

Mon propre silence entre tes lèvres infinies

Car la terre du ciel est un son invisible

 

Michel Eckhard Elial

****

Song

 

Le poids du monde

est amour.

Sous le fardeau

de solitude,

sous le fardeau

d’insatisfaction

le poids,

le poids que nous portons

est amour.

Qui peut nier ?

Rêvé

il touche

le corps,

pensé

construit

un miracle,

imaginé

angoisse

jusqu’à naissance

dans l’humain -

regarde par le cœur

brûlant de pureté -

car le fardeau de vie

est amour,

mais nous portons le poids

avec lassitude

et devons ainsi reposer

dans les bras de l’amour

à la fin,

reposer dans les bras

de l’amour.

Nul repos

sans amour,

nul sommeil

sans rêves

d’amour -

soyez fou ou glacé

obsédé d’anges

ou de machines,

le vœu dernier

est amour

- ne peut être aigri

ne peut dénier

ne peut s’abstenir

si dénié :

le poids est trop lourd

- doit donner

sans retour

comme la pensée

est donnée

en solitude

dans toute l’excellence

de son excès.

Les corps chauds

brillent ensemble

dans l’obscurité,

la main s’avance

vers le centre

de la chair,

la peau tremble

de bonheur

et l’âme vient

joyeuse à l’œil -

oui, oui,

c’est ça

que je voulais,

que j’ai toujours voulu,

j’ai toujours voulu,

retourner

au corps

où je suis né.

 

Allen Ginsberg

****

Distance de sureté

 

Oublie moi.

Si tu crois au soleil,

critique les fleurs,

compte sur les vents,

oublie moi.

Je suis né dans un monde trop classifié,

chargé de considérations et d’obligations sans

nombre.

Si j’étais né cinquante ans plus tôt

il se peut que je me serais connu

dans des circonstances plus heureuses

avec un autre acte de naissance

sur papier épais

et lettre gothique.

Dommage. Mais

maintenant

je suis pour moi. Moi-même pour moi-même.

Moelledemoi.

De loin seulement j’entends les vieux tambours.

C’est à peine s’ils entrent dans les tympans.

C’est à peine s’ils sortent des tympans.

Sonorités.

Sonneurs.

Sonneries.

Et après tout sera grand ouvert

comme avant le déluge.

 

David Avidan

****

Je veux sentir ta vie dans ton corps

Te sentir tout entière

Jusqu’au coeur de la moelle de tes os

Dans tous les plis de tes pores

Je n’ai pas la nostalgie de l’amande

Qu’on grille

Du pain qui respire à la sortie du four

De la fleur d’oranger de l’orange

Il me revient le goût des bruits

De la foule des chaussures et des cuirs

Des laines des haleines

Des beignets de la fibre de palme qui les tient

Des gouttes d’orage sur la terre qui expire

De la rose dans la menthe

Au matin du printemps

Du basilic dans le lait qui apprivoise

L’angoisse du soir

Je veux te sentir sentir tes eaux

Ton sang et tes sels

Rentrer dans ton air

Me frotter à ton ventre

Écouter les bruits du monde

Me prélasser sur ton dos

Me masser sous tes pieds tes aisselles

Te respirer m’instiller en toi pour que

Tu me reconnaisses chaque fois que tu vois

 

Saïd Sayagh

****

Je me suis vidée

 

Je me suis vidée comme une piscine

je t’ai dit ce qu’une femme ne se dit pas,

j’ai pensé que si j’étais nue,

j’essaierais de reconstruire un commencement, tu

sais pourquoi c’est arrivé, terrible, je me suis vidée

comme une piscine,

ce que j’aurais pu faire depuis le début

ce que j’aurais fait s’est effacé dans l’oubli,

ça aurait pris des jours pour revenir,

je n’ai pas encore d’expérience : j’aurais aimé

qu’il réponde à ma question

je ne sais pas quand une telle force me soulève,

ce moment revient, il existe encore,

revenir en arrière est-ce vraiment un retour ?

J’attendais, sans que tu bouges, comme un second,

un autre moi.

 

Yona Wollach

****

Je vous parle des murs

 

Si tu parles aux murs, fais attention, je te préviens

fais attention.

Les murs sont comme ces plantes bizarres qui

semblent fermées et quiètes. Mais ce n’est pas

vrai. Un moment, ou l’autre, elles s’ouvrent

subrepticement – c’est toujours au contact d’une

proie ingénue – et elles se referment vous ayant

happées irrémédiablement, et assimilées. Et vous

êtes encore là à les regarder comme si rien ne

s’était passé. Je vous en parle – des murs – et vous

mets en garde, parce que j’en sais beaucoup sur

leur comportement, moi qui suis ennemi déclaré

des murs, et qui leur tiens des discours offensants,

leur faisant entendre qu’ils ne sont pas de la race

des portes et des fenêtres qui ont deux richesses :

le dedans et le dehors. Les murs m’ont inoculé

l’obsession du dehors.

 

Guy Levis Mano

****

 

 

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TEMPO POEME

animation de

Svante Svahnström

Francis Pornon

et

Christian Saint-Paul

le jeudi à la

Maison de l’Occitanie de Toulouse

 

FRANC BARDOU

dans le cadre des Dijous de l’Ostal

animation enregistrée

car ne pouvant accueillir de spectateur

en raison de la crise sanitaire et

diffusée par Radio Esprit Occitanie

 

 

Franc Bardou, comme son cher Joë Bousquet, n’est lui qu’en passant… et s’en excuse platement.

Il est né à Toulouse en 1965, enseignant et poète, écrit en occitan depuis 1989, collabore à la revue Òc. Il est depuis 2011 le rédacteur en chef de la revue Gai Saber.

Auteur d’une thèse de doctorat sur l’œuvre et la pensée de René NELLI (1907-1982), il est membre de l’Académie de Jeux Floraux de Toulouse et de l’Acadèmia Occitana.

 

Auteur de recueils de poèmes tels que Filh del Cèrç 1995), prix Paul Forment 1996, Cant del Cèrç (1996), La crida (2003), Atlàs londanh (2006), L’arbre de mèl (2010), et d’un manifeste littéraire consigné par les écrivains de sa génération au sein du Mouvement descobertista (1998).

 

Sa pratique poétique, de forme et d’inspiration troubadouresque, s’articule autour du rythme, dans une perspective hallucinatoire ou visionnaire qui ouvre l’imaginaire des textes à tous les possibles.

 

En prose, il a aussi publié deux recueils de nouvelles, D’ara enlà (1999) et Qualques balas dins la pèl (2009), et un roman d’inspiration jungienne, La nuèit folzejada (2003) traduit et publié en catalan en 2004.

 

La préoccupation occitane est essentielle chez cet auteur docteur ès-études occitanes. Voici ce qu'il écrit à propos de l'identité occitane de Nice :

" Nice a, en principe, une identité linguistique (et littéraire) occitane. Les Occitans, il y a de cela 12 ou 13 siècles, appelaient les Musulmans au secours pour se protéger des Francs qui, contrairement à ces derniers, ravageaient et brûlaient tout sur leur passage. Ces soit disant “identitaires” ont pour le moins la mémoire courte.

 

La première chanson de geste écrite en Occitan vers 1105, La Canço d’Antioca de chevalier Bechada, décrit les princes musulmans de Palestine comme des seigneurs de grande noblesse, de grande beauté, de grande élégance et de grand raffinement, lorsque, peu d’années après lui, les auteurs français, anglo-normands et germaniques les décrivent comme des monstres ou des démons.

 

L’identité occitane (de Nice et d’ailleurs) est inscrite dans les textes occitans fondateurs tel celui cité plus haut : rien à voir avec des saucissonnages provocateurs antimusulmans.

L’esprit même de la littérature occitane initiale, celle des Troubadours, est très probablement fortement inspirée de la poésie amoureuse profane des musulmans d’Espagne médiévale.

Redécouvrir la culture littéraire musulmane permettrait bien au contraire aux Occitans, de Nice et d’ailleurs, de redécouvrir leurs plus anciennes racines identitaires, complètement ouverte sur la Méditerranée des trois religions du Livre.

 

Rien à voir, donc, avec cette occitanerie xénophobe et pseudo-identitaire…

D’ailleurs, n’est-on jamais mieux soi-même que face à face avec l’Autre, d’où que l’on soit, si tant est que l’on soit seulement de quelque part… ? "

 

Franc Bardou se revendique avec joie, comme continuant l'œuvre universelle des " Poètes du Sud ", voici ce que nous pouvons lire à ce propos :

 

« Cet «esprit», ouvert par l’art courtois d’Occitanie, est resté en germe dans toute la lyrique du «Grand Midi», ainsi que l’appelait Nietzsche, en y maintenant l’équilibre entre le chant ouvert et le «Trobar » hermétique, entre la clarté et l’obscurité, entre la beauté extravertie du monde et son sens caché.

Avec les grands troubadours Raimon de Miraval du Carcassès et Guiraut Riquier de Narbonne, Charles Cros, Joë Bousquet, Pierre Reverdy, René Nelli, Max Rouquette… Poètes du Sud et chantres du Génie d’Oc ont donné leur voix à l’invention poétique occitane. »

 

Mais Franc Bardou ne cache pas que les élites intellectuelles ont abandonné très vite les auteurs occitans dans l'histoire. Les occitans aujourd'hui sont, pour l'essentiel, des gens des villes et des gens de lettres. Et la littérature occitane est une littérature insurrectionnelle.

 

Franc Bardou se souvient que c'est lors de son incorporation dans l'armée, qu'il a déclaré être occitan. Auparavant, c'était une nostalgie.

 

René NELLI est son maître intérieur.

 

Littérature ultra-minoritaire, la traduction est nécessairement une porte de survie d'urgence de la langue occitane.

Cependant le passage à la reconnaissance n'est pas fatalement francophone. Un de ses livres est traduit en catalan.

Franc Bardou eut ses premières publications, dès 1991 dans la revue Oc.

Il fut dès cet instant pris sous l'aile bienveillante mais ferme de Bernard MANCIET, autre colosse de la poésie occitane avec NELLI.

Le jeune poète apprit alors à "passer aux ciseaux" ses textes. Le regard de MANCIET était impitoyable et la leçon hautement profitable. Son premier recueil " Filh del Cèrç "(1995) suivi de " Cant del Cèrç " (1996) comportait des rimes et des rythmes, proches des sonnets ou troubadouresques. Ce n'est qu'avec " La crida " (2003), qu'il osa une poésie non rimée. Il avoue avoir du mal à bien se juger lui-même et considère son éditeur d’alors, le philosophe Jordi BLANC, comme celui qui met l'auteur en valeur en le critiquant.

 

Franc Bardou travaille avec le compositeur de musique, poète et éditeur, Mainteneur de l’Académie des Jeux floraux, Gérard ZUCCHETO.

Il a réalisé également des travaux sur l'art plastique.

 

Il est évident que ceux qui défendent le mieux l'occitan sont les gens lettrés. Bien sûr, il s'agit d'une certaine "élite". De là, de mauvais esprits ont considéré le mouvement culturel occitan comme "fasciste" !

 

Le souhait de Franc Bardou est de porter le verbe occitan dans le monde.

 

La poésie alchimique de ce troubadour contemporain le révèle dans sa posture la plus intime et par conséquent universelle. Habitué à considérer le haut comme le bas et réciproquement, et à résoudre l'antagonisme apparent des contraires, il se déclare optimiste dans l'esprit et pessimiste à la manière de Michel HOUELLEBECQ.

 

Mais "l'illumination" est une vérité si elle se construit par l'esprit. Et le langage n'est que le réceptacle de ce qui n'a pas de nom. "Je suis un intuitif, je pense par image, dit-il, je suis l'héritier d'Hermès le Trismégiste."

 

Le thème majeur chez ce poète occitan qui perpétue la tradition des troubadours, est celui de l’amour.

 

"Tous les grands amoureux, mozarabes et troubadours, mystiques d’Orient et d’Occident, n’ont-ils pas évoqué l’amour comme un feu dévorant ? rappelle-t-il. L’Amour ici encore, en Tradition vivante, danse comme une flamme.

Mais c’est du four d’un poète alchimiste qu’il lance ses incendies.

Le sentiment, d’abord tout en tension et en désir obscurs, se mue en plaisir lumineux, aussi fugace que miraculeux. Avant de se déchirer entre la finitude de ce monde et l’orée d’horizons invisibles que seule une joie sans cause permet de percevoir. Comme un feu qui, sans bois, continue de brûler à travers les tristesses du fatidique…

 

Un de ses derniers livres revient sur notre Histoire, celle de la guerre et de l’exil, les :

« Chroniques démiurgiques - Mémorial poétique de Terrefort » en 3 volumes, bilingue occitan français. (Troba Vox éditions, coll. Votz de Trobar Poésie occitane n° 25, 26, 27)

 

Ces poèmes sont une succession d’éblouissements. Ils forment avec ces trois volumes un mémorial forgé du bronze inoxydable de la parole d’un poète qui a pour vocation de relier les luttes des peuples, passées et actuelles.

 

C’est de la guerre civile d’Espagne, que montent les cris du poète occitan qui, dès la fin de notre premier confinement, s’est rendu au cimetière de l’ancien camp de concentration du Vernet d’Ariège où gisent 152 victimes venues de 20 nations différentes, la plupart anciens miliciens de la légendaire « colonne Durruti ».

 

Ce lieu entre Ariège et Garonne est appelé « Terrefort » et Franc Bardou a voulu l’immortaliser de l’exemple de ces combattants tous volontaires, tous « ses héros », par un mémorial du verbe dans les deux langues du poète : l’occitan et le français.

Michel del Castillo, victime infantile de cette guerre fratricide, a témoigné d’un vécu hors de tout préjugé dans tous ses romans ou presque. Pour lui « il y avait deux républiques comme il y avait deux Espagne : une république de l’intelligence et de la beauté [...] et celle des révolutionnaires, brutale et primaire ».(« La vie mentie » Fayard 2007,p 245).

 

Si l’on en croit del Castillo « Les français pensent avec leur intelligence, les Espagnols vivent leurs pensées avec tout leur corps » (Ibid. p 220)

 

A lire les « Chroniques démiurgiques » de Franc Bardou, l’Occitan réunit ces deux caractères car cette œuvre pensée avec intelligence est aussi un long frémissement de tout le corps.

 

Franc BARDOU un des auteurs occitans qui marqueront le siècle, est à lire. Par tous, grâce à la traduction française du texte réalisée par l'auteur lui-même. A lire absolument celui qui proclame que "sans amour ni repère, nous sommes tous des exilés. Sans amour, ce n'est plus un chemin, c'est une tombe ouverte."

 

Extraits des lectures de « Tempo Poème » :

 

Extrait de L’arbre de mèl,

(Ed. Vent Terral, 2010),

 

XVII

 

L'arbre de mèl

 

Anava ambe al còr l'afan d'aqueles qu'amor embriaga.

Mas sul camin, l'Unicòrn l'encontra e lo vòl fa caire.

Per se far pas devorar, l'òme defugís lo monstre.

Aï ! Dins un tomple lèu cai, mas s'arrapa a una branca.

Al fins fons del grand abís un drac flambeja e l'espèra.

Al pè de l'arbre atanben dos rats ne roigan rasigas.

Ja lo pin n'es de clinar quand, sus la branca ont s'arrapa,

quatre sèrps del mal verin se mèsclan e se mossègan.

Non li'n cal ! Un fial de mèl degota d'una autra branca.

De la doçor que li'n ven, doblidariá la malora.

 

Mas tant es bon, lo fial d'aur, ne vòl porgir a sa dòna.

Comença de n'escupir cap als rats que se'n carpinhan.

Las sèrps tanben n'an tastat : per sieu lo vòlon caduna.

Tant s'atissan al luchar que l'òme, lèu lo doblidan.

Lai, davala al pè del tanc. Pren dins una man tres gotas.

Còp de pè, e l'arbre cai : lo cap del drac esbrigalha.

Quand l'òme a tornat pujar, l'Unicòrn amont l'espèra.

L'amorós para la man : lo mèl, lo manja la bèstia.

Puèi ne vòl plan mai tastar e lai cabussa pel tomple.

De mèl, n'a pas mai gotet, mas l'òme a la femna torna.

 

 

Extrait de

L’arbre de mèl,

(Ed. Vent Terral, 2010),

 

XVII

 

L'arbre à miel

 

Il allait, pressé au cœur par l'amour qui l'enivrait.

Mais en chemin la Licorne le croise et veut le détruire.

Pour n'être pas dévoré, l'homme court et fuit ce monstre.

Hélas ! En un gouffre il tombe mais s'agrippe à quelque branche.

Tout au fond de cet abîme, un dragon de feu l'attend.

Au pied de l'arbre deux rats noirs et blancs rongent racines.

Le pin déjà s'est penché quand, sur la branche où pend l'homme,

quatre serpents venimeux s'emmêlent en voulant le mordre.

Peu lui chaut ! Un peu de miel dégoutte d'une autre branche.

A cause de sa douceur, l'homme oublierait son malheur.

 

Il est si bon, ce trait d'or ! Son amie doit y goûter.

Il commence à en cracher sur les rats qui s'en disputent.

Les serpents en ont mangé : chacun en veut pour lui seul.

Ils sont si âpres à la lutte qu'ils en oublient bientôt l'homme.

Lui, descend au pied du tronc. Dans sa main, il prend trois gouttes.

Coup de pied, et l'arbre tombe qui du dragon fend le crâne.

Quand l'homme a pu remonter, la Licorne, en haut, l'attend.

Or, l'amoureux tend sa main : la bête mange le miel,

puis elle en veut davantage et plonge enfin dans le gouffre.

De miel, l'homme n'a plus goutte, mais rejoint sa bien-aimée.

****

Extrait de

Mantèls d’exili,

(Ed. Tròba Vox, 2018)

Version occitane lue par Franc Bardou

Version française lue par Christian Saint-Paul

« La vida sense Amor passada,

non la considères pas. »

 

Mowlânâ Jalâl Ud-Dîn Balkhî Rûmi

 

 

Al pòrt de mar de la Ciutat

 

Subre los cais de La Ciutat,

Davant cada desbarcador,

Espèri nòvas d’un país

Que lo sieu quite nom se’n va.

Qualques nòvas d’alin ailà ?

Un nom benlèu, o mai un signe ?

Un mocador ? Una man blanca ?

Una mirada enlagremada ?

Mas res non torna pas d’enlòc,

Al pòrt de mar de La Ciutat.

Lo Bèc de l’Agla dins la mar

Beu lo blau d’un cèl sense amira

Qu’a palpas nos gaita avançar,

Long los cais de la solitud

De cent milanta mila exilis.

 

 

 

« La vie qui est passée sans Amour,

ne la considère pas. »

 

Mowlânâ Jalâl Ud-Dîn Balkhî Rûmi

 

 

Au port de mer de La Ciota

 

Sur les quais de La Ciota,

Devant chaque débarcadère,

J’attends des nouvelles d’un pays

Celui duquel le nom même s’en va.

Quelques nouvelles de là-bas ?

Un nom peut-être ? Ou même un signe ?

Ou un mouchoir ? Une main blanche ?

Rien ne revient de nulle part

Au port de mer de La Ciota.

Le Bec de l’Aigle dans la mer

Boit le bleu d’un ciel sans désir

Et qui nous regarde avancer

A tâtons, seuls, le long des quais

De cent mille millions d’exils.

****

Extrait de

Sextant de vèrses,

(Ed. Tròba Vox, 2018)

Version occitane lue par Franc Bardou

 

 

« Quina serà l’eissida entre lo Scilla de la negacion del mond e lo Caribde de son afirmacion ? »

 

Carl-Gustav Jung

in Las metamorfòsis de l’anma e sos simbòls

 

I

 

Linda e canda

 

L’aura lisa, l'onda linda

entre’ls calhaus cor clara e, coma ieu, canta.

Tre lo matin, la votz del merle tinda

d’un aire afric, bandat de sa lutz canda,

que’l primièr rai de solelh penh e monda

lo som del fau, que lo jorn sorga e monta.

 

Amb lo temps suau sorga e monta

lo clus desir de fargar, longa e linda,

tala cançon, que mon còr cava e monda,

fins a mandar, celestiala, sa canta

cap a ma dòmna e tan fosca e tan canda :

per plan qu’ausisca amor mieu coma tinda !

 

Car mon amor d'alba tinda,

e ben enten sa votz, qu’amb ela monta,

votz de popilha altièra, cauda e canda,

votz de neblum d'una anma saura e linda :

sabètz ja, dòmna, qu’aqueste sonet canta

 

 

Jòi vòstre e fe, que lo solelh lo monda.

 

Tant lo mond pren, daura e monda

qu’amb tala votz, del tresmut, el, ne tinda !

Donc, pas a pas, lo bèl cant mòu sa canta,

baissa ont davala, e puja ont ela monta :

fins al miralh de la flor freula e linda

que lo rasic n'es la niva tan canda.

 

Tal coma flor, Dòmna canda,

vos alandatz al cant que pasta e monda

l'aura e lo rèc, la tèrra saura e linda.

Tal coma flor, un perfum lèri tinda

al torn de vos, que pel vèrs al cèl monta

tot tresmudant en aur aquesta canta.

 

Per çò qu'es d'aur tala canta,

la vos darai, pausada en l'aura canda

qu’amb lo jorn nòu e l'amor polsa e monta,

qu’amb lo còr franc e lo còs farga e monda

tan l’blos baisar coma saba que tinda,

qu’amb vos beurai, a la font clusa e linda.

 

Cant del Cèrç soi, que canta, conta e monda

tot çò d'amor que de còs e còr tinda,

e que d'amor embriaga Dòmna linda.

 

a Tolosa

lo 4 d’abril de 1994

 

 

 

Extrait de

Sextant de vèrses,

(Ed. Tròba Vox, 2018)

Version française lue par Capitaine Slam

 

 

« Quelle sera l’issue entre le Scylla de la négation du monde et le Charybde de son affirmation ? »

 

Carl-Gustav Jung

in Les métamorphoses de l’âme et ses symboles

 

I

 

Limpide et pure

 

 

Glisse la brise, l'onde limpide court claire entre les cailloux, et chante comme moi. Dès le matin, la voix du merle tinte d'un air ardent, ivre de sa lumière, puisque le premier rayon de soleil peint et délivre la cime du hêtre, et puisque le jour sourd et monte.

 

Avec le temps suave sourd et monte l'obscur désir de forger, longue et limpide, cette chanson, qui creuse et délivre mon cœur, jusqu'à lancer, céleste, ma mélodie vers ma dame si confuse et si pure : pour qu'elle entende bien comment mon amour tinte !

 

Car mon amour tinte d’aube et entend bien sa voix, puisqu’il monte avec elle, voix de poitrine altière, chaude et pure, voix de brouillard d'une âme blonde et limpide : avec mon sonnet, je sais que ma dame chante sa jubilation, sa foi, et qu'elle délivre le soleil.

 

Tant elle prend le monde, le dore et le délivre, qu'avec sa voix, il tinte de cette transmutation ! Donc, pas à pas, le grand chant lance sa mélodie, baisse où elle descend, et gravit où elle monte : jusqu'au miroir de la fleur frêle et limpide dont la racine est le nuage si pur.

 

Tout comme la fleur, Dame pure, vous vous ouvrez au chant qui pétrit et délivre la brise et le ruisseau, la terre blonde et limpide. Tout comme la fleur, un léger parfum tinte autour de vous, qui par le vers monte au ciel, changeant en or ma mélodie.

 

Puisque est d'or cette mélodie, je vous la donnerai, posée sur la pure brise parce qu’elle respire et monte avec le jour et l’amour, et parce que, avec le cœur et le corps, elle forge et délivre aussi bien le pur baiser que sa sève qui tinte, qu'avec vous je boirai, à l'obscure et limpide source.

****

Chant du Cers suis-je, qui chante, raconte et délivre tout ce qui d'amour tinte de cœur et de corps, et qui, d'amour, enivre Dame limpide.

 

 

à Toulouse

le 4 avril 1994

****

Extrait de

Recoltaràs çò que semenas,

(Ed. Tròba Vox, 2019),

Black Blòc

Version occitane lue par Franc Bardou

Version française lue par Francis Pornon

31

 

Trèsca

 

Als sisclals alambrats, per las carrièra, monta

un rebat d’estelum espetant per l’espandi,

nisal de sèrps, de lum, per la fonsa tenèbra

indiferenta als punhs gelibrats del vent, quand

avança lo crit nòstre, al moment de far blòc.

 

Avèm trescats a cada mur

mila paraulas, mila espèrs,

mila illusions, mila deliris,

mila desfaitas, mila engans,

mila tèrratrems estremièrs,

mila sospirs de tèrra vana,

mila combats recomençats,

per mila retorn a la posca…

e la paret s’es abausada !

 

Aital avança nòstre blòc,

negra la ràbia, rotja fruita,

de front contra los còps de barra,

e los gases que l’uèlh rosigan,

per anar quilhats davant l’òdi

e lo mesprètz de la paurilha.

 

 

31

 

Tresse

 

En vacarme embrasé, dans les rues déjà monte

un reflet de ciel fourbe explosant dans l’espace,

nid de serpents, d’éclairs, aux profondes ténèbres

indifférents aux poings glacés du vent, tandis

qu’avance notre cri, lorsque nous faisons bloc.

 

On a tressé sur chaque mur

mille paroles, mille espoirs,

mille illusions, mille délires,

mille défaites, mille erreurs,

mille et un ultime séisme,

mille soupirs de monde vain,

mille combats recommencés

pour mille retours en poussières…

et là, le mur s’est effondré !

 

Ainsi avance notre bloc,

noire la rage et le fruit rouge,

de front contre les coups de barre,

et les gaz qui brûlent les yeux,

allant debout face à la haine

et au mépris des pauvres gens.

****

Extrait de

Lo Dîvân de ma Sobeirana,

(Ed. Tròba Vox, 2019)

Color de femna

Version occitane lue par Franc Bardou

Version française lue par Svante Svahnström

 

25

 

Aux collines vêtues de brume

Où l’aube est venue s’appuyer,

Le jour naissant, toujours égal,

Délivrait son parfum de pluie.

 

Mais lorsque je passe au chemin

Traversé d’oiseaux, de renards

Qui saluent dans un même éclair,

Tous ne me parlent que de toi.

 

Même le soleil qui s’efforce

De percer le si lourd manteau

De solitude, me demande

De conter nouvelles de toi.

 

La lune tardive, qui épure

Le faîte des chênes d’argent

Humide et subtil de ses larmes,

S'inquiète d’être là sans toi.

 

Dans la fraiche rosée des herbes,

Les fleurs de l’été vont tremblantes,

A l’idée de ne point savoir

Ce que demain aura de toi.

 

Et moi, qui ne suis que leurs yeux,

Me fais-je miroir de détresse

Et de leur espérance nue,

Absent dans l’absence de toi.

 

 

25

 

Per las sèrras neblavestidas

Que l’alba s’i ven apiejar,

Lo jorn que nais, torna per sempre

Egal dins son perfum de pluèja.

 

Mas quand ieu passi sul camin

Traversat d’aucèls e de mandras

Que saludan d’un meteis lieuç,

Totes parlan sonque de tu.

 

Lo quite solelh que s’assaja

A traucar lo mantèl pesuc

De la solitud, me demanda

De li contar nòvas de tu.

 

La luna tardièra, que monda

Lo som dels casses amb l’argent

Banhat e fin de sas lagremas,

S’inquièta d’anar sense tu.

 

Dins lo rosal fresc de las èrbas,

Las flors de l’estiu trementisson

A l’idèa de non saber

Çò que deman tendrà de tu.

 

E ieu, que non soi que sos uèlhs,

Me fau miralh de sa destresa

E de son esperança nuda,

Absent dins l’abséncia de tu.

****

Extrait de

Lo Dîvân de ma Sobeirana,

(Ed. Tròba Vox, 2019)

La Ròsa dels Vents,

 

IX - Solèdre

Version occitane lue par Franc Bardou

Version française lue par Christian Saint-Paul

 

 

6

 

Consolament

 

Dosta-me l’aura mai liura

Qu’a pas mai nom ni memòria,

Que limpa, de sempre en sempre,

Entre pertot e enlòc,

Sense estaca ni maratge,

Que totes entendon córrer,

Que degun non sap ont va.

 

Dosta-me l’aura mai suava

Per alisar la mar fonsa

Qu’a el se dona per sempre,

Per se saber saborar

Sas prigondors mai lusentas,

Preciosas qu’intemporalas.

 

6

 

Consolation

 

Verse-moi le vent si libre

Qui n’a ni nom ni mémoire,

Qui glisse depuis toujours

Entre partout et nulle part,

Sans attache ni rivages,

Que tous entendent courir

Sans jamais savoir où il va.

 

Verse-moi le vent si suave,

Pour caresser l’eau profonde

Auquel pour toujours elle s’offre,

A en savoir sa saveur,

Ses brillantes profondeurs,

Précieuses, intemporelles.

****

Extrait de

Cronicas demiurgicas,

(Ed. Tròba Vox, 2020)

Memorial poetic de Tèrrafòrt - 2020

Volume 1

Version occitane lue par Franc Bardòu

 

per Manuel Sanz Almudévar-Puyuelo

in memoriam

 

« Vientos del pueblo me llevan,

vientos del pueblo me arrastran,

me esparcen el corazón

y me aventan la garganta. »

 

Miguel Hernández Gilabert (1910-1942)

in Vientos del pueblo

 

21

 

Cant del riu òrb per las gargantas,

jos de camins descaminats

que serpejan cap a de cimas

blancas de dòl e de dolor.

 

Cant dels òmes despatriats,

de las femnas al luènh caçadas,

per las armas e las orrors

d’unas armadas de tenèbras.

 

Cant de las nèus e de las glaças,

dels abisses al cèl obèrts,

cant de la páur e de las ànsias,

de las mans e dels pès gelats.

 

Cant de Venasca o de Cerdanha,

fugissent mòrts, fugissent viòls,

per tombar braces alandats

dins las gàbias e la vergonha.

 

Cant de l’onor despoderat,

s’es retirada la grandor

dins un mantèl d’exili sorn,

mantèl traucat, mantèl de pelha.

 

Es un cant d’asempre, país

que te creses liure e que lèu

tombaràs esclaus coma aqueles

qu’engàbias ara de mesprètz.

 

Cant negre de sebeliment,

mòrta es tota democracia

jos las bòtas dels fòls armats

o dels mercats que fan las leis.

 

Extrait de

Cronicas demiurgicas,

(Ed. Tròba Vox, 2020)

Memorial poetic de Tèrrafòrt - 2020

Volume 2

Version française lue par Francis Pornon

 

à Manuel Sanz Almudévar-Puyuelo

in memoriam

 

« Vientos del pueblo me llevan,

vientos del pueblo me arrastran,

me esparcen el corazón

y me aventan la garganta. »

 

Miguel Hernández Gilabert (1910-1942)

in Vientos del pueblo

 

21

 

Chant du torrent au fond des gorges,

au pied de chemins égarés

qui serpentent loin vers des cimes

blanches de deuil et de douleur.

 

Chant des hommes qui s’expatrient,

et des femmes chassées au loin,

par les armes et les horreurs

de la grande armée des ténèbres.

 

Chant des neiges et des glaciers,

des abîmes ouverts au ciel,

chant de la peur et des angoisses,

des doigts et des orteils gelés.

 

Chant de Bénasque ou de Cerdagne,

fuyant la mort, fuyant les viols,

pour tomber les bras grands ouverts

dans les cages de notre honte.

 

Chant d’honneur de gens démunies,

elle s’est retirée, la grandeur

dans un manteau d’exil sordide,

manteau troué, manteau de hardes.

 

C’est le chant de ton deuil, pays,

toi qui te crois libre et bientôt

tomberas esclave, tel ceux

que tu enfermes dans ton mépris.

 

Chant sinistre d’enterrement,

morte est toute démocratie

sous les bottes des fous armés

ou des marchés qui font la loi.

****

Manuel Sanz Almudévar-Puyuelo :

Milicien républicain aragonais entre 1936 et 1939, (26ème division, colonne Durruti, défendant la République contre la dictature franquiste, pour la CNT). Né à Abiego en 1917, il fit la Retirada par la Cerdagne. Un temps prisonnier politique à la forteresse de Mont Louis, il fut transféré au camp de concentration du Vernet d’où heureusement il parvint à s’évader, pour se retrouver dans la Résistance, en Médoc, à la Pointe de Grave. Les staliniens essayèrent de le supprimer, même après la « Libération ». Il lutta toute sa vie contre toutes les dictatures, en anarchiste loyal. Il est mort en Occitanie en 1998.

« Les vents du peuple me portent, / les vents du peuple m’entraînent, / ils sèment mon cœur / et propagent ma voix. »

****

 

 

 

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Frédéric Jacques TEMPLE dans les pas de Jules Verne

Pour le premier numéro de l’année 2021, le n° 68 de

Nouveaux Délits Revue de poésie vive,

( le n° 7 € + 2 € de port, abonnement 32 € à adresser à Association Nouveaux Délits, Létou - 46330 Saint Cirq-Lapopie) Cathy Garcia Canalès signe comme à l’accoutumé un bel éditorial nous invitant à faire litière de toutes nos mauvaises circonstances et de résister par notre incommensurable force d’amour « parce que nous sommes des êtres fondamentalement libres, potentiellement capables d’aimer avec une force qui pulvérise toute peur, toute sclérose ; la force de l’eau que rien n’arrête, et qui même retenue par de monumentaux barrages, fomente en secret son évasion par le ciel. »

Je lis ce stimulant éditorial dans l’émission « Confinement n° 33 » du site lespoetes.site qui a été diffusée sur les ondes de Radio Occitania.

Cathy Garcia Canalès, artiste accomplie est également la plasticienne qui illustre ce n° 68 au sommaire riche d’auteurs à connaître.

Parmi ceux-ci, et acquiesçant aux vœux que m’avait adressés l’intrépide revuiste souhaitant « que notre force et notre joie intérieure brûlent sans faille », je lis dans cette émission, les poèmes de Pierre Thiollière avec lequel j’ai perçu quelques expériences partagées, celle d’une même génération qui a connu la vie dans une ferme dans les années cinquante, qui aime les poèmes de Gil de Biedma, qui vit sa retraite dans l’Aude dans ces paysages qui marquèrent mon enfance.

La ferme

Aux lisières du ciel, l’arôme des sapins.

Lorsque l’automne vient nous y allons parfois,

les vaches sous le joug, le char, mon père et moi,

avec pour tout repas des pommes et du pain.

Nous chargeons les écorces rousses pour le feu

prélevées sur les longs cadavres dans le bois

tandis que dans le vent l’arbre vivant s’émeut.

 

Dans l’orbe forestier qui limite le monde

s’étalent les prairies sur les collines rondes,

vivantes et fleuries lorsque rit le printemps,

odorantes de foin lorsque brûle le temps.

La rivière murmure au milieu des ormeaux,

mordille pour jouer les mollets des enfants

qui s’enfuient poursuivis par les dents bleues de l’eau,

tannés de soleil d’août sous le grand ciel béant.

 

Il est un vaste champ derrière la maison

où s’égare l’enfant parmi les hautes tiges,

où le topinambour se charge du prestige

d’une jungle touffue propice à l’aventure ;

et dans ce même champ, lorsque la terre est nue,

mon père va semant dans les sillons bien mûrs,

quand les promesses d’eau se gonflent dans les nues,

le seigle récolté dans une autre saison.

 

Au-delà de la cour où caquettent les poules

le jardin a fleuri sous les mains de ma mère :

capucines, soucis et les pois de senteur

protégés des chevreaux balancent leurs couleurs

entre les scarabées qui rampent sur la terre

et le ciel étonné où les nuages roulent.

 

Le prunier tout en haut et l’osier tout en bas

et le long du grand pré la barrière des houx

veillent sur les carrés où s’alignent les choux,

les bettes, les poireaux, les pois, les haricots,

sans honte redressés sur le fumier fertile,

se croyant éternels et qui ne sont qu’utiles,

promis à l’agonie sous le tranchant du couteau,

victimes entassées au fond d’un grand cabas.

 

Les vaches dans l’étable, à la chaîne dociles,

guettent placidement la trappe d’où le foin

tombe parfois d’un ciel forgé par les humains

et pour les remercier tendent leurs pis gonflés

d’herbe ancienne et de lait à la caresse habile,

à la capture avide et ferme de leurs mains.

 

C’est dans cet univers que l’enfant a grandi,

confiant au grand chien noir ses peines, ses envies,

et quand chante le coq, dressé sur ses ergots,

l’enfant, à pleins poumons, répond : « Cocorico ! »

 

****

Michel Ferrer qui comme Claude Sicre, s’est donné le bonheur de vivre dans la cité médiévale de Saint-Antonin Noble-Val dans ce département où je fus si heureux : le Tarn-et-Garonne, m’a adressé avec ses vœux de bonne année au soleil, ses poèmes « L’Ombre » réunis en une sémillante plaquette, collection Beffroi 2020, aux magnifiques couvertures où l’ombre revêt des éclats de lumières psychédéliques grâce à l’art savant de Bernard Capdeville.

« L’ombre est aux mauvais jours / ce que le soleil est au beau temps » lit-on en exergue du recueil illustré de photos en noir et blanc de silhouettes d’ombres de personnages dont celle de l’auteur lui-même.

Michel Ferrer contemple son ombre et salue l’ombre, universelle, qui accompagne toute vie et nous rejoint certainement au-delà.

Une plaquette à lire d’un trait comme je le fis pour les auditeurs de l’émission « Confinement n° 33 » (à commander chez l’auteur : ferrer82140@gmail.com).

 

[...]

Tu redoutes les rayons lumineux

tu remplis les ruelles

tu combles les greniers

et les galetas

tu es de l’aurore

comme tu es du soir

et du crépuscule

tu annonces la nuit

tu es pour le dessin

un trait ou une couleur

tu es cette personne qui survit après sa mort

tu es le maquillage des paupières

 

Tu peux être une apparence fragile et vaine

tu peux être claire ou sombre

tu peux être bleue pour le poète

tu peux être projetée par la bougie

tu peux être celle d’un doute

tu peux être un effet au théâtre

tu peux être chinoise

tu peux être de quelqu’un

tu peux être droite ou renversée

tu peux danser ou dormir

tu peux être avec le corps

celle d’amis inséparables

tu peux être absolue

tu peux être longue ou courte

tu peux être terre pour le peintre

tu peux être au tableau

tu peux être portée

tu peux être une silhouette

tu peux être une apparence

tu peux être méridienne aussi

 

Alors que tu es fantôme

on peut vivre en toi

dans la fraîcheur

ou sous le couvert

 

Tu es de ce monde

tu es de toute vie

tu peux passer

discrète

quand certains vivent dans tes pas

fidèles

 

Tu donnes aux choses une forme imprécise

on peut avoir peur de toi

on peut pour toi laisser la proie

 

Quelque part

tu as ton royaume

et j’y viendrai

et tu m’accueilleras

puis pèseras sur moi

 

La Mort alors m’embrassera

 

****

Sur le sentiment d’impuissance de son inéluctable fin

Frédéric Jacques Temple ne pouvait opposer que la révolte :

 

Révolte

 

La mort, seule immortelle,

je sais qu’un jour elle m’emportera.

Je m’insurge,

maudis le fatal rendez-vous,

insulte l’ignoble bête noire,

mais ne perds de la vie

la moindre goutte de son miel.

 

La mort l’a emporté un jour de chaleur d’août 2020.

 

Nous avions oublié son âge.

Les éditions Bruno Doucey s’apprêtaient à faire paraître

« Par le sextant du soleil ». Bruno lui-même en rédigea la préface.

 

J’aurais dû me douter.

Mais depuis toujours, il était là.

A Rodez, sa silhouette, son regard de marin habitué à voir au-delà, il fut de toutes les rencontres.

Un pilier des poètes du Sud.

 

Après la disparition de Jean Joubert, de Gil Jouanard, de Pierre Torreilles, de Max Rouquette, les grandes voix du Languedoc s’incarnaient dans les deux voyageurs qui avaient fait l’expérience de l’Amérique, Frédéric Jacques Temple et son cadet James Sacré.

 

L’œuvre impressionnante de F.J. Temple est à lire sur une myriade de publications. Un grand nombre de livres d’artiste illumine cette myriade où se succèdent des récits, des romans, des essais, des préfaces, des articles, des traductions, de la correspondance et des entretiens.

 

L’œuvre d’une vie ou plus exactement une vie à l’œuvre.

 

Car F.J. Temple n’a jamais séparé sa vie et son œuvre.

 

Ce journaliste, grand homme de radio et de télévision, cinéaste, était viscéralement ancré à la vie réelle.

 

Engagé volontaire dans la guerre, il a combattu dans les sables d’Afrique du Nord, à Monte Cassino, en Allemagne. C’est un homme d’expériences qui écrit à partir d’un vécu intense.

Ecrire sur l’écriture comme s’y sont complus ses contemporains (essentiellement parisiens et universitaires) n’a aucun sens pour celui qui a connu et surmonté les terreurs du combat à la guerre, qui a déchiffré des lieux

du monde entier, voyageur radiographiant l’espace et le temps pour en restituer l’ossature dans le poème.

 

J’ai le souvenir de son regard d’une acuité perçante mais terriblement bienveillant, de sa barbe de vieux loup de mer.

Je fus appelé une année au Salon du Livre de Figeac pour remplacer au pied levé Gilles Lades, subitement indisponible, pour animer un colloque. Il était là, rassurant, protecteur involontaire.

 

L’icône du Sud est partie raconter sa vie démesurée aux esprits des ancêtres, les occitans, les indiens d’Amérique et d’ailleurs, les frères d’armes et ses vieux amis Cendrars, Delteil, Durrell, Miller, Jean Le Mauve et ses innombrables amis que ce collectionneur avait pêchés dans le filet infatigable de ses périples.

 

Il nous appartient aujourd’hui de lire et de relire Frédéric Jacques Temple.

 

C’est un poète majeur des XX° et XXI° siècles.

 

Certes, son œuvre est bien dispersée dans de nombreuses publications, quelque fois inaccessibles au commun, tels ses livres d’artiste. Mais c’est le devoir des éditeurs de rassembler et de nous donner à lire la prose et les poèmes de ce géant de l’écriture.

 

La posture de Frédéric Jacques Temple peut apparaître comme le chef de file des poètes du Sud de l’immédiate génération qui lui a succédé.

 

C’est un poète occitan de langue française, tel que se revendiquait Jean Malrieu, comme le sont le sont la plupart des poètes qui vivent en Occitanie (l’historique qui va au-delà de la région administrative) les Cosem, Lacouchie, Pey, Lades, Le Penven, Maubé, Vernet, Pornon, Cathalo, Prat, Saint-Jean, Bernadou, Heurtebise, Pichet, Ferrer etc. et dans le prolongement, les poètes du Sud tels Ettori, Aribaud, Tartayre, Ruiz, Eckhard-Elial, Ech Ardour, Saint-Julia poursuivant la voie tracée par Nelli, Puel, Jean Max Tixier, Baglin et d’autres.

 

Les éditions Gallimard ont commencé ce travail de regroupement avec la publication de « La Chasse infinie et autres poèmes » (Poésie/Gallimard cat. 3, 368 pages, 9,50 €) magistrale édition de

Claude Leroy, ami de l’auteur, qui signe une introduction exceptionnelle de pédagogie.

 

Les éditions Bruno Doucey, elles, ont l’honneur de publier après « Phares, balises et feux brefs suivi de Périples » et « Dans l’erre des vents »,

« Par le sextant du soleil » ( collection Soleil noir, 104 pages, 14 €) dernier ouvrage de Frédéric Jacques Temple.

 

Deux livres à lire sans tarder !

****

Extrait de « Par le sextant du soleil » :

 

Voilà plus de neuf décennies,

dans ma bonne barque de vie

toute voilure déployée,

je tiens la barre

avec le soleil pour sextant,

à travers calmes et tourmentes,

pour la course sans relâches

des blancs cachalots du destin.

 

****

Extraits de « La Chasse infinie et autres poèmes »

 

RINÇURES POUR A.R.

 

à Alain Borer

 

Une rivière verte lente basse et jaune

où le frêle bateau défait de ses amarres

ivre de liberté se crut sur l’Amazone

telle est la Meuse. Et celle ville grise autour

n’a pas de port. Et cette âme n’a pas de havre

à Charleville. Elle s’est posée sur la mer.

 

 

à Christian Hubin

 

Nous sommes allés voir quoi

sous la pluie au cimetière

de Charleville chercher qui

sous la dalle n’a plus son or ?

Dites, qu’ont-ils fait de la jambe

fourbue noircie par les déserts ?

 

 

 

LA FLEUR INVERSE

 

à Roland Pécout

 

J’erre sans fin avec Max Rouquette

dans les décombres du château

où la ronce a l’odeur funèbre

du lys de France

fleur adverse

dont l’ombre s’étale souveraine

sur la tombe de Rimbaut d’Aurenga

à qui je parle

une langue adverse

 

DE MON VILLAGE (EXTRAITS)

 

Bouses

 

De larges flaques de soleil

odorantes, flavescentes,

étoilaient les chemins

quand passait vers la rivière

la procession des bœufs

harcelés de mouche

 

 

Calvaires

 

A tous les carrefours

ils se dressent

ciselés par des inconnus

qui ne se disaient pas artistes.

Les suppliciés aux visages naïfs

figés dans les douleurs extrêmes

marquent l’arrêt pour diriger

Dieu seul sait où

le voyageur

****

 

 

Statue-menhir

 

Un jour dans les broussailles

millénaires,

fouinant pour placer des collets,

j’ai découvert la pierre droite

sur laquelle j’ai reconnu

le relief de mon propre visage.

 

 

Dolmen

 

Sa porte d’ombre

ouverte aux quatre vents

ne garde plus ses énigmes,

mais son mystère

l’épreuve du temps

demeure.

 

 

Murets

 

Des hommes

réduits en poussière

ont porté une à une

ces pierres sèches

blanchies au grand soleil

des siècles,

pour monter ces murets

gardiens de la mémoire

 

PISTOL DOWN

 

à Marcel Cornillon

guerrier paisible

 

Sur ton harmonica

tu chantais Pistol down,

Pistol down,

l’âme glauque du Volturno,

les oliviers de Venafro,

Pistol down let that pistol down,

un pistolet contre la cuisse,

tu chantais les oiseaux muets de l’hiver,

le bivouac de Venafro,

le sang noir

des rochers de l’Inferno.

 

Ô sédiments de mémoire,

tous les parfums de l’Arabie

n’effaceront jamais...

 

Maintenant

silence.

 

Acquafondata, janvier 1944

****

 

REQUIEM

In memoriam Jean-Max Tixier

Qu’ils reposent en paix

ceux qui longtemps

ont effeuillé l’arbre des jours.

Qu’ils reposent

dans le clair-obscur

de nos mémoires

de nos sommeils

de nos colères.

Nous savons qu’ils vivent encore

sur les ailes du vent d’autan

dans le parfum de l’iode

et la force du sel.

Gloire au chant quotidien

de leurs voix en sourdine

compagnons de nos pas

au milieu des chemins

du sud.

 

MELODIE

Un chant lointain

à l’heure aveugle du sommeil

berce un triste sourire

qui monte

au terme de mes rêves.

 

Une main me serre la gorge

et les morts

ont le même visage.

 

Ô mes amis perdus

illuminés de lune

n’avez-vous pas gardé

le miel au coin des yeux ?

 

Je voudrais ne plus entendre

la mélodie

qui n’a pas de nom

ni de lieu

hors de mon enfance.

 

Le souvenir

est une mort ancienne.

 

Forêt-Noire,18 mai 1945

 

A L’OMBRE DU FIGUIER

à Brigitte

Midi foisonnant

rendez-vous des guêpes acerbes.

 

Pendule solaire

un fil de mercure

balance

une araignée d’or.

 

Dans l’extrême feuillage

traversent des rolliers

bleus et roses.

 

A l’ombre du figuier,

la table, un livre ouvert

pipe, carafe, sécateur,

le ballet sonore des mouches

autour des tomates flétries.

 

La margelle flamboie,

royaume des lézards

dilatés, l’œil mi-clos,

en prière,

buvant aux flaques du soleil.

 

Le vent de mer dépose

le sel amer des algues :

pruine sur les vertes mains

où s’engluent les phalènes

dans une moiteur de semence

et de chair éclose.

 

Ô femmes invisibles,

l’aigre senteur de vos aisselles

suinte de l’ombre liquide

où glisse, ondulant,

une pieuvre de lumière.

Ô femmes, me regardent

vos seins, œils-fleurs,

fleurs et fruits.

 

Arbre nourricier

aux courbes indolentes,

tendres et femelles,

à la pointe de tes seins

tremble

une goutte de lait

somnolente.

 

Je flatte la grise opacité

du tronc, jambes noueuses

du figuier-éléphant

aux oreilles nombreuses,

lentes, sages, dans le vent

crépusculaire.

 

A l’ombre d’un figuier

dormit Boudha

et s’éveilla,

dit-on.

Figuiers sans figues,

jour sans lumière,

mer sans poissons :

haute malédiction

pour alerter les cœurs

à jamais.

 

A l’ombre d’un figuier

ruminal, mammifère,

une louve allaita

les jumeaux de l’Empire.

 

Déjà le clair signal

du petit-duc

le chot banut

prélude à la nuitée

comme un soupir

sous le chemin lacté.

 

(Pour des gouaches d’Alain Clément)

 

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Paul VALET

 

« Quoi que nous tentions, nous ne sortons jamais des mots » constatait Michel Del Castillo dans « Le crime des pères » (Seuil 1993, p 14).

 

La généralisation du Smartphone utilisé aussi pour la photographie ou la vidéo vision, la fringale narcissique d’exposer son image à tout va, le raz-de-marée des réseaux sociaux et de You tube, cette fuite des mots pesés, consentis qui sont notre continuelle naissance puisqu’ils nous créent, n’y changeront rien.

Bien sûr, l’image règne en maîtresse de tout. Mais elle est tellement arrangée qu’elle ne reflète plus le réel.

 

Ceux qui ont voulu sortir des mots avancent dans le bruit, dans le fracas.

Les poètes échappent à cette fatalité.

 

La production poétique, loin du tapage publicitaire, nourrit confortablement nos besoins spirituels.

 

Il faut saluer le travail des éditeurs - souvent fort heureusement aidés par le CNL - qui ont l’audace d’investir dans ces artistes ignorés que sont les poètes.

 

Et parmi eux, les éditions erès avec sa collection PO&PSY dirigée par Pascale Jannot et Danièle Faugeras, elle -même poète.

 

Avec une régularité remarquable, ces éditions nous offrent la possibilité de connaître des poètes du monde entier, choisis principalement parmi ceux qui pratiquent les poèmes brefs, dans une très belle présentation à petit format et sous jaquette, accompagnée de reproductions originales d’œuvres d’art. Le tout pour 12 €.

 

Dans l’émission « Confinement n° 30 » qui a été diffusée par Radio Occitania j’invite les auditeurs à en lire trois :

 

1 ) Apirana TAYLOR, « Pepetuna »

Textes choisis et traduits de l’anglais et du maori par Manuel VAN THIENEN et Sonia PROTTI. Peinture de Germain ROESZ.

L’auteur né en 1955 à Wellington (Nouvelle-Zélande) est un écrivain maori et européen. Poète, scénariste, romancier, nouvelliste, conteur, acteur, peintre et musicien. Il voyage sur le territoire néo-zélandais et au-delà (Inde, Europe, Colombie...) en qualité de poète et de conteur.

 

Lecture dans l’émission d’extraits de Pepetuna

 

respirer entraine la danse

 

ces montagnes rangatira sont en toi

la douce brise qui peigne tes cheveux

le souffle de tes ancêtres

la rivière qui coule comme une eau de lumière

le mauri qui monte de l’intérieur

« tihei tihei tihei mauri ora ! »

*

écoute

les voix

des poètes

sont écrites

sur le vent

*

2 ) Lucian BLAGA « La lumière d'hier »

Anthologie composée et traduite par Andrea-Maria Lemnaru-Carrez

Illustrée par les pastels de Sophie Curtil

Lucian Blaga (1895-1961) est un poète et philosophe roumain majeur, qui accorde une place fondamentale à l'enracinement et à la transcendance mythologique.

Écrivant dans une langue archaïque, proche des incantations et des conjurations populaires de la tradition orale, ce poète attaché à sa Transylvanie natale connaît intimement l'esprit chtonien des campagnes. Dans ses vers, le chemin silencieux des pierres côtoie l'absence cruelle d'un dieu voilé. Pour Blaga, le taureau, « lumière née de la lumière », qui accueille chaque matin le soleil entre ses cornes, est le « Dieu véritable ». Mort et renaissance se succèdent : les cercueils « laissent s’envoler vers le ciel d’innombrables alouettes » et « les bourgeons et l'herbe » poussent aussi vite « que les ongles et les cheveux des morts ». L'être marche aux côtés du non-être.

Entre expressionnisme et néoromantisme, l'œuvre poétique de Lucian Blaga exprime une mystique de la terre qui se dit en mots de l'esprit.

Lucian Blaga entre dans la carrière diplomatique en 1926. Il est successivement en poste à Varsovie, Prague, Vienne (1932), Berne et Lisbonne (1938). Élu à l’Académie roumaine en 1937, puis professeur à l’université de Cluj en 1940, il fut un temps proche du courant existentialiste et anti-rationaliste de « Gândirea » (« La Pensée ») – qui fondait la « roumanité » dans le vécu orthodoxe – mais a fini par s'en éloigner. Au lendemain de la guerre, le régime communiste le réduit à l'isolement (en allant jusqu'à s'opposer à ce qu'il puisse concourir pour le prix Nobel). Il ne lui reste plus alors que son lyrisme pour chanter en poète ce que lui inspire « l'étoile la plus triste ».

Lecture dans l’émission d’extraits.

 

L’esprit du village

Chère enfant, pose tes mains sur mes genoux.

Moi je crois que l’éternité est née au village.

Ici toute pensée est plus lente

et le cœur bat plus doucement,

comme s’il ne battait pas dans la poitrine

mais quelque part dans les profondeurs de la terre ;

Ici guérit la soif de salut

et si tes pieds saignent

tu peux t’asseoir sur une motte d’argile ;

regarde, c’est le soir.

L’esprit du village flotte près de nous,

comme un timide parfum d’herbe fauchée,

comme le ruisseau de fumée d’un toit de chaume,

comme un jeu de chevreaux sur les tombes.

 

 

Lumière née de la lumière *

Dans le matin se tient le taureau libre de joug.

Il règne sur un champ. Brille comme une châtaigne

fraîchement grillée.

Entre ses cornes le soleil vient au village.

Près de l'eau tranquille il se tient dans la puissance de l'aube,

immobile. Noble et beau.

Il est comme Jésus Christ :

Lumière née de la lumière, Dieu véritable.

 

* Lumière née de la lumière : formule du credo chrétien que Blaga reprend ici pour l'appliquer au taureau vénérée dans les cultes antiques

*

3 ) Rutger KOPLAND « Cette vue »

Traduit du néerlandais par Jan Mysjkin et Pierre Gallissaires. Dessins (au pinceau à l'aquarelle graphite) de Jean-Pierre Dupont

Rutger Kopland est le nom de plume de Rutger Hendrik van den Hoofdakker (1934-2012), qui fut professeur en psychiatrie biologique à l’université de Groningen, aux Pays-Bas. Il est l’auteur d’une œuvre poétique importante, qui a donné lieu à deux choix de poèmes en version française : Songer à partir (1986) et Souvenirs de l’inconnu (1998).

« Le poète ne cherche pas à exprimer quelque chose qui semble déjà être là, tout prêt, dans sa tête. Il cherche au contraire à écrire quelque chose qu’il n’a jamais lu auparavant. Au moment où le poète pense : « maintenant que je lis ceci, je lis autre chose que ce que je voulais dire un jour », c’est à ce moment précis que le poème est terminé. Il reconnaît une partie inconnue de lui-même. Et quand on lui demande de quoi il s’agit dans le poème, il répond : « je ne sais pas, seul le poème est capable de le dévoiler ». « La parole dans ma poésie n’est donc pas au poète mais aux poèmes. » (Rutger Kopland)

 

Les quatre poèmes présentés dans cette publication PO&PSY, sont tirés du volume « Dit uitzicht » (Cette vue).

 

Extraits de « Cette vue »:

 

Dans les montagnes

 

Elle est là, jusqu’aux larmes presque émue,

un moment, quand tes yeux suivent une trace,

descendent le long d’une colline,

descendent et arrivent

dans un hameau,

désert.

 

Cette immobilité.

 

II

 

Déjà si loin que tu ne sais plus

si les pierres contre les montagnes sont encore

des moutons, une avalanche

lentement roulant vers le haut

ou déjà des pierres,

 

que tu ne sais pas ce qui reste.

 

III

 

Si tu vois ce qui reste, tu suis

un oiseau, comment il plane, un moment

voltige, tombe, bat des ailes,

retrouve le vent et

monte, monte,

 

même pas le point dans l’air

par lequel il a disparu.

 

IV

 

La pensée d’une fin parfaitement

ouverte, qu’une chose s’arrête

avant même de finir,

disparaisse avant d’être

partie, repose avant

de reposer,

 

elle y est.

*

Sont signalés également dans cette émission :

De Etienne Ruhaud

« La poésie contemporaine en bibliothèque pour la diffusion d'un genre oublié »

aux éditions L’Harmattan 100 p, 12 € livre papier

Etienne Ruhaud est né en 1980, titulaire d'un DUT "Métiers du Livre" et d'un master de Lettres, Etienne Ruhaud a publié un recueil poétique (Petites fables, éditions Rafael de Surtis, 2009). Il collabore régulièrement aux revues Diérèse et Empreintes et tient un blog : http://etienneruhaud.hautetfort.com/.

 

Forme littéraire capitale, la poésie est pourtant peu lue aujourd'hui ; elle est même marginalisée dans les lieux de diffusion comme l'école ou les médias. L'auteur souhaite redonner sa place au genre poétique en se posant la question de sa diffusion. L'ouvrage n'offre pas une réflexion sur la poésie contemporaine mais une sélection de revues, sites Internet, manifestations et les innovations des passionnés.

Longtemps considérée comme une des formes littéraires les plus nobles, la poésie, et en particulier la poésie actuelle, reste aujourd'hui marginalisée, quasiment absente de l'univers médiatique, de l'école, des grandes librairies. Peu présent également en bibliothèque, le genre y trouve pourtant toute sa place. Courte et riche, l'écriture poétique offre effectivement au lecteur des possibilités d'étonnement, de réflexion et d'évasion.

Ceci posé, comment diffuser la poésie contemporaine ? Ce bref essai n'a pas pour vocation de livrer des solutions toutes faites, de définir une sorte de méthode-type. Le traitement de la poésie reste extrêmement différent d'un établissement à l'autre. Il convient d'en tirer des enseignements, puis de débroussailler autant que possible l'épais maquis d'une production à la fois abondante et diverse, en sélectionnant quelques revues et sites Internet de référence, quelques manifestations ponctuelles et lieux permanents.

Il convient également de dépasser la seule question de l'acquisition : faire vivre la poésie, c'est aussi l'animer, la sortir des rayons, bref, la partager. A ce titre, le vaste champ poétique se prête à de multiples innovations et partenariats.

 

Etienne Ruhaud qui nous avait régalé avec « Animaux »,(« Confinement n° 27 et n° 28 ») poèmes en prose parus aux éditions unicité 12 € , par la perfection singulière de l’écriture, est l’auteur aux mêmes éditions d’un roman « Disparaître » 13 €.

C’est heureux que ce soit un poète qui ait rédigé cette riche étude précieuse pour les professionnels des bibliothèques - dont on ne dira jamais assez de bien - et pour les poètes eux-mêmes, souvent ignorants des possibilités pratiques autour de la poésie.

****

Le poète romancier, revuiste Jean-Michel Bongiraud revient dans cette émission avec une nouvelle publication. Après « Chemins communaux » aux éditions Prem’edit, il publie des nouvelles (genre réfractaire au marché) :

« Elise et autres nouvelles » aux éditions Le Lys bleu, 120 p, 12,80 €.

 

Beaucoup de poètes, à l’image de Michel Baglin, excellent dans les nouvelles. C’est le cas sans surprise de J.M. Bongiraud.

Les nouvelles ne se racontent pas, elles se lisent mais je peux vous assurer un moment privilégié accaparé par ces courtes histoires tissées de l’humanité en éveil de l’auteur.

 

Enfin, pour parfaire l’émission que j’avais consacrée au poète américain

George Oppen, je précise qu’aujourd’hui l’ensemble de l’œuvre poétique de ce géant de la poésie U.S. est accessible en français grâce au travail incessant de traduction du poète Yves Di Manno qui a permis la parution aux éditions José Corti Série Américaine, 160 p, 18,00 € des « Poèmes retrouvés » qui confirment le génie de G. Oppen promis à une gloire universelle.

 

En effet, la découverte inattendue d’un ensemble de 21 poèmes de George Oppen, datant de la fin des années 20, n’est évidemment pas un mince événement, étant donné le peu de données concrètes dont nous disposons concernant cette période fondatrice de l’œuvre du poète américain.

New Directions a publié en 2017, dans sa collection de « Poetry Pamphlets », une première édition de ces 21 Poems, présentés par David Hobbs. C’est bien sûr ce texte, précise l’éditeur, dont nous proposons la traduction en ouverture du présent volume. Mais, ajoute l’éditeur, nous avons profité de la circonstance pour compléter notre travail antérieur. Puis il s’explique :

 

« Lors de la publication de la Poésie complète de George Oppen en 2011, dans cette même collection, nous avions écarté les deux sections de poèmes épars (Uncollected Poems) ou inédits (Unpublished Poems) que Michael Davidson avait regroupés à la fin de son édition des New Collected Poems. La découverte de cette séquence de jeunesse nous a donné l’opportunité de réunir dans le présent volume l’ensemble de ces poèmes retrouvés. Il nous a paru approprié de leur adjoindre les 26 fragments posthumes, regroupant les notes qu’Oppen avait épinglées dans sa chambre, à la fin de son existence, et que Mary, son épouse, a recueillies après sa mort.

Avec cet ensemble désormais exhaustif, qui vient s’arrimer au navire principal de la Poésie complète, le lecteur français dispose donc de la totalité d’une œuvre poétique qui s’impose avec une évidence croissante à mesure que s’éloigne le siècle dont elle est l’une des émanations les plus poignantes. »

 

« La langue d’Oppen résulte d’une opération de transformation de la lumière crue du monde en vérité » commente Auxeméry, Dans la chambre d'échos, du site Poezibao.

Extraits :

 

LES PHONÈMES

Les poèmes sont trop volontaires

Comme si je devais toujours

Me représenter intérieurement la chose, jongler

Avec ce que j’ai sous la main, à quoi bon toutes ces inventions

Alors que je pense simplement aux rives, aux silhouettes

Des hommes et des animaux

Sur les rives silencieuses.

 

 

LUMIÈRE DU JOUR

 

Le soleil

Incliné

Vers le soir

 

Éclaire le bord d’une table

Et deux chaises

Dans le café.

 

A l’angle de McAllister

et de MacDougall Street

Et nous sommes brusquement heureux.

 

Pas à cause de la chaleur

Mais parce que la source

De ce simple évènement est si vaste.

 

« Beau langage enchanteur, sucre de canne,

Miel de roses – » « la passion rhétorique acharnée »

S’étirant plus fine qu’une flamme.

****

Enfin c’est un poète majeur dans la poésie française qui occupe la place principale de cette émission : Paul VALET.

 

Sa biographie est résumée ainsi :

 

« Paul Valet est né à Moscou en 1905, de mère polonaise et de père ukrainien. Il deviendra pianiste de concert, et en 1924, quand sa famille s’installe en France, renonce à la vie de musicien, fait des études et devient médecin, puis médecin homéopathe, métier qu’il exercera à Vitry-sur-Seine jusqu’en 1970. Maquisard et résistant dès 1941, son père, sa mère et sa sœur finissent à Auschwitz. Il publie en 1948 son premier recueil de poème. Il s’appelle Georges Schwartz, il décide de signer Paul Valet parce qu’il se voulait, dit-il « au service exclusif de la poésie ». Titres de ses recueils : Sans muselière, Poésie mutilée, Poings sur les i, La parole qui me porte, Paroles d’assaut, enfin Soleils d’insoumission. Il meurt le 8 février 1987. »

 

En 2020, deux maisons d’édition qui font référence dans le domaine de la poésie ont pris l’initiative heureuse de publier une partie de l’œuvre qui était devenue introuvable.

 

Ce fut un des premiers poètes que je lus à la nouvelle radio qui venait de nous accueillir Claude Bretin et moi, en 1983 : Radio Occitanie.

 

Paul Valet s’inscrivait dans la continuité des poètes tragiques qui me hantaient alors, particulièrement Francis Giauque, Gérashim Luca, Paul Celan, Roger Milliot et Gérald Neveu.

De ceux-là, il était celui qui s’écartait d’une morbidité étouffante et fatale. J’étais envoûté par l’élégance, l’ironie, la percussion des poèmes.

Plus que tout, ce qui transpirait de ses textes ravageurs, c’était qu’ils résultaient d’une intense expérience vécue, à l’identique des poètes précédemment cités.

 

Ainsi s’éloignait le modèle d’une identité consumériste de la poésie représentée comme la norme. Alors que la norme devrait être au contraire la reconnaissance de l’expérience vécue.

 

De la même manière que toute la vie de Paul Celan est dans ses poèmes, toute la vie du docteur Georges Schwartz, Seguin pour la Résistance, Paul Valet pour la poésie, est dans chacun de ses poèmes.

 

Ce polyglotte né en Pologne qui parlait couramment le Polonais, le Russe, le Français et l’Allemand, étudiant à Moscou, exilé par la Révolution Bolchévique à l’âge de 14 ans, pianiste prodige, choisit comme port d’attache avec son père industriel déchu, la France. Comme le fit d’ailleurs aussi Bruno Durocher, autre poète polonais qui nous a légué une œuvre en Français. Le premier ouvrage de Paul Valet fut également en langue polonaise.

 

Paul Valet a abandonné sa prometteuse carrière de pianiste pour poursuivre des études de médecine. Sa thèse de doctorat qu’il présenta en 1934 sur la « Stérilisation eugénique des anormaux » est révélatrice de l’humanisme militant qui le définit.

Son engagement dans la Résistance armée comme le fit René Char, son rayonnement de chef dans le maquis d’Auvergne, prolonge par un courage exemplaire cette volonté d’humanisme qui l’habitera toute sa vie de médecin généraliste, praticien de l’homéopathie à Vitry sur Seine.

 

Quel repos pouvait-il espérer depuis qu’il savait que son père, sa mère, sa sœur avaient été gazés à Auschwitz ?

 

Il écrit, publie, d’abord chez son ami Guy Lévis Mano, lie des amitiés, en particulier avec Henri Michaux, Maurice Nadeau, Cioran. Il traduit Brodsky, Anna Akhmatova. Il peint. Il a une passion pour la Bretagne.

 

Il écrit.

Dans le silence. Dans la nuit. Dans l’oubli du microcosme poétique.

Il écrit.

Irrépressiblement. Gagne de vitesse dans l’écriture la maladie de Charcot.

Enfin les poètes visitent l’ermite de Vitry. Guy Benoit édite en 1983 « Que pourrais-je vous donner De plus grand que mon gouffre ? »

 

Dans son « Précis de décomposition » Cioran a adoubé la vocation tragique du poète qu’illustre si bien son ami Paul Valet :

« Le poète serait un transfuge odieux du réel si dans sa fuite il n’emportait pas son malheur. A l’encontre du mystique ou du sage, il ne saurait échapper à lui-même, ni s’évader de sa propre hantise : ses extases même sont incurables et signes avant-coureurs de désastres. Inapte à se sauver, pour lui tout est possible, sauf sa vie ».

 

Dans l’émission « Confinement n° 30 » vous pouvez écouter des extraits des deux livres d’œuvres rééditées de Paul Valet :

 

« Que pourrais-je vous donner

De plus grand que mon gouffre ? »

Le Dilettante éd. 174 p, 17 € .

 

« La parole qui me porte et autres poèmes » préface de Sophie Nauleau, nrf Poésie/Gallimard cat. 2.

 

****

Extraits :

 

Je ne suis pas fait pour agir, mais pour contre-agir

--------- Contre-torpilleur

 

Ma poésie n’est pas la vôtre, et votre poésie n’est

pas la mienne. Ecrire, ce n’est pas écrire. Hurler, ce n’est

pas hurler. Avec ma tête couchée sur une feuille innocente,

et les doigts tremblant d’alcool fou-mineur, je demeure un

mutin intégral, nourri de tous les fléaux. Art ancien, art

moderne, art futur, j’en ferai une ratatouille pour les chats sauvages,

------- Car je suis trop puissant pour vos entreprises somptueuses.

D’autres paroxysmes me nourrissent. Ils ne sont pas de votre

cru. J’aime l’art tordu aux embryons de poèmes. Toute votre superbe y sombrera

 

Qu’est-ce le verbe, sinon l’aiguillon enfoncé ?

Qu’est-ce la parole, sinon la contrainte insurgée ?

Qu’est-ce l’amour, sinon la puissance crucifiée ?

****

Toute réussite est nimbée d’un halo de vulgarité

irréprochable.

 

La biographie du poète est un fol amas de linge

sale.

 

Vers le simple ? Rien n’est simple.

 

Tintement sournois.

 

L’Actuel sans visage me regarde sans voir.

 

Cliquetis des lits.

 

Il se leva la nuit, énorme, inabordable. En heurtant

de ses deux mains le vide épais de la salle commune,

et en s’appuyant fermement, il urina sa longue

litanie.

 

Patience ! L’impatience avance !

 

Et j’avoue, et j’avoue tout. J’avoue les ordures

ménagères hors série, les pissenlits, les hosties. Et

j’avoue la terre nue et le ciel renversé, et l’immense horizon, la gadoue rassurante, les casseroles éventrées, les fourneaux perforés, pots de chambre troués, poubelles ébrasées, détritus relevés ; et j’avoue et confesse être complice des épaves révoltées contre les articles, les chapitres et les prescriptions.

Et j’avoue tout, et j’avoue le vertige qui me terrasse, et la folie qui me pousse à fouiller dans le ventre des souillures, des raclures et des immondices. Et j’avoue et confesse être amant de la fange, de l’écume, et de tout ce qui suinte, bave et se consume. Et j’avoue et confesse être complice du pillage poisseux éclairé par la pleine lune de fureur. Et j’avoue et confesse la rouille qui dévore les objets les plus durs et qui trope leur permanence. Et j’avoue et confesse le mâchefer, la poussière, le pétrole, tout ce qui rampe, tout ce qui brûle sur le sol. Et j’avoue et confesse tout ce qui traîne, tout ce qui souffre, tout ce qui sombre, se défait et se décompose. Et j’avoue et confesse toutes les souillures, toutes les pourritures. Et j’avoue et confesse temps anciens, temps modernes, temps futurs, temps magiques, estropiés, pulvérisés, mécanisés, atomisés. Et j’avoue et confesse la lézarde et la brèche, la chute et les éboulements. Et j’avoue et confesse être le primat de la sainte déchéance, perdition et dévastation.

 

Et je suis innocent, innocent, innocent, innocent !

 

 

 

 

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Chantal MAILLARD et Franck VENAILLE, mêmes paroles berbères

 

Pour l’émission « Confinement n° 31 » je reviens sur une voix majeure de la poésie espagnole : Chantal Maillard.

C’est Josiane Gourinchas qui avec la revue Levant nous l’avait fait découvrir. C’est à elle encore que nous devons aussi la révélation de Pedro Heras avec lequel l’amitié fut immédiate et terrible le choc de sa mort quand la maladie nous l’enleva en pleine jeunesse.

Saluons le travail de ces découvreurs passeurs de poésie comme Josiane Gourinchas !

En des circonstances ordinaires j’aurais fait écouter la voix de Chantal Maillard elle-même puisque son livre :

« Hainuwele y otros poemas » (Tusquets editores, 16 €) contient un CD de lecture par l’auteure.

Mais éloigné des studios de la radio pour des raisons impératives sanitaires, je fournis cette émission par simple téléphone depuis mon domicile à mon ami technicien, l’indispensable Claude Bretin qui enregistre ma « conversation » chez lui à Mazères et la transmet à la radio.

Bref, impossible de faire écouter un CD, ce qui est un comble pour une émission de radio !

C’est donc ma voix qui lit la traduction française des poèmes de Chantal Maillard.

Déjà dans une émission diffusée le 1er avril 2010, je lisais un de ses longs poèmes « Ecrire » qui avait paru dans une traduction de l’espagnol en français par Josiane Gourinchas (qui est aussi la traductrice du poète espagnol Pedro Heras), dans le cahier 10 de la revue LEVANT, 14 rue des Arbousiers 34070 Montpellier (25 €).

Poème incantatoire et épique avec, en exergue, cette citation de Emilio Rosales : « Je suis venu implorer compassion pour la douleur de l’homme. »

Chantal Maillard née à Bruxelles en 1951, installée à Malaga en 1963, docteur en philosophie, fut professeur d’esthétique et d’arts à l’université de Malaga jusqu’en 2000. Elle séjourne souvent à Barcelone.

Elle a vécu à Bénarès où elle s’est spécialisée en philosophie et religions indiennes. M.L. Blanco dans « El Pais » la considère comme une des voix poétiques des plus profondes, honnêtes et puissantes du panorama actuel.

Avec « Poemas a mi muerte » dès 1994 elle reçut le Prix Santa Cruz de La Palma, puis en 2004 le Prix National de Poésie, en 2007 le Prix de la Critique d’Andalousie, et le Prix National de la Critique.

Déjà en 1990 avec « Hainuwele » elle avait été récompensée par le Prix Ricardo Molina.

Chantal Maillard dans sa prestigieuse et abondante œuvre de création poétique a toujours revendiqué qu’elle venait de la tradition philosophique. Elle se situe en dehors des modes littéraires et se résume ainsi : 

« Si je dois considérer la valeur de mon écriture dans le champ culturel contemporain, je dirais qu’elle apporte à la poésie des éléments qui ont cessé de lui appartenir ou qui sont peut-être trop négligés : l’observation de soi-même et une expérience validée par de nombreuses années de pratique sur le terrain de la pensée ».

L’intuition passée au crible de l’observation, de la raison est la posture poétique de Chantal Maillard, totalement atypique dans la poésie espagnole.

Ella a plus récemment publié avec Piedad Bonnet : Daniel Voix en duo Voces en duelo en novembre 2020  (ebook (ePub)) en espagnol.

Voix en duo / Deux fils. Un même nom. Une même décision. Un même geste. Deux mères face à un même abîme. Contre le tabou. Pour cette liberté. Pour le courage du suicide. « L’Office » à la fois poétique et funéraire dont ce livre rend compte, fut célébré sur scène à la ville de Málaga, une nuit d’octobre 2018.

 

« Daniel Voix en duo,  expliquent les deux auteures, se conçut comme un hommage à la mémoire de nos fils respectifs et fut mis en scène le 20 octobre 2018 à Málaga au Centre Culturel MVA comme clôture du Festival de Poésie Irréconciliables. Nous remercions l’accueil des responsables du Centre et l’aimable invitation des organisateurs du Festival ; nous remercions Alvaro Escalona pour sa collaboration sonore et nous remercions le public pour sa participation généreuse. »

 

Nous ne pouvons qu’espérer qu’un éditeur publie la traduction française de l’ensemble de l’œuvre de Chantal Maillard si significative dans la poésie de notre siècle.

 

En effet Fils (Hilos) qui a reçu en Espagne le prix national de la Critique et le prix Andalousie de la critique est son premier livre de poésie traduit en français publié en 2016 par l’éditeur Le Cormier traduit de l'espagnol par Pierre-Yves Soucy.

Extraits de l’œuvre de Chantal Maillard :

Par pure passion, j’aime l’amour qui me consume. Par passion : par douleur d’aimer. L’objet, comme toujours, importe peu.

Ne nous trompons pas : la passion n’est pas la voie qui nous mène à l’autre, mais bien un renversement sur soi, le renversement vers soi-même. C’est pourquoi la sagesse est indifférence, l’indifférence équanimité et l’équanimité, calme.

C’est cette raison, et parce que je veux vivre, je décide d’observer calmement la passion qui secoue mon corps et le consume. Parvenir à réaliser ce paradoxe est la tâche principale de mon existence.

(Logique floue)

***

Un homme est écrasé.

En cet instant.

Un homme est écrasé.

Il y a de la chair crevée, il y a des viscères,

des liquides qui s’écoulent du camion et du corps,

machines qui mêlent leurs essences

sur l’asphalte : étrange conjonction

de métal et de tissu, la dureté et son contraire

formant un idéogramme.

Un homme s’est brisé à mi-corps et fait

comme une révérence à la fin du spectacle.

Personne n’a assisté au début du drame et peu importe :

seul compte l’instant présent,

cet instant

et le mur peint à la chaux qui s’écaille,

parsemant la scène de confettis.

 

(Tuer Platon)

****

La mort dont je parle est ma mort.

Elle n’existe en rien

de ce que je vois : la rosée nourrit

les corps qui pourrissent et à l’aurore renaissent

nouveaux, semblables ou différents.

Seul celui qui a un nom meurt.

Mon nom est le masque que je mettrai pour toi

dans la danse.

Quand à la fin ils me l’enlèveront

je serai si nue

que tu ne pourras même pas me nommer.

J’existerai alors dans tout ce que je vois,

je naîtrai de la rosée,

aveugle, identique et différente à chaque aurore.

 

(Hainuwele)

****

Les larmes sont une désobéissance à la loi de l’univers : apparition - des-apparition. Les larmes sont la peine et le prix pour le territoire conquis : je suis une et mon cercle.

Nous détruisons. Nous expulsons l’auteur de l’écrit. Mon cercle et moi nous nous construisons dans un autre cercle : celui du langage.

Chaque langue un cercle. La transgression : le travail de la métaphore. Transgression linguistique, rapide, pénétrante, créatrice. L’apparence saute aux yeux, les yeux hors de leurs cornées. La forme peut devenir musique.

La parole guide à l’intérieur du cercle. De cercle en cercle, qui marche ? Quel aiguillon pénètre les espaces que le feu porte au rouge ?

De cercle en cercle rien, ou peut-être l’aigle. Le langage des cercles requiert d’autres concepts, d’autres paroles transhumantes, paroles berbères, paroles du désert : sans écho, faites de syllabes qui s’effondrent en se prononçant, paroles transfuges ou vedettes, paroles vautours, paroles de charognes qui nettoient les vieux cercles de leurs morts, de leurs assassinats et de leurs assassins. Le langage des cercles requiert le vol. De cercle en cercle il vole. Il vole comme les vautours, avec le bec ensanglanté, avec des lamelles de chair décomposée accrochées aux commissures propageant, de cercle en cercle, le virus : le désir de créer des mondes.

Et les larmes ? Et l’eau ? Pure convulsion de l’air liquéfié par le froid.

*****

 

Franck Venaille ( 1936 - 2018 ) occupe une place prépondérante dans la poésie française du XX° siècle qui déborde largement sur le XXI° siècle.

Son langage poétique obéit à la définition qu’énonce ci-dessus Chantal Maillard. Il a fabriqué son cercle, à grands coups de paroles de vautours, de paroles transhumantes et de paroles berbères, celles des sables de l’Algérie.

Paroles nées de chocs, paroles de lutte conte la désespérance.

 

« Nous devons attacher ensemble / toutes [les] impressions désespérées » préconisait Jim Morrison (« La nuit américaine » Christian Bourgois éd. 2010, p 37).

C’est ce que fit Franck Venaille.

 

Il est de cette génération que l’on mène à vingt ans à la guerre, sans dire son nom, dans les djébels d’Algérie.

A son retour, meurtri mais sauf, il fuira ensuite le soleil, l’exubérance de la clarté et de la joie. L’écriture sera sa résilience. Elle le conduira aux confins des paysages brumeux, là où le soleil est voilé et sans morsure ; il s’attardera à Ostende.

Mais les mots, hachés, revenant en boucle sur les terres de l’obsession, les mots pour vaincre ce que les yeux ont gravé, les mots n’auraient pas suffi.

 

La sensuelle femme Algeria procure la guérison au poète, soldat malgré lui.

 

Et son livre « Algeria » (éditions Melville (éditions Léo Scheer) 2004, 170 pages, 17 €) , renferme tous les mythes de la guerre d’Algérie comme seul, un poète de haute envergure pouvait oser les exhiber.

Mais cette guerre est aussi une guerre contre lui-même. L’a-t-il gagnée ?

 

A la mort de Saddam Hussein mon ami le poète iraquien Salah Al Hamdani avoua dans son livre « Adieu mon tortionnaire » (« Le Temps des cerises » éd.2013, p 126) : « Me voici dépouillé de tout excepté de ma révolte ».

 

La révolte sourde de Franck Venaille a transfiguré la poésie contemporaine.

Avec « Algeria » il a conféré aux soldats jamais nommés de la guerre d’Algérie, valeur d’existence.

Et parmi eux, deux hommes incarnant indéfectiblement l’humanité bienveillante dans le devoir : Hélios Costa et feu Robert Vergé auxquels j’ai dédié la lecture des poèmes de Franck Venaille.

 

Extraits :

A genoux, soumise, le front les mains contre le parquet, Algeria attend. Algeria est belle. Algeria est douce. Algeria c’est la tendresse. Parler d’elle c’est s’arracher de l’incurable. A quatre pattes, les fesses offertes, Algeria dans la nuit attend. Elle secoue ses cheveux : c’est une sainte ! Elle penche la tête : c’est aussi, la putain. Non. Autre chose. Une autre qualité de vice. Ce qu’il aime en elle ne se raconte. Pas. Nue Algeria s’offre et son silence est exigence. Défilent alors des paysages : grandes et mouvantes plaines où court un enfant, tragique et noire église de la confession, bleu estaminet. Lui, crie : la mer ! La montée dans la ville. Il marche ainsi le long des rails. Arrêt. Oh comme cela fonctionne la vie ! Puis il distingue le volume du boulevard qui sous les marronniers s’engouffre. Boulevard noir. Lisse et vide sur le front de l’eau blanche. Il passe. Il marche. Il parle, seul. Il est là. Il. S’enfonce. Avez-vous remarqué lui disait-elle comme il est rare en un tel lieu de voir rire une femme ? Blonde. Rouge bouche. Bouclée. Tout de même quelle folie, qu’elle, cette nuit-là dans sa robe. Le cul à nu. Sa beauté noire et grave. Ce mot. L’image née de ce mot lui donne le frisson. Rues. Pavés. Goulot du port. Avec du jeune. Néons rouges et mauves. On se croirait. Violets. La molesquine. Qui ne bouge pas. Et derrière le bar, accrochés comme ici, trois. Ou cinq. Prêts à servir et noirs encore. Place du Régent. Statue immense d’un type. Veule. Qui gouverna. Et elle, en sa rigueur, qui attend guette ces mouvements et qui bientôt tressaille. A quatre pattes, ouverte, Algeria entend déjà les mots qui vont la déchirer. Mots qu’elle mérite ainsi dans sa posture, cinglants. Derrière la vitre il voit passer Marie-Martine la petite fille bossue qui embrasse sa. Discret mouvement de tête pour le. Son. Pour le père. Tisane ! Tisane ! Et sa tendresse, à lui sous l’apparente dureté. Vite ! Tous ces mots dans le silence de la. Il pleut acier. Géronimo écartelé là-bas vers Douvres. Mains, front à plat sur le parquet, Algeria se tend. Puis il l’encule. Mais c’est peut-être avec tendresse qu’elle me couchera la. Mort.

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10/02/2021

Francis PORNON, Franc BARDOU, Gérard ZUCHETTO,

Edouardo HALFON

Cette période tourmentée m’a dessaisi de la chronologie régulière des éditoriaux.

Les émissions ont filé dans le sillage des semaines sans les mots écrits qui rappellent que ces émissions occupèrent ce temps éphémère d’antenne et que par le truchement du numérique, elles demeurent accessibles de façon pérenne.

 

Les deuils ont sévi avec une cruauté rare.

 

A peine un an après la disparition de Michel Baglin, nous eûmes la douleur de perdre :

Monique-Lise Cohen, Michel Goedgebuer, Joan Jordà et Jean-Pierre Thuillat.

A son tour, le poète plasticien Claude Barrère a quitté la scène subrepticement dans une nuit de week-end, laissant notre attente vide et désemparée.

 

Viendra le temps des hommages qui malgré nos ruses, ravivera la souffrance de l’absence.

Radio Occitania diffusera à compter du jeudi 18 février 2021 une des émissions réalisées avec Claude Barrère et celle-ci sera en permanence sur le site lespoetes.site.

 

Mais le spectacle continue.

Il me revient de combler les lacunes des émissions sans légendes.

 

Les émissions « Confinement n° 26 » et « Confinement n° 32 » ont en commun deux poètes Francis Pornon et Franc Bardou.

En vieux juriste, j’ai pratiqué la jonction de ces deux émissions en un seul et même éditorial.

 

Dans la première sont signalées les « Chroniques démiurgiques - Mémorial poétique de Terrefort » en 3 volumes, bilingue occitan français de Franc Bardou.(Troba Vox éditions, coll. Votz de Trobar Poésie occitane n° 25, 26, 27)

 

Ces poèmes sont une succession d’éblouissements. Ils forment avec ces trois volumes un mémorial forgé du bronze inoxydable de la parole d’un poète qui a pour vocation de relier les luttes des peuples, passées et actuelles.

 

C’est de la guerre civile d’Espagne, que montent les cris du poète occitan qui, dès la fin de notre premier confinement, s’est rendu au cimetière de l’ancien camp de concentration du Vernet d’Ariège où gisent 152 victimes venues de 20 nations différentes, la plupart anciens miliciens de la légendaire colonne « Durruti ».

 

Ce lieu entre Ariège et Garonne est appelé « Terrefort » et Franc Bardou a voulu l’immortaliser de l’exemple de ces combattants tous volontaires, tous « ses héros », par un mémorial du verbe dans les deux langues du poète : l’occitan et le français.

 

Nous reviendrons sur cette épopée poétique, grandiose comme l’engagement de ceux qui périrent là après tant de combats et de souffrances.

 

Michel del Castillo, victime infantile de cette guerre fratricide, a témoigné d’un vécu hors de tout préjugé dans tous ses romans ou presque. Pour lui « il y avait deux républiques comme il y avait deux Espagne : une république de l’intelligence et de la beauté [...] et celle des révolutionnaires, brutale et primaire ».(« La vie mentie » Fayard 2007,p 245).

 

Si l’on en croit del Castillo « Les français pensent avec leur intelligence, les Espagnols vivent leurs pensées avec tout leur corps » (Ibid. p 220)

A lire les « Chroniques démiurgiques » de Franc Bardou, l’Occitan réunit ces deux caractères car cette œuvre pensée avec intelligence est aussi un long frémissement de tout le corps.

 

La mémoire et l’épopée, le romancier guatémaltèque Edouardo Halfon excelle dans leur pratique comme il l’a glorieusement démontré avec son roman « Deuils » qui a obtenu en 2018 le prix du Meilleur livre étranger (éditions du Quai Voltaire).

Il vient de faire paraître toujours au Quai Voltaire : « Cancion » traduit de l’espagnol par David Fauquemberg, 120 p, 15 €.

 

Alexandre Fillon écrit dans « Lire » qu’ « Edouardo Halfon frappe par la précision et la musicalité de sa prose. Par son regard lumineux et son souci de vérité. »

Avec Halfon, dans ce nouveau roman nous plongeons aussi dans l’univers des guérilleros, mais ceux-ci sanguinaires, sans scrupules. Ils prennent en otage le grand-père de l’auteur, le séquestrent trente cinq nuits.

Le grand-père venu de Beyrouth était un « Turc » ainsi que l’on nomme au Guatemala tous les Arabes et tous les Juifs.

Dans ce roman qui se lit d’un trait, c’est une épopée crapuleuse qui nous entraîne dans une enquête sur l’identité sociale et politique de son grand-père et partant, du Guatemala.

 

Comme pour la guerre d’Espagne, il est souvent difficile de distinguer les bourreaux des victimes.

Un roman passionnant !

*****

 

Le poète et romancier toulousain Francis Pornon publie un nouveau roman « Mystères de Toulouse de rose et de noir » éd. TDO, coll. Noir Austral, 430 p, 20 €.

 

A lire ce livre, j’ai l’impression d’entendre la voix de Francis Pornon tellement ce roman colle à sa personnalité propre. Et c’est pourquoi je lui ai demandé, outre la présentation de ce copieux roman qui se déguste longuement, de nous lire de larges extraits que vous pouvez donc écouter dans cette émission.

Car en dehors de l’intrigue bien réussie (Francis Pornon est un auteur confirmé de roman policier) ce roman de 430 pages, est celui qui le révèle le mieux.

En effet, au détour du récit bien enlevé, l’auteur s’attarde sur son patrimoine culturel, celui de Toulouse et de l’Occitanie, pour en révéler l’importance et ses secrets le long d’une grande ballade historique et géographique.

On imagine que se livrer à sa passion de montrer les trésors culturels de cette Occitanie dont il est un des fils, a dû constituer pour le romancier, un exercice jubilatoire.

Et ce plaisir, nous le partageons, nous lecteurs, en le suivant dans son itinéraire.

Ces digressions qui émaillent le cours du récit sont le sel de ce roman qui a ainsi en filigrane le décor superposé de l’Histoire de la cité du plus grand poète en langue d’Oc, Godolin, avec son « Ramelet Mondin » jamais égalé, et de l’Histoire souvent cruelle de ce vaste pays qu’est l’Occitanie historique.

 

Et comme Francis Pornon est avant tout un poète, il convoque dans son roman, outre le grand Godolin qui compose pour l’éternité dans l’immobilité de sa statue de la palace Wilson, tous les poètes qui ont marqué de leur majestueuse empreinte les terres occitanes.

 

Vous avez bien compris que « Mystères de Toulouse de rose et de noir » est bien plus qu’un roman policier qu’on dévore pour connaître le dénouement.

C’est un guide au service aussi bien des habitants des lieux que des visiteurs.

 

Un autre aspect et pas des moindres, de la personnalité de Francis Pornon transparaît dans ce roman comme dans les précédents. C’est son attachement aux hommes et aux femmes, à la fraternité qui se dégage des personnages du roman.

L’ensemble dessine comme un halo chaleureux d’humanité qui enveloppe le parcours méandreux du roman.

 

Et cette émotion ajoute au plaisir de la lecture.

Ce qui fait aussi la grandeur de ce roman, c’est sa langue, le style Pornon : une langue classique, à l’aise dans les phrases longues et les belles descriptions mais redoutable dans le parler familier et l’humour jovial d’une ironise à fleur de peau.

Le romancier s’est inspiré facilement de sa propre vie et de sa propre expérience. Renat de Saint-Hilaire est comme lui, occitan de naissance, septuagénaire assagi mais en éveil, professeur à la retraite à la pension que rabougrissent les années qui passent. Et Fleur, la belle héroïne est comédienne comme sa compagne.

 

Francis Pornon nous mène par la main dans les mystères de Toulouse, cette ville des troubadours mais aussi de l’aveuglement religieux qui conduit Vanini et Calas au supplice. Il nous révèle les fastes et les noirceurs de la ville rose.

C’est un grand roman qui prend place dans les romans culte ayant pour objet Toulouse et l’Occitanie.

*****

Pour l’émission « Confinement n° 32 » Franc Bardou et Francis Pornon sont en compagnie de l’éditeur, poète, musicien, directeur du festival « Les troubadours chantent l’art roman », auteur d’une riche discographie, Gérard Zuchetto, Mainteneur de l’Académie des jeux floraux.

 

C’est une nécessité culturelle de disposer dans notre bibliothèque de la somme prodigieuse du travail de cet infatigable chercheur :

« La Troba, l’invention lyrique occitane des troubadours XII°- XIII° siécles » ( éditions Troba Vox).

 

A défaut ou en complément, le fascicule n° 9 de la collection Votz de Trobar Poésie occitane des mêmes éditions Troba Vox :

« Retrouver le Trobar » en trois langues : occitan, français et anglais.

 

« Art de trobar et art d’amar, c’est là toute la Maestria des troubadours. A partir de la poésie chantée, le trobar devient une idée artistique révolutionnaire des plus intelligentes et pertinentes dans les domaines de la littérature et annonce tous les courants de la pensée moderne » nous convainc Gérard Zuchetto qui met en pratique cette haute culture en publiant les troubadours modernes que sont les poètes occitans.

Parmi ceux-ci, le « Jim Morrison » de la poésie occitane :

Franc Bardou, Maître ès-jeux de l’Académie des jeux floraux.

Son volumineux « Cahier nocturne d’errance - Nocturnal d’errança » bilingue occitan français, (éd. Troba Vox, coll. Votz de Trobar Poésie occitane n° 10) est encore une épopée.

 

Cette œuvre confirme, s’il en était besoin, le génie poétique de cet artiste déchiré par l’état de déshérence de sa langue occitane et par une société « qu’il voit péricliter dans un cynisme abject, égocentrique et vain, conduisant chacun à l’horreur du refus de l’Autre, au désamour global et à la solitude ».

 

Franc Bardou ancre la poésie occitane dans la plus actuelle des poésies contemporaines. Il maintient, dans la langue du XX° siècle, le prodige poétique des troubadours. Amoureux, impertinents, libres, habités d’amour et de beauté.

 

Franc Bardou s’était expliqué sur cet important livre dans une émission du 9 mai 2019 toujours disponible sur le site lespoetes.site.

Nous y reviendrons quand nous retrouverons les studios de Radio Occitania, le Covid vaincu.

 

« Gare au Covid » précisément c’est le titre du dernier recueil de Francis Pornon paru à Encres Vives mais que vous pouvez vous procurer aussi chez l’auteur, dédicacé, 9 € en le commandant à son adresse : 23, rue d’Orbesson, 31100 Toulouse.

 

Ce recueil est né à l’occasion de la présentation de l’œuvre de Francis Pornon par le Gué Semoir qui réunit dans les animations Tempo Poème les poètes de la région toulousaine autour du poète franco-suédois occitan Svante Svahnström.

Covid oblige, l’animation qui rassembla le Gué Semoir, la Maison de l’Occitanie avec la Convergence Occitane et Radio Occitania se fit par un enregistrement avec les voix de Cécile Chapduelh, Danièle Catala Franc Bardòu, Capitaine Slam, Christian Saint-Paul, Svante Svahnström et au piano : Alain Bréheret.

Cette lecture-performance est intégrée à l’émission « Confinement n° 32 » et a été diffusée deux semaines sur les ondes de Radio Occitania.

 

L’œuvre notable d’auteur de romans historiques de Francis Pornon est évoquée également dans le préambule de l’émission.

 

Vous pouvez écouter les émissions « Confinement n° 26 » et « Confinement n° 32 » sur le site lespoetes.site à « Pour écouter les émissions ».

 

Extraits de « Gare au Covid » :

 

BERCEUSE AU GRAND FLEUVE

 

(Pour toutes les petites filles des deux rives du Grand fleuve)

 

Dors petite belle

Parce que le grand fleuve

Vient à te parer

De colliers de cœurs

Et t’offrir des ailes

 

Dors petite fille

Parce que le printemps

Méditerranée

Éclaire le temps

De tes futurs rires

 

Dors petite dame

Parce que le cheval

Se met à pleurer

Pour laver le mal

Qui pèse à ton âme

 

Dors petite poule

Parce que ton papa

Cueillit la nuée

Offerte à tes bras

Dansant dans la houle

 

Dors petite chère

Que le vieux pochard

Chante son passé

Pour que ton plus tard

Vogue sur la mer

 

Dors petite amie

Afin que les hommes

Sachent mieux aimer

Décrocher les pommes

Mûres de la vie

 

Dors petite femme

Parce que le grand fleuve

Se met à couler

Des brassées de fleurs

Qui sèchent les larmes

 

Lyon, nuit du 7 au 8 mars 2011

« Printemps des poètes » au Théâtre des Ateliers.

 

À QUAND LA SORTIE

 

(chanson pour le temps présent)

 

Tout serait fini

Covid sale bouille

Tu foutrais la trouille I bis

À quand la sortie I bis

 

L’automne que l’on dit doré

Se montre en robe humide et froide

Tiédis les rêves et calmée

L’ardeur virile un peu moins roide

Reste à garder ses illusions

Quand la camarde se radine

Lever haut désir et passion

Et narguer ce qu’on nous destine

 

Rapias pas jolis

S’emplissent les fouilles

Et les autres mouillent I bis

Jusqu’à la sortie I bis

 

Mais où est-il le paraclet

Où sont les lendemains qui chantent

Et les neiges immaculées

Quand catastrophe et risque hantent

Quand l’homme redevient le loup

Sans même rouge chaperon

Le monde semble un ventre mou

Ou peu de traces laisserons

 

Tout semble fini

Des taries gargouilles

Aux lunes qui rouillent I bis

Ça sent la sortie I bis

 

On s’occupe à cramer le monde

Et à estomper le soleil

Voiler les étoil’ à la ronde

Fondre banquise et glacier Seil

De la Baque en peau de chagrin

Empoisonner torrents et fleuves

Perdre animaux oublier grains

Éliminer tous qui se meuvent

 

Les temps sont taris

Si au fond des fouilles

Seul’ la peau des couilles I bis

Peut garder un prix I bis

 

Passant qui délaisse la fête

Sous le coup d’édits et panique

Entends quand même le poète

Qui veut en termes magnifiques

Toujours colorier le trottoir

Chanter aux rues contre les vents

Encor’ l’horizon voulant voir

En dépit de tout mauvais temps.

 

Le temps est fini

Et le corbeau fouille

Les dernières douilles I bis

Tirées la proie gît I bis

 

Sur cette terr’ peu changera

Après homme et femme partis

Et tant et tant il restera

À la nature assujetti

Comme après toi et après moi

Les fleurs sauront toujours fleurir

Et aux animaux un émoi

La lune pourra bien fourbir

 

Tout serait fini

Covid sale bouille

Tu foutrais la trouille I bis

À quand la sortie I bis

 

 

 

Au couchant enfin avivé

La paix venant après tempête

Les fronts et cœurs gros délavés

L’amour élève l’âme en fête

C’est un élixir guérissant

Plus que tirades aux gros mots

Le baiser volé résistant

Panacée qui vainc tous les maux

 

Tout n’est pas fini

Faisons belle bouille

Et bisque la trouille I bis

À quand la sortie I bis

 

 

 

Écrit au cours du 2e confinement

pour être dit à l’occasion de Tempo Poème

à l’Ostal d’Occitania

(novembre 2020).

 

 

 

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27/01/2021

Pouvoirs du poème

 

Pouvoirs du poème

qui redonne vie

à celui qui mourait

d’inanition

 

écrivait Charles Juliet.

Les pouvoirs du poème opèrent, sollicités sans relâche en cette obscure période.

Sans eux, je pourrais être enseveli dans le vide sans fond de l’absence de celle et de ceux qui ont arrêté leur course, ruinés par la maladie ou/et le virus chinois.

 

Dans cette société du spectacle où tout converge vers le marché infini de la communication, nul répit à ces mauvais orateurs qui s’affichent sur les inévitables écrans qui polluent notre vie.

Ils officient doctement, députés, sénateurs, élus locaux, journalistes, politologues, les « spécialistes » que chantaient Jean-Roger Caussimon et Léo Ferré.

Ils encombrent les conversations de leurs clichés, ils s’embourbent au marécage des lieux-communs, récupérés dans cette savante communication qui n’ose plus s’appeler propagande.

 

Pour échapper à cette emprise funeste, pour retrouver des figures inattendues naissantes qui régénèrent le langage, les poètes répondent à l’appel. Leurs images sont les visages d’une réalité qui n’a plus rien de factice.

 

Le poème se lit et s’écoute.

 

Dans l’écoute du poème, la voix est primordiale.

Jean-Pierre Siméon le souligne dans « La conquête dans l’obscur » de Charles Juliet et de Jean-Pierre Siméon (éd. Jean-Michel Place, 2003) :

« La voix est un témoin véridique de l’être du dedans, une manière de quintessence de la substance interne. La voix trahit - traduit - plus que le sentiment, elle renseigne sur le grain de l’âme, si l’on veut bien nommer ainsi, par commodité, la texture de l’être intérieur. »

 

En prêtant ma voix au poème d’autrui, j’en oriente le sens, ne pouvant refouler ma propre sensibilité.

 

Dans l’émission « Confinement n° 21 » qui a été diffusée par Radio Occitanie, j’évoque quatre artistes avant de prêter ma voix au poète central de l’émission.

 

Ces quatre là ont fait de la poésie une initiation au bonheur dans la définition que lui donne Philippe Mathy :

« Jusque dans ses chants désespérés, la poésie procède d’une vocation au bonheur. La flamme qui allume toute promesse, quand bien même elle ne pourrait être tenue, mérite que nous travaillions à renouveler la mèche, à lui offrir un peu d’huile, qu’elle saigne ou jaillisse du pressoir de nos jours. » (« Barque à Rome » L’Herbe qui tremble éd. 2011, p 125).

 

Je vous invite à lire :

 

- Francis Pornon : « Mystères de Toulouse, de rose et de noir »

TDO éditeur, 20 €.

Ce roman policier historique a fait l’objet d’une émission spéciale diffusée en décembre 2020 « Confinement n° 26 » et fera l’objet prochainement d’un éditorial particulier.

 

- Jean-Claude Ettori « Le collier de verre » éd. Sabine, 15 €.

Après « L’homme qui aimait Diana Krall, Axel Bauer et le café Aguadas » aux mêmes éditions, nous retrouvons la verve maîtrisée et chaleureuse de ce poète et chanteur qui traverse les lieux avec une acuité du regard toujours bienveillante, répondant là aussi à la conviction de Philippe Mathy : « il faut aussi que le lieu nous tende la main » (p 98).

Les lieux, les personnes, les situations ont tendu la main à Jean-Claude Ettori qui nous régale de ces poèmes-récits où la vie s’installe avec son histoire.

 

Dans ce marché de plein vent

De la ville d’Ajaccio

Le matin avait les yeux clairs

Elle cherchait comme tous les dimanches

De vieux livres d’histoires

Elle aimait les odeurs du passé

Qui racontaient tant de choses

Ce bord de mer sous les palmiers

Etait une carte postale

Mais elle n’y faisait plus attention

Elle espérait le livre rare

Un stand de vieux bijoux l’intrigua

Des montres des bagues des bracelets

Des broches et autres colifichets

Mais rien ne l’intéressait

Un homme l’interpella vivement

Il exhibait une boîte ouverte

A l’intérieur scintillait au soleil

UN COLLIER DE VERRE

 

- Marie-Josée Christien « Constante de l’arbre » photographies de Yann Champeau, éditions Sauvages Carré de création, 23,50 €.

C’est un très bel ouvrage, à considérer comme un véritable livre d’artiste par sa mise en page et la qualité des photographies.

La forte envergure de Marie-Josée Christien est recensée dans le livre qui lui a été consacré dans la collection Parcours de Spered Gouez : « Marie-Josée Christien passagère du réel et du temps », 13 €.

 

Rien ne s’inscrit mieux dans le réel et le temps que l’arbre.

 

Ce livre « Constante de l’arbre » le confirme s’il en était besoin. Il réunit les poèmes autour de l’arbre dispersés dans l’œuvre abondante de la poétesse bretonne avec quelques poèmes inédits.

La concision de ces poèmes, chefs d’œuvres d’orfèvrerie de la langue, concentre le vif plaisir de la lecture en quelques mots et images prégnantes.

 

Les poètes se retrouvent dans la fraternité des arbres.

 

Michel Cosem avait publié « Arbres de grand vent » sur des illustrations de Philippe Davaine aux éditions du Rocher (collection Lo Païs d’Enfance).

J’ai plaisir à faire se rejoindre ces deux livres dans ma bibliothèque et dans l’imaginaire des arbres, eux qui relient le ciel et la terre.

 

- Raymond Farina « Notes pour un fantôme, suivi de Hétéroclites » n&b Poésie éditeur, 12 €.

 

Philosophe, l’auteur fait naître le poème avec une apparente facilité, un naturel qui absorbe toutes les palinodies qui se bousculent à la conscience pour y répondre avec une simplicité déconcertante de vérité.

Le lecteur est surpris d’avoir si vite fait son miel de ces poèmes.

C’est du grand art de cerner les interrogations métaphysiques de l’existence avec une telle économie de mots, une absence de pathos et une telle sûreté dans la direction indiquée.

Car les poèmes ne sont pas l’aboutissement de nos doutes, mais l’orientation du chemin à suivre. Et c’est là, la toute-puissance du poète : ce chemin, il nous révèle que nous le connaissions.

Raymond Farina illustre par cette posture poétique séduisante, ce que Goethe prétendait, que dans toute œuvre de génie chacun reconnaissait une idée personnelle inaboutie.

****

Thierry Toulze, alias Capitaine Slam fait son retour dans cette émission « Confinement n° 21 ».

 

Il apporte l’indispensable marque de renouveau, de jeunesse, de vie en cours d’élaboration.

Ce parfait lettré, docteur ès-lettres, fait corps avec son époque. Et son époque frémit des mêmes sensibilités anciennes.

Eternel recommencement sous des formes nouvelles.

Mais ce sont elles qui créent ce déphasage dont Régis Debray nous dit qu’il est réclamé par le culot du poète.

 

Nos poètes intéressent-ils vraiment la jeunesse ?

Régis Debray avertit :

« La vieille religion littéraire a beau se survivre à coups de subventions, pubs, foires, festivals, résidences et Goncourt, l’encombrement des librairies n’empêche pas les désertions. La France entend toujours se doter d’une voix et d’un visage, mais les ados ont d’autres autels : ils écoutent et ils visionnent. » (« Du génie français » nrf Gallimard 2019, p 16).

 

Ecouter et visionner, c’est précisément ce que nous permet seulement la crise sanitaire.

Alors, le Capitaine SLAM alias Thierry TOULZE est venu à côté de ses pairs, rehausser de sa fraîcheur la lecture-performance autour de l’œuvre du poète écrivain, également homme de radio, Francis Pornon, qui sera diffusée à compter du jeudi 28 janvier 2020, et qui constituera l’émission « Les poètes » de ce même jour.

 

Espérons que le Capitaine SLAM saura trouver dans notre ville de Toulouse, abritant tant de poètes mais experte dans la lésinerie apportée à leur reconnaissance, un espace de création pour ses récitals et ceux des poètes.

La Maison d’Occitanie a été seule, à ce jour, à répondre à ce besoin.

 

La poésie véritable se moque des vêtements rituels imposés à ses prêtres.

Elle méprise ceux qui la servent en fonctionnaires ponctuels. Capricieuse, elle se rit du lieu, de l’heure, inspire, selon son bon plaisir, ses élus innombrables.

Et il faut le répéter, son domaine demeure immense comme la vie.

 

C’est ce domaine immense comme la vie, que je vous propose d’explorer chaque semaine et cette fois-ci avec le Capitaine SLAM.

 

Extraits de « L’Observatoire de Toulouse » :

 

L'OBSERVATOIRE

DE TOULOUSE

 

LOCOMOTIVE D'OC

 

Le train qu’tu conduisais

Est monté super-haut,

Sur des sommets magiques,

Des cimes insoupçonnées.

 

Après tu t’es cassé

Dans ta locomotive d’or,

Ce qui était pour toi

La plus belle des morts.

 

De la chanson française

T’étais le vrai taulier :

A la mort de Brassens,

A la mort de Ferré,

Celle-ci en effet

Aurait pu dérailler.

 

Mais tel Gabin dans La Bête Humaine (tchou ! tchou !),

Tu as gardé le cap,

T’es resté dans la place,

Remettant les pendules à l’heure

Et prouvant à ceux qui en doutaient

Que la poésie était soluble

Dans la chanson française.

 

Pour finir, remercions Claude

Car il aura prouvé au monde,

A travers l’album Nougayorque,

Que l’accent toulousain

Avait objectivement

Quelque chose de funky !

 

De ta locomotive d’or,

Tu me salues en rigolant,

Sensible à mon hommage.

A mon tour je te salue

Et te dis bon voyage

A bord de ta

Locomotiiiiiiiive d’ooooooor...

 

 

 

 

L’ENTERRO DE NOUGARO

 

 

A l’enterro de Nougaro,

Toutes les générations étaient réunies.

Devant l’Eglise Saint Sernin,

Il y avait foule.

 

Douste-Blazy, le maire de l’époque

Et qui (dans une autre vie)

Avait été maire de Lourdes,

Se fendit d’un discours

Où l’émotion paraissait feinte.

Au beau milieu de son speech,

On entend : « Retourne à Lourdes ! »

Ce qui ne résumait pas mal

Le sentiment des personnes présentes.

 

Enfin, j’aperçois le cercueil.

Peut-on considérer que, ce jour-là,

J’ai vu Claude Nougaro ?

Oui et non.

J'ai surtout vu

Du bois.

 

Pendant qu’un convoi

Se met en branle

Pour l’enterrement proprement dit,

Un autre cortège

S’en va vers la Garonne.

 

A la suite d’un bus

Se déplaçant lentement

Gravitent 150 personnes.

 

Dans ce cortège : des gars sans pères,

Des paumés, des crevards

Des pauvres, des désespérés.

 

Raccord,

Je m’y joins.

 

Sur le plafond du bus, une sono.

On passe ses chansons et ses phrases percutent :

« Ici, si tu cognes, tu gagnes »

« O Déesse de Pierre, pour avoir ton sourire,

Il n’est qu’une manière : boxe ! »

 

Tout cela me concerne.

 

Sur le pont de la Garonne,

Nous ne sommes plus que trente

Et c’est comme un concours entre nous

Pour savoir qui est le plus paumé.

 

Puis je fais un détour,

Je m’achète du pain

Et je rentre chez moi.

 

GERONIMOC

 

Occitan, ta colère est légitime

Mais n'en fais pas trop quand même :

Au grand jeu-concours des victimes,

T'es pas le plus à plaindre.

 

Certes, on t'a interdit

De parler ta langue à l'école

Mais on n'a pas non plus

Décimé tout ton peuple

Comme on l'a fait du mien.

 

Ne t'énerve pas, Occitan

(Toi que je sais sanguin

Et prompt à la castagne),

Moi, Géronimo, sorcier apache et chef de guerre,

Je viens en paix sur tes terres :

Il ferait beau voir que l'Oc rejette l'Ocre ! (chanté, sur l'air de Requiem pour un con :)

 

Quoi ? Tu me regardes, tu n'apprécies pas

Mais qu'est-ce qu'y a là-d'dans qui t'plaît pas ?

 

Ton attitude viriliste

N'est plus de mise, crois-moi.

Les grands airs, ça ne prend pas

(Idem pour les rodomontades) :

Il faut la jouer plus fine,

Changer de stratégie,

Remiser l'ancien carquois,

Pratiquer l'ironie,

Troquer les flèches émoussées

Contre des armes

Miraculeuses...

Faire comprendre à ceux d'en face

Qu'ils auraient tort de te snober,

Que t'en as encore sous le pied

Et que tu pourrais même

Leur en remontrer.

 

Au lieu de ça, tu trépignes

Comme un enfant colérique :

On dirait Joe Dalton face à Lucky Luke !

 

Moi, Géronimo, sorcier apache et chef de guerre,

Je t'invite à te reprendre

Mais épargne-nous, je t'en prie,

Ton sempiternel numéro,

Tu sais bien : celui où, serrant les dents, tu bougonnes

Et où tu pestes contre la France

En tirant sur l'ambulance.

 

Ce numéro morbide et bien rodé :

Il appartient au passé :

Dévoile-nous plutôt

Les merveilles de ton pays !

Montre-nous sur le champ

Les arcanes de l'Occitanie !

 

Occitan, tu l'as compris :

Moi, Géronimo, chef de guerre et sorcier funky

Je te défie ! Je te défie ! Je te défie !

 

DESTRUCTION DE BOUDDHA

 

J'avais écrit un poème

Sur une cheminée

Que je voyais de chez moi

Et dont la forme générale

M'évoquait un Bouddha.

 

Voici qu'une grue, ce matin,

Vient de la détruire.

Cela me contrarie

Car c'était là pour moi

Un beau sujet de rêverie.

 

Allons, soyons bouddhiste

Et passons outre : Bouddha

Ne nous invite-t-il pas

A accepter l'impermanence ?

 

FOIX, DERNIERS FEUX

A Câline et à Marcelle Chaplet.

 

Je m'apprête à quitter

La maison de ma tante :

C'est là que j'ai vécu

Les années 80.

 

J'y retournais souvent,

Pour les vacances, les fêtes,

Pour écrire et

Me recentrer.

 

Elle déménage : il faut

Que je l'aide et que j'aille

Voir ailleurs si j'y suis.

 

Je m'apprête à quitter

La maison de ma tante.

Je m'apprête à quitter

Le giron de ma tante.

Il est temps que l'oiseau

Quitte vraiment le nid.

 

Cependant, comment ne pas

Se sentir un brin bluesy

Et même un peu blousé ?

Le moyen de ne pas

Ressentir de la peine ?

 

Mais là c'est terminé :

Il faut quitter le nid

Apaisant et douillet.

 

J'emballe des cartons

En songeant à ceci.

 

Je regarde le chat

Qui ne comprend pas tout,

Très critique à l'égard

De cette agitation.

 

Je veux le caresser

Mais il se barre au loin

Puis monte dans un arbre :

On dirait un hibou.

 

Mes jeux avec ce chat

Dans ce joli jardin,

Les manies de ma tante

Au moment des repas,

Mon footing matinal

Autour de la maison :

Tout cela est fini.

 

On déplace les meubles

Et on chamboule tout.

 

Il faut quitter les lieux

Car un camion se pointe :

C'est un déménageur

Qui vient nous épauler.

 

Il emporte trois lits

Et pleins de bibelots.

 

Je regarde ma tante :

Elle accuse le coup.

 

Maintenant, c'est acté,

La machine est lancée

Et le camion démarre.

 

C'est un peu de nos vies

Qu'il embarque avec lui.

 

 

 

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24/01/2021

Michel COSEM

« Les yeux de l’oursonne » et « Le Village écrit dans le ciel »

 

Observant le site de l’émission « Les poètes » (lespoetes.site) où des années d’audition de l’émission sont accessibles à la rubrique : « Pour écouter les émissions », Claude Bretin le dévoué technicien de l’émission et le webmestre du site, m’alerte : « Il y a trop de blancs ! »

Entendez par là, qu’en regard de chaque heure d’émission devrait s’afficher un commentaire ou un renvoi à un éditorial correspondant au contenu de l’émission.

Or, plusieurs de ces rédactions manquent.

Les circonstances m’ont parfois tenu à l’écart, et le temps ne se figeant jamais, les semaines se succédant sans répit avec chacune leur heure de diffusion de lecture de poèmes, le retard n’a pu être comblé.

C’est une injustice pour les auteurs qui n’ont pas bénéficié de cet éclairage.

 

Ainsi, pour une émission diffusée sur les antennes de Radio Occitania dans la semaine du 13 février 2020, présente sur le site mais exempte de résumé.

Délaissant l’actualité des dernières semaines, je répare donc cette carence ancienne.

 

Cette émission diffusée pour la première fois le 13 février 2020 signale plusieurs livres de poèmes :

- « Les Loups » de Sophie Loizeau, aux éditions Corti, 16 €

- « Verger » de Cédric Le Penven aux éditions Unes, 16 €

- « Chants des Crépuscules » de Jean-Michel Tartayre, n° 491 de la revue Encres Vives, 6,10 €

- « Couleurs Pierres » d’Annabelle Gral, n° 490 de la revue Encres Vives, 6,10 €

- « Le Village écrit dans le ciel » de Michel Cosem dans la collection lieu d’Encres Vives, sur Saorge / Alpes Maritimes.

 

Dans cette émission, Michel Cosem occupe la place centrale car il éclaire de ses précisions la genèse de son dernier roman

« Les yeux de l’oursonne » aux éditions De Borée, 217 pages, 18,90 €.

 

C’est avec une réelle nostalgie que je reviens sur ce roman en cette morne période où les voyages, les séjours ailleurs, sont difficiles sinon proscrits.

 

En effet, Michel Cosem comme dans tous ses romans, nous entraîne dans les lieux multiples chargés d’histoire et d’aventures.

Pas un lieu de ce beau roman, hormis la Grèce, que je ne retrouve avec une émotion décuplée par la langue fluide, classique et sobrement lyrique, du poète romancier Michel Cosem.

 

Le récit est alerte, aéré par des récits dans le récit, le personnage principal, Marcelin, clerc de notaire à Luchon, compilant lui-même les récits d’ours dans les Pyrénées.

 

C’est une triple histoire d’amour.

Pour une grange rudimentaire aménagée dans un versant de montagne du côté de Luchon, la Maison de Poupée ; pour une femme qui va comprendre et admettre la passion de la solitude de pleine nature de son amant ; pour une ourse dont il ne peut prétendre que ce dernier amour soit partagé. Et pourtant...

 

Tout l’univers romanesque et poétique de Michel Cosem est condensé dans ce fier roman.

 

Un regard lucide mais toujours pudique pour les passions qui mènent le monde, et Marcelin en particulier. Un regard aigu et aimant pour les lieux que les personnages, comme lui, traversent et qui s’inscrivent dans les mémoires en qualité de forts moments de vie. D’où la précision. L’exactitude dans la nomination. Le lecteur s’y reconnaît. Et s’il n’a jamais fréquenté ces lieux il les imagine sans effort.

 

Ce roman, au-delà du plaisir assuré de la lecture, nous interroge en filigrane. Avec une discrétion subtile qui oblige à la réflexion.

Pourquoi ce clerc de notaire, pourtant bien urbanisé, se lie d’une véritable dépendance à une grange en pleine forêt que le soleil n’atteint que parcimonieusement dans la journée ?

Être immergé dans la solitude de la montagne, à l’affut de la visite d’une oursonne, ne répond-il pas à un besoin vital de communion avec le monde ? A une pratique de spiritualité dépouillée de tout conditionnement ?

Ces temps de séjour dans la Maison de Poupée, tels des pèlerinages, Marcelin ne les vit-il pas comme autant de trêves dans l’affrontement avec l’inéluctable trivialité prosaïque de son métier ?

 

La fascination qu’exerce l’oursonne sur lui, le conduit à rassembler, exhumer les récits d’ours qui ont circulé sur toute la chaîne des Pyrénées. Et ces récits qui émaillent le roman sont autant de pépites qui illuminent le parcours du roman.

 

Luchon peut s’enorgueillir d’un nouveau roman qui met en avant sa quiétude de Reine des Pyrénées, sa beauté, son hospitalité fraternelle.

 

*****

Après les Pyrénées, ce sont les Alpes Maritimes qui sont le décor somptueux d’un livre de poèmes de Michel Cosem :

« Le Village écrit dans le ciel »,

le village étant Saorge et ce recueil constituant la 385ème publication dans la collection lieu d’Encres Vives, 6,10 € à commander à Michel Cosem, 2, allée des Allobroges, 31770 Colomiers.

Ces poèmes ont été écrits, précise Michel Cosem, lors d’une résidence d’écrivain en 2004 au Monastère de Saorge.

Ils nous font parcourir la vallée de la Brigue, le col de Tende, le Mercantour etc.

Ce dernier volume s’ajoute au grand nombre de recueils de la collection lieu écrits par Michel Cosem qui a toujours su ramener de ses voyages la quintessence de ses découvertes et de son imaginaire.

 

vous pouvez écouter la lecture de « Le Village écrit dans le ciel » sur le site lespoetes.site à « Pour écouter les émissions » année 2020, 13 novembre.

 

Extraits :

SAORGE, LE VILLAGE PENDU

 

Pluie battante et orage noir

l’eau bouillonne dans les gorges

roule les galets

Les arbres soudain sont pris de frissons

et perdent leurs dernières feuilles transparentes

 

Tout le pays se défend

tient haut son visage altier

crevassé de batailles et de regards

et répand la nuit venue le poison des craintes

 

*

 

La vue sur le jardin est inquiétante

Les rangées de légumes sont brulées

l’hiver est venu juste cette nuit sous son masque

de gelée blanche

Il ne reste rien sur les tiges

comme prémices à l’implacable vieillesse.

Seules des fleurs rouges et rondes

attendent de servir pour n’importe quelle

commémoration

 

*

 

L’ignorance fait signe à la sauvagerie

sur la pente inconnue

dans le noir total de la montagne

de la roche de l’histoire

J’entends un chien qui hurle

et qui emmène derrière lui tous les loups du passé

et les garous sortis des enfers des gorges où

s’amassent les blocs les falaises où seuls les esprits

malfaisants peuvent se loger

et ce hurlement comme un élixir vient peupler

cette première nuit

 

*****

 

La vallée des Merveilles

 

Alors que le fond de vallée

se recouvre d’une carapace de brume froide

comme la paume d’une chair sans mémoire

le haut tout là-haut

est comme une peau tendue vers l’azur où se

promènent les vagues et les bruissements de

l’hiver

où se gravent les fantasmes et les furieuses

victoires

là où vont les loups quand tout est gris bleu et que

l’on ne sait plus qui dévore quoi.

*****

MONUM’

MONASTERE DES BENEDICTINS

 

Naissance de saint François

 

Sait-on qu’un saint naît

dans la confusion et l’extase des femmes avec les

signes évidents de son destin.

Il est le nouveau-né déjà dressé contre l’orage et

l’offrande des filles.

Ses mains déjà sont des oraisons et l’on ne sait plus

s’il faut le laver ou l’adorer

 

Exorcisme d’Arrezo

 

Il dit aux esprits mauvais de libérer la possédée

Elle a la bouche ouverte et en sortent des diables

poilus aux ongles comme des becs des regards de

rapaces et des queues de serpents noirs

Il dit aux esprits mauvais de libérer la possédée et

elle lève la main en signe de délivrance

François est satisfait et l’on se demande pourquoi

il poursuit au loin les diables dans un nuage noir.

 

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